vendredi 25 novembre 2011

Eric Nazarian - Interview

Aida Begic et Eric Nazarian sur le tournage de Bolis
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Eric Nazarian
Premier cinéaste à employer le mot génocide dans un film turc

par Artsvi Bakhchinyan

The Armenian Weekly, 03.11.2011


ISTANBUL – Le nom du réalisateur arméno-américain Eric Nazarian n’est pas inconnu du public en Arménie. Durant trois ans consécutifs, de 2008 à 2010, il a participé au Festival international du Film de l’Abricot d’Or à Erevan. Son premier long métrage en tant qu’auteur/réalisateur, The Blue Hour, remporta quatre prix en 2008 : l’Abricot d’Or du meilleur film dans la catégorie Panorama arménien, le Prix du Jury, le Prix du Premier ministre et le Prix spécial du ministère de la Diaspora dans la catégorie Réalisateurs.

Ce fut une agréable surprise d’apprendre que le nouveau film de Nazarian a été réalisé en Turquie, dans le cadre d’un projet omnibus international, intitulé « Do not Forget Me, Istanbul » [Ne m’oublie pas, Istanbul]. La première de ce film a eu lieu au Festival du film d’Istanbul en avril dernier et figure actuellement dans le circuit de ce festival. Dans ce film, sept cinéastes différents présentent des scènes extraites de la vie des diverses minorités ethniques d’Istanbul.

Josephina Makarian, Gréco-arménienne vivant actuellement à Istanbul, fait aussi partie du projet. Nazarian, qui est né en Arménie et vit aux Etats-Unis depuis son enfance, présente l’histoire personnelle d’un de ses compatriotes, descendant d’une des communautés les plus anciennes de la ville sur le Bosphore. En dix-huit minutes, le film de Nazarian, intitulé Bolis, saisit à travers des images de la vie quotidienne, les conversations et une brève rencontre entre un musicien arménien de la diaspora et une veuve turque. A travers leur rencontre, l’histoire tragique d’une nation est mise au jour, via le récit du musicien. Il s’agit d’une histoire simple, qui nous rappelle la présence du passé dans la psyché actuelle des Arméniens à travers le monde, ainsi que la responsabilité des héritiers des deux côtés pour ne jamais oublier et parler ouvertement d’une histoire qui a été enterrée, mais qui refuse d’être oubliée. Mon entretien avec Nazarian entend révéler certains aspects de cette collaboration arméno-turque sans précédent.

- Artsvi Bakhchinyan : En fait, Eric, de nos jours, n’importe quelle collaboration arméno-turque ne surprend désormais plus personne, mais toi, comment t’es-tu engagé dans ce projet ?
- Eric Nazarian : Mon amie Çiğdem Mater m’a présenté le projet. Hüseyin Karabey, le producteur, m’a proposé de participer à l’omnibus. Le thème – ce dont nous nous souvenons et ce que nous nous obligeons à oublier – est important pour moi en tant qu’Arménien et en tant que cinéaste. Le but du projet, qui m’avait été assigné au début, était de rappeler Istanbul à travers ces visions des cultures d’autrefois qui ont contribué à ce qu’est la ville aujourd’hui. Au fil du temps, ces cultures du passé ont été « oubliées », d’où le titre « Do not Forget Me, Istanbul ». J’ai pensé que mon histoire du voyage d’Arménak à Bolis (Istanbul) s’intégrait sur le plan thématique. Le film est basé sur mon scénario de Bolis, qui suit Arménak de Los Angeles à Istanbul sur les traces du magasin d’ouds de son grand-père et d’un héritage familial qui disparut lors du génocide arménien.

- Artsvi Bakhchinyan : Tu es né en Arménie, tes parents sont venus d’Iran et tu vis maintenant aux Etats-Unis. Que représente la Bolis arménienne pour toi ?
- Eric Nazarian : Quand j’étais enfant, j’allais à l’école américaine en semaine et à celle arménienne, les week-ends. Pour tout ce que j’ai appris sur le cinéma, la littérature et l’art, je suis énormément reconnaissant à mon cher père, Haïk, tante Parik, oncle Hasso et toute ma famille qui m’a fait découvrir les cultures et les arts de toutes les nations. Mon premier souvenir de ce mot, Bolis, est de mon cher grand-père, Hovhannès, qui me transmettra ensuite les histoires merveilleuses et instructives de tous les écrivains et poètes de Constantinople - ainsi s’appelait Istanbul - à l’époque des daguerréotypes en noir et blanc. Il me fit connaître Daniel Varoujan, Siamanto, Krikor Zohrab. Tante Parik me présenta le père Komitas. Mon père, Haïk, qui est photographe, me montra les images intemporelles d’Ara Güler. Mon grand-père, mon père et ma tante m’ont révélé le patrimoine et la culture arménienne extraordinaires de Bolis. Lorsque je suis revenu pour réaliser mon film, j’ai voulu rendre hommage à ce monde de « l’ancienne Bolis » à travers la musique, car le cinéma est un médium audiovisuel. Pour moi, le cinéma est mon épouse. Et la musique ma maîtresse. La musique d’Udi Hrant Kenkulian est l’essence même du blues arménien d’Istanbul. Ce que Ray Charles fut au soul et au blues, Udi Hrant l’est pour la musique arméno-turque… Une véritable légende. Lorsque j’ai entendu parler de lui pour la première fois à l’université, j’ignorais qu’il était aveugle. Quand je me suis documenté sur sa vie, sa musique a résonné en moi avec plus de force encore. Chaque note de Srdis Vra Kar Muh Gah est aussi pure et puissante que les grands chants religieux blues du delta du Mississippi des années 30 et 40. Le premier jour où j’ai accosté à Istanbul, j’ai demandé à mon assistant de me conduire tout droit au cimetière arménien grégorien de Sisli, où j’ai été voir la chapelle de la famille d’Udi Hrant et où j’ai ensuite tourné une scène centrale du film. C’était pour moi un honneur et un témoignage de profonde humilité de me trouver près du lieu où il repose.

- Artsvi Bakhchinyan : Je suis totalement d’accord avec ton héros, pour qui Istanbul est une sorte d’opium. Cette ville crée une dépendance.
- Eric Nazarian : Pour moi, Istanbul est un paradoxe et un mystère. Comme un oignon que je pèlerais chaque jour, en sachant que jamais je n’atteindrai son cœur. Cette ville est trop complexe et à l’histoire surabondante. Je ne suis pas certain qu’il soit possible d’en dévoiler ne fût-ce qu’une fraction. Je suis arrivé à Istanbul avec des émotions très mélangées. Lorsque l’avion a atterri, mon esprit était agité par toutes ces images d’Armin Wegner et les photographies d’archives du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient], à l’époque du génocide : les déportations, Komitas, Siamanto, Daniel Varoujan et tous les intellectuels et personnalités raflés ce maudit 24 avril 1915. Je suis arrivé très tendu et en colère, mais grâce à mes amis et les Hays de Bolis, j’ai rapidement réalisé qu’une part de mon ADN culturel vient d’ici. Certaines rues d’Istanbul inspirent un sentiment étrange de déjà vu. Je ne sais toujours pas comment décrire cette sensation. J’ai eu l’impression d’arriver chez moi, tout en sachant que je n’étais qu’un étranger dans cette ville. Un état d’esprit très bizarre, mais aussi très poétique, d’être conduit ici. J’ai compris alors que ni le génocide, ni les persécutions, ni la politique ne pourront jamais édulcorer ni diminuer les apports inestimables du peuple arménien à l’architecture, la culture, l’histoire, le patrimoine, la musique et la société stambouliotes. De Mimar Sinan et des frères Balian, les grands maîtres de l’architecture à Istanbul, à Udi Hrant, Hrant Dink et au-delà, certains des plus grands esprits du peuple arménien viennent de Bolis. En fait, autant j’ai éprouvé une « ambivalence », comme dit le personnage d’Arménak dans le film, autant j’ai eu l’impression que la ville est très « addictive ». Je pense que ces deux mots décrivent le mieux ce paradoxe qu’Istanbul est pour moi.

- Artsvi Bakhchinyan : De nos jours, il y a comme une mode du « retour aux sources ». Mais le retour de ton héros, Arménak Mouradian, semble quelque peu différent.
- Eric Nazarian : Aller à la rencontre de nos racines ne commence pas et ne finit pas en un, deux ou trois voyages. Je pense que, chaque jour, nous voyageons un peu plus dans le passé de nos familles et la culture collective de l’humanité, que ce soit l’Arménie ou la Grèce, le Mexique ou la Russie. J’aime la culture du monde entier. Aussi, pour moi, chaque jour constitue un périple vers mes racines en tant qu’Arménien, mais plus important encore, en tant qu’être humain, capable d’être ému par des artistes du monde entier. Le personnage d’Arménak, dans mon film, éprouve une incertitude prémonitoire, tout en ressentant, comme Arménien, le devoir d’affronter le passé et de partir à sa recherche, comme n’importe quel personnage mythologique à la recherche d’un lieu ou d’un être. Je réalise de plus en plus que tout ce que nous finissons par rechercher dans le monde « extérieur » finit par devenir un voyage « intérieur », afin de découvrir nos âmes et ce à quoi nous appelle la vie. Pour Arménak, la quête de l’atelier d’ouds de son grand-père, qui fut détruit le 24 avril 1915, fait partie de cet appel. La découverte du lieu libère la souffrance et la transcendance dont il doit être capable pour accepter pleinement ce qui s’est passé en 1915. Mon espoir est que le public se mettra à réaliser, en particulier en Turquie, que l’immense majorité de ce que nous appelons la diaspora arménienne occidentale fut créée à cause du génocide. Sinon, pourquoi des Hadjintsis se sont-ils retrouvés en Argentine, des Musa Lertsis à Port-Saïd ou des Arméniens de Cilicie à Marseille ? Ils ont embarqué sur les premiers navires pouvant les emmener loin des massacres et des déportations. Et maintenant, presque cent ans plus tard, pour les descendants du génocide comme Arménak, 1915 c’est toujours hier.

- Artsvi Bakhchinyan : Pour la première fois, le mot « génocide » est utilisé dans un film turc. Comment ça s’est passé ? Quelle a été la réaction lors de la première à Istanbul ?
- Eric Nazarian : Pour moi, c’était absolument fondamental que mon film utilise clairement et ouvertement le mot « génocide ». Il fait partie de la psyché et de l’histoire de mon personnage. C’est ce qui est arrivé à mon peuple, donc j’en parlerai très clairement. C’était aussi une condition de ma participation que je parle librement du génocide. Je n’étais pas présent lors de la première à Istanbul, car je terminais le film d’un très cher ami. Mes acteurs fétiches [jigerov], Jacky Nercessian et Serra Yilmaz, étaient présents. Ils m’ont dit que tout le public était plongé dans le silence durant la scène du monologue. Lorsque le personnage d’Arménak déclare : « […] toute la famille de ma grand-mère, d’Aïntab et d’Arabkir, a disparu durant le génocide. » Jacky a très bien décrit le public assis devant lui. Quasiment chacun se tournait vers son voisin, se demandant s’il avait entendu le mot. J’ai été très touché d’apprendre que le film a trouvé un écho chez beaucoup de gens. Mes amis du Festival de l’Abricot d’Or étaient présents parmi l’assistance ce soir-là et m’ont envoyé un très beau courriel, me disant combien les gens étaient émus. J’aimerais faire des films qui puissent combler le vide entre Arméniens et Turcs. Il est temps de remuer tout ça et de trouver de nouvelles manières de communiquer grâce au cinéma. Nous avons le potentiel pour comprendre notre humanité commune via le dialogue et débattre du passé avec tous ceux qui sont ouverts et désireux d’écouter et de partager des histoires. C’est une des nombreuses voies d’avenir. Les politiciens continueront d’argumenter, de serrer des mains, de signer des documents et de sourire pour les caméras. Ce sont eux les diplomates internationaux. Les artistes, d’un autre côté, sont des diplomates de la culture et des bâtisseurs de ponts entre les cultures. Laissons les politiques agir comme ils l’entendent et laissons les artistes créer librement. Je dois dire à quel point je suis fier de faire partie de la plate-forme du cinéma arméno-turc, lors du Festival international du Film de l’Abricot d’Or à Erevan, lequel continue à encourager ce dialogue en invitant des réalisateurs arméniens et turcs à échanger leurs idées et réaliser des films ensemble.

- Artsvi Bakhchinyan : Le jeu d’acteurs des deux personnages principaux est très impressionnant. Il ne pouvait y avoir un meilleur choix que Jacky Nercessian, mais ce fut une surprise de voir une actrice turque, Serra Yilmaz, que j’avais vue précédemment dans deux films italiens sur des thématiques gay.
- Eric Nazarian : Je me souviens avoir découvert Jacky Nercessian, lors de mes années de lycée, dans le film Mayrig d’Henri Verneuil. Je l’ai rencontré à Paris, il y a quelques années, alors que je projetais mon premier long métrage, The Blue Hour. Je n’oublierai jamais combien il m’impressionna. Il ressemble à l’Arménien Ben Kingsley. Débordant d’entrain. Je suis très reconnaissant à Atom Egoyan de l’avoir recommandé au Festival du Film de l’Abricot d’Or. J’ai repris contact avec lui et nous nous sommes mis au travail. De plus, mon cher ami Vahé Berberian fut une grande source d’inspiration. J’avais initialement écrit le rôle d’Arménak pour Vahé. Ma tante, Parik Nazarian, fut mon héroïne et mon talisman durant toute cette odyssée, m’inspirant avec la musique de Komitas et la chanson Sourp Garabed Em Gnatsel [Loué sois-tu, saint Jean], qui ouvre le film. Serra Yilmaz est une amie [barekam]. C’est une actrice née, avec un esprit incroyable. J’espère que je ferai des films avec Jacky et Serra durant les années à venir. On avait d’excellents rapports de travail sur le tournage. Cette expérience n’aurait pas été la même sans leur soutien total à l’histoire que je voulais raconter.

- Artsvi Bakhchinyan : J’ai remarqué que les scènes lumineuses et sombres sont juxtaposées dans ton film. L’as-tu fait délibérément ? En général, les ombres jouent un rôle essentiel au cinéma ; elles semblent symboliser le fait que beaucoup de choses sont cachées dans cette ville.
- Eric Nazarian : J’ai travaillé dans le journalisme et le cinéma, si bien que tout ce qui concourt à composer de bonnes images raconte l’histoire. Je voulais faire de Bolis une vision à la fois intime et panoramique de cette histoire. Voilà pourquoi il y a tant de lieux présents, du Bosphore aux étonnants magasins d’antiquités à Kadıköy, au cimetière de Zincirlikuyu, aux ruelles de Çukurcuma, à telle discothèque en plein centre d’Istanbul, au cimetière arménien de Sisli. La ville tout entière est ombre et lumière. Dans un film en couleur tourné en haute définition, je voulais laisser les ombres couler sur le visage de Jacky, lorsqu’il évoque les pages sombres de l’histoire de sa famille dans le sous-sol du magasin d’antiquités. Serra a un visage si évocateur et si expressif ! Nous avons essayé de l’éclairer le moins possible, car ses yeux parlent d’eux-mêmes ; Jacky crève l’écran par sa présence. Avec la haute définition, tu peux t’en sortir sans trop d’éclairages, autrement dit tu peux tourner plus vite. C’est génial, surtout quand tu as tant de lieux prévus. J’ai vraiment adoré travailler avec mon équipe de production. On zigzaguait à travers Istanbul, réalisant un film sur une Turque et un Arménien se découvrant un lien commun. Je savais qu’il s’agissait d’un projet à part et je voulais qu’il fût une ode à ma famille, qui m’a encouragé à faire du cinéma et à écrire une lettre d’amour au patrimoine de l’ancienne Bolis.

- Artsvi Bakhchinyan : Une des composantes importantes du film est la musique.
- Eric Nazarian : La musique est centrale dans le film. Je voulais ouvrir avec Sourp Garabed sur le voyage de Jacky de la rive européenne d’Istanbul vers celle de l’Anatolie, où il se rend dans un authentique atelier d’ouds pour faire réaccorder le sien. Alors on coupe avec un blues turc envoûtant, chanté par une Arménienne d’Erzéroum ou de Kayséri. On a découvert la chanson sur un vieux 33 tours, que le propriétaire du magasin d’antiquités m’a présenté. C’est un collectionneur averti d’anciens gramophones et de produits dérivés Coca-Cola des années 40 et 50. J’adore les magasins d’antiquités de Kadıköy. Je pourrais facilement passer un mois à les parcourir de long en large à la recherche de ce passé perdu de la ville, qui est loin d’avoir disparu. Il est présent à chaque coin de rue. Grâce à ma chère amie Maral Aktokmakian, des superbes éditions arméniennes Aras d’Istanbul, et à son mari, Arto Erdogan, j’ai été présenté à Taniel Akhbareeg, qui est joueur d’oud dans un groupe magnifique, Knar. Taniel Akhbareeg est de Tigranakert. Il interprète le solo de Sari Siroun Yar [La jeune mariée de la montagne], qui clôt le film. Je suis reconnaissant envers Maral, Arto et Taniel pour leur affection et leur soutien durant la réalisation de ce film. Ce film et mon vécu à Istanbul n’auraient pas été les mêmes sans eux.

- Artsvi Bakhchinyan : Et quand pourrons-nous voir ton film en Arménie ?
- Eric Nazarian : J’espère que nous le projetterons cette année lors de ce superbe festival international du film de l’Abricot d’Or.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/11/03/armenian-filmmaker/
Traduction : © Georges Festa – 11.2011.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.