samedi 5 novembre 2011

Léo - Le Capital khodja / Khoja Capital (I)

Israël Ori (Sissian, 1658 - Astrakhan, 1711) – Portrait, 18ème siècle, anonyme
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Léo
Le Capital khodja : rôle social et politique du capital marchand chez les Arméniens
Erevan (Arménie), 1934, 373 p. (en arménien)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 04.06.2007


Première partie : Le capital des Arméniens émigrés et la nature du nationalisme arménien


En dépit de ses erreurs grossières, dont une orthographe des années 1930 des plus détestable (laquelle n’est pas naturellement du fait de l’A.), Le Capital khodja : rôle social et politique du capital marchand chez les Arméniens de Léo constitue une histoire du plus grand intérêt du commerce arménien aux 17ème et 18ème siècles. Il propose, en outre, une réflexion intelligente sur l’influence qu’exerça le capital marchand arménien quant à la formation du nationalisme arménien moderne. L’argumentation est fréquemment sommaire, souvent trop catégorique face à la complexité historique et, ici ou là, passablement contradictoire. Empreinte au surplus de l’enthousiasme déplaisant, caractéristique, d’un zélateur du marxisme nouvellement converti, embrassant une vision idéologique qu’il ne maîtrise que de manière dogmatique. Léo confère néanmoins à son entreprise énergie, érudition et capacité de questionnement, donnant ainsi à ses lecteurs l’occasion de méditer certains des facteurs qui ont altéré le développement de la nation arménienne moderne. Ce qui suit est proposé dans un esprit de discussion et de débat, et non comme l’expression d’un point de vue intransigeant et hâtif.

Le trait caractéristique du capital marchand arménien est d’être émigré. Il est significatif de constater qu’il ne s’agit pas d’un phénomène national, mais global. Ses origines, sa fondation et ses premiers domaines d’intervention sont oubliés à notre époque de convulsions. Ils ne se situaient pas en Arménie, mais en diaspora – Perse (Iran actuel), Inde, Europe, Russie, empire ottoman et autres régions du monde. Partout où il opéra, il joua un rôle important et parfois même essentiel, sur le plan économique bien sûr, mais aussi politique. Or il le fit non en tant que force arménienne indépendante, soutenue par son propre Etat politique national, mais en vertu de son association et de ses liens avec le capital européen et de l’influence économique et politique que ce dernier exerça dans le monde (p. 53). Aux yeux de Léo, le commerce arménien aux 17ème et 18ème siècles se développa rapidement en raison :

« […] du fait qu’il était soumis, pour l’essentiel, à l’influence du capital européen. D’où la très grande importance que s’acquirent les colonies de marchands arméniens. » (p. 53)

Cette nature émigrée et dépendante du capital marchand arménien devait produire une politique nationaliste dépendante, laquelle devint la tendance dominante du mouvement arménien de libération et s’avéra être des plus nuisible aux intérêts de la masse du peuple arménien vivant dans ses terres historiques. La position dirigeante des richesses de la diaspora sur la politique arménienne fut renforcée et consolidée après les défaites des forces arméniennes lors des guerres du Karabagh en 1722-1728, que Léo aborde assez longuement.

I. Le capital arménien s’exile.

Durant les 17ème et 18ème siècles, les marchands arméniens se dispersèrent à travers les territoires des empires britannique, russe et ottoman, où ils s’établirent en tant qu’acteurs d’importance. Mais leur origine première en tant que puissance commerciale et même politique se trouvait en Arménie même, dans la région du Nakhitchévan, à Djougha [Djoulfa], l’ancienne Djougha, plus précisément (p. 56). C’est là où ce que Léo dénomme le capital arménien entama un cycle d’accumulation, lequel allait générer de grandes richesses. En dépit de leur enracinement géographique, les marchands arméniens ne disposaient cependant pas des moyens d’assurer leur développement dans le cadre de leur patrie. En l’absence d’un dispositif étatique susceptible de les défendre, ils se trouvaient dans l’incapacité de développer les pôles de leurs précoces dépôts dans des régions disposant d’un pouvoir économique et politique indépendant, qui eussent pu évoluer vers une entité nationale indépendante.

Un moment crucial dans la dispersion globale forcée du capital marchand arménien fut la guerre turco-persane de 1603, lorsque le chah de Perse Chah Abbas Ier déporta sous la contrainte toute la classe des négociants de Djougha et ses habitants vers la Nouvelle-Djougha, sous domination persane, afin d’y servir sa volonté de développer le commerce et la prospérité au sein de l’empire persan. Par delà ces considérations économiques, cette déportation en Perse fut aussi dictée par des préoccupations militaro-stratégiques – dépeupler et détruire le Caucase ou les régions frontalières de la Perse, afin de les empêcher de constituer une base arrière pour des attaques ottomanes (p. 64-67). Les déplacements massifs et contraints de populations, qui en résultèrent, eurent des conséquences tragiques, non seulement pour les Arméniens, mais aussi pour les Kurdes et autres communautés.

Bénéficiant de privilèges considérables dans la Nouvelle-Djougha, les marchands arméniens amassèrent d’immenses richesses (p. 76). La tradition populaire fait état de « richesses se déversant [dans la région] tel un fleuve ». Une opulence telle qu’elle produisit un luxe et un art spécifiques. Permettant aux marchands arméniens de maintenir des membres du clergé, ainsi que des artistes et des intellectuels, afin d’entreprendre des travaux d’édition et autres tâches culturelles susceptibles de répondre à leurs besoins divers (p. 81). Exploitant leurs immenses richesses et leur expérience à l’étranger, les chahs de Perse utilisèrent aussi les marchands arméniens en qualité d’ambassadeurs politiques (p. 81). Gratifiés de tels privilèges, au regard même des musulmans, les marchands de la Nouvelle-Djougha s’enhardirent au point de partir à la conquête du monde.

Leur première destination fut l’Inde, où ils établirent des bases à Madras, Bombay et Saydabad. A Madras, une église arménienne fut bâtie dès 1547, tandis qu’un des plus anciens quartiers de la ville fut baptisé en l’honneur d’un Arménien dénommé Thomas. En 1688, les négociants arméniens présents en Inde étaient puissants au point de permettre à un certain Panos Kalantarian de négocier des contrats favorables avec la Compagnie britannique des Indes Orientales (p. 82-85). Ces mêmes négociants jouèrent aussi un rôle important dans la fondation de la ville de Calcutta en 1690.

Parallèlement, d’autres marchands arméniens gagnèrent le Nord-Est, en direction de la Russie, établissant des colonies à Astrakhan et, plus au nord, à Moscou. De même qu’en Inde, ils s’assurèrent en Russie droits et privilèges, exemptions fiscales et protection pour leurs caravanes, comme en témoigne le célèbre accord conclu en 1667 entre la Couronne de Russie et les marchands de la Nouvelle-Djougha (p. 92). En Russie, cette collaboration s’affermit de même au point que des marchands arméniens furent sollicités, afin de servir les ambitions commerciales de Pierre Ier le Grand.

Au 17ème siècle, l’impérialisme français entra aussi en ligne de mire, car engagé dans une compétition avec la Grande-Bretagne, la Hollande et la Russie pour contrôler et exercer une influence sur l’Inde et l’empire ottoman. Cherchant des agents pouvant favoriser leurs desseins, les Français envoyèrent des missionnaires jésuites afin de convertir les chrétiens de cette région au catholicisme. Cible de choix, la puissante classe marchande arménienne, alors alliée aux Anglais. Les convertir était regardé comme une première étape visant à assurer aux Français un allié local de poids, tout en portant un coup aux Anglais, leurs concurrents. Tout cela dans le cadre de la politique interventionniste de Louis XIV au Proche-Orient et dans l’empire persan (p. 100).

La campagne des Jésuites français enregistra quelques succès. Bien qu’ils ne parvinrent pas à amener le chah et le sultan à persécuter les Arméniens non catholiques, ils réussirent à gagner à leur cause le catholicos Hakob [Jacob] IV, alors chef de l’Eglise arménienne à Etchmiadzine. Une prise apparemment sensationnelle. Utilisant l’influence qu’il exerçait, les jésuites espéraient attirer aussi le pouvoir marchand arménien. D’après Léo, la conversion d’Hakob IV fut dictée par les illusions du clergé arménien vis-à-vis de la puissance européenne, considérée comme une force de libération, illusions formulées avec éclat par les thèses messianiques attribuées au catholicos Nersès Ier le Grand au 4ème siècle et désormais encouragées par les Français. Même si une frange du clergé succomba aux séductions de la France, l’incursion de cette dernière ne connut finalement pas le succès et son avancée fut stoppée par l’instinct d’auto-préservation de l’Eglise arménienne.

A mesure que les marchands arméniens s’établissaient à travers le monde, la perspective future d’un capital arménien florissant en Arménie même se réduisit rapidement, ainsi que la possibilité de quelque relation naturelle et organique entre l’élite arménienne en diaspora et les populations arméniennes dans les terres ancestrales historiques (p. 84-85).

II. Le capital arménien, l’Eglise arménienne et l’avenir de la nation.

Tout en prospérant hors d’Arménie, le capital marchand arménien était marqué par une spécificité historique – même en diaspora, il conservait un niveau significatif d’identité culturelle nationale. De nombreux marchands arméniens de la diaspora contribuèrent pour leur part à ce qui devint une renaissance nationale arménienne. Ils développèrent et pratiquèrent un arménien vernaculaire, encouragèrent l’édition d’ouvrages de commerce et religieux afin d’éduquer leur communauté, soutinrent les écoles arméniennes et même une presse arménienne embryonnaire (le premier journal arménien fut publié à Madras en 1794). Bien que la préservation et la culture d’une identité nationale ne furent pas au départ conçues pour servir des objectifs politiques nationaux, elles remplirent cet objectif lorsque le capital marchand arménien fut finalement contraint d’intégrer la vie politique.

Léo expose ses arguments concernant l’entrée des marchands arméniens de la diaspora dans l’arène politique (1), mais soutient qu’une fois en place, grâce à leurs immenses richesses et leur position politique, ils « parvinrent à exercer […] une influence profonde sur la vie nationale arménienne » (p.67). Or ils ne purent le faire qu’en s’alliant avec une partie de l’Eglise arménienne (2). Sans cette alliance, l’élite de la diaspora eût été impuissante à l’intérieur des terres historiques et incapable de forger la position dominante qu’elle s’acquit dans le mouvement national. Contrairement à l’élite arménienne séculière, l’Eglise resta enracinée au sein des communautés arméniennes sous occupation ottomane et tsariste, pouvant ainsi influencer la vie politique du peuple de manière à outrepasser l’élite arménienne.

Durant les siècles de domination exclusive de la vie arménienne par l’Eglise, la perspective proposée à la nation, affirme Léo, fut celle d’une liquidation pure et simple, l’Eglise elle-même étant vouée à disparaître, quoique à un rythme plus lent. Or cette tendance s’arrêta avec l’émergence du capital marchand arménien, lequel, œuvrant avec les courants progressistes dans le cadre d’une Eglise globalement rétrograde, contribua de manière décisive au renouveau national arménien. Le label progressiste que Léo tente d’attacher au rôle des marchands arméniens n’est pas dénué de fondement. Leur base géographique, leur sphère d’opérations et leurs sources de richesse façonnèrent leurs intérêts, sans vraiment correspondre avec ceux de la masse de la population dans les terres historiques. En outre, tout cela les rendit entièrement redevables envers les pouvoirs étatiques européens, tsariste, persan ou ottoman, lesquels étaient hostiles (en dépit de leurs déclarations) à l’émancipation et au développement de l’Arménie. Le capital marchand arménien a pu avoir un rôle culturel progressiste, mais son caractère émigré le rendit indifférent aux besoins de la masse de la population chez elle et opposa systématiquement ses intérêts à ceux de cette population. (3)

La condition dépendante du capital de la diaspora produisit une politique servile consistant à quémander une intervention des puissances européennes en tant que vecteur principal de la libération de l’Arménie. Ce fut là une politique dépourvue de toute notion d’indépendance et de pouvoir arménien indépendant. Une politique du même ordre que celle que Léo fustige et reproche si sévèrement à l’Eglise et qui fut aussi désastreuse pour la masse du peuple arménien dans la mère patrie que durant toutes les périodes de gouvernement par l’Eglise arménienne, qu’il vilipende.

Pour sa renaissance, le peuple arménien en Arménie historique avait autant besoin d’être éclairé que d’une mobilisation politique massive, afin d’assurer son droit à travailler sa terre, libéré de l’oppression et de l’exploitation. Le capital marchand n’était guère embarrassé quant au fait d’éclairer, mais la question d’une mobilisation politique de masse représentait un véritable danger au regard de ses intérêts. Dans l’éventualité où il lancerait une organisation révolutionnaire et une mobilisation en masse du peuple arménien dans les territoires arméniens occupés par les Ottomans ou les Russes, il entrerait en conflit avec ces mêmes Etats au sein desquels il prospérait, Etats en outre qui, malgré tout, lui offraient un soutien et une protection non négligeables. Les alliés européens du capital marchand arménien marqueraient aussi leur désapprobation, étant donné que, les yeux rivés sur les marchés ottomans, ils exigeaient aussi une stabilité sociale et politique, quel qu’en fût le prix.

A mesure que le peuple arménien entra sur la scène politique durant la période de l’après 1850, deux choses devinrent évidentes. Premièrement : il ne comptait aucune direction sociale/politique autochtone, large et prospère au point de nourrir quelque ambition politique nationale intérieure, ou de soutenir un courant suffisamment fort et radical pouvant répondre à une telle ambition. Deuxièmement, le capital marchand arménien en diaspora, allié à l’Eglise, lutta farouchement pour s’assurer une position dominante, afin de pouvoir ensuite accorder le mouvement national à ses intérêts particuliers, faisant en sorte qu’il ne représentât pas un réel danger pour les empires à l’intérieur desquels les marchands arméniens s’étaient acquis des positions privilégiées.

Si bien que, lorsque le peuple arménien eut besoin d’une politique sans compromis pour s’opposer à une tyrannie elle aussi sans compromis, ces mêmes marchands se virent contraints d'en faire et de quémander sans cesse - auprès de puissances qui, elles, n’avaient aucunement l’intention d’accorder quoi que ce fût. Cette politique trouva son expression première, des plus claire et toujours persistante, dans la carrière aventureuse d’Israël Ori.

III. Le parcours politique échevelé d’Israël Ori.

Dans l’imaginaire arménien, Ori occupe une place éminente dans l’histoire de la fin du 17ème et du début du 18ème siècle. Il est généralement considéré comme un pionnier – le premier militant dévoué à la cause du mouvement moderne de libération et qui fut l’auteur de son premier manifeste politique. Or, dans l’exposé de Léo, Ori – sur lequel, soit dit en passant, l’on ne trouve aucune source en arménien – apparaît comme un marchand aisé qui, en politique, fut un fantaisiste complet, un aventurier, un homme à l’imagination sans égale, mais dont la politique fut aussi étrange que son auteur et qui n’avait que peu de rapports avec la réalité qu’elle eut pour la grande majorité du peuple arménien vivant en Arménie historique.

La pièce maîtresse du projet politique d’Ori, à laquelle il consacra ses richesses (et celles d’autres marchands !), ainsi que son inlassable énergie, fut une campagne résolue visant à échafauder une invasion et une conquête, par les Européens, les Français, les Allemands ou les Russes, de l’Arménie occupée par les Ottomans et les Persans. Cette vision d’un impérialisme étranger vu comme l’agent essentiel de la libération de l’Arménie deviendra par la suite et demeurera une pierre d’angle quasi incontestée de la politique arménienne.

Ori ne faisait apparemment pas les choses à moitié. Il ne reculait devant rien et ne perdait pas courage, quelles que fussent les déceptions et les épreuves. Lors de ses nombreux voyages à travers l’Arménie, l’Europe et l’Asie, il fut toujours accompagné d’un entourage diplomatique – traducteurs, domestiques, secrétaires, tout l’appareil en fait – qui convenait à un émissaire ou à l’ambassadeur d’une noblesse puissante, riche et illustre – ainsi présentait-il les seigneurs arméniens quasi indépendants, mais appauvris, du Karabagh. Ori, dont les extravagances étaient financées en partie par le capital marchand arménien, mais principalement par ses fonds personnels, garda toujours un œil aiguisé sur les opportunités financières. Durant les années 1690, il amassa une fortune en approvisionnant les Français lors des guerres entre la France et l’Angleterre. Puis, après avoir convaincu le tsar de le nommer ambassadeur auprès du chah de Perse, Ori exploita immédiatement le privilège de gérer une entreprise lucrative d’import-export, exemptée d’impôts.

Conséquence d’un grand nombre d’efforts exigeants, de jeux de jambe chimériques et de pourparlers plus fantasques encore, Ori parvint à recruter un certain nombre de seigneurs du Karabagh pour son grand dessein d’une invasion européenne de l’Arménie. Lors de la rencontre, aujourd’hui célèbre, d’Angheghagot en 1699, il convainquit un groupe de quelque onze notables d’apposer leurs signatures à des conclusions soumises devant plusieurs cours de justice européennes, dont celles de l’archiduc Léopold XI d’Autriche, le grand-duc de Toscane Cosme III et Jean-Guillaume de Prusse. L’imagination d’Ori intégra à l’attention des tribunaux européens la petite noblesse du Karabagh dans le cadre d’une grande aristocratie possédant des couronnes rehaussées de joyaux étincelants et de palais emplis de richesses inimaginables.

Dans ses conclusions, Ori lança cette pratique dangereuse et toujours présente, consistant à surestimer notablement la puissance des Arméniens et à sous-estimer celle de leurs opposants (p. 257). De plus, lors de ses déplacements incessants entre les capitales européennes et ses incursions dans les territoires arméniens, il institua un rituel politique creux, qui nous est resté. Au lieu d’organiser et de mobiliser la population sur place, l’équipe dirigeante se répand en humbles sollicitations et suppliques, s’agenouillant devant la puissance européenne (et maintenant américaine).

En toutes circonstances, Ori et ses marchands alliés s’empressaient de se soumettre à une suzeraineté européenne qui, croyaient-ils, les affranchirait de la domination musulmane (persane et ottomane) – même si cela exigeait qu’ils plaçassent un souverain étranger sur le trône (p. 184). En réalité, Ori et ses affidés ne se préoccupaient guère de l’identité nationale ou de la religion arméniennes. Ils eussent été heureux de se soumettre au pape, si cela avait assuré une force européenne favorable à leurs sphères d’opération. Le marchand arménien s’intéressait à la liberté pour son capital et ne s’inquiétait guère de la nature des prières qu’il serait nécessaire de réciter…

Les tribunaux européens remercièrent en paroles et ménagèrent Ori dans ses tentatives. Il ne coûte rien à l’Europe de faire des promesses, lorsqu’il ne lui est aucunement demandé d’agir. Or cela servait ses objectifs politiques. Outre le fait d’utiliser Ori et les élites arméniennes en tant qu’instruments dans leurs efforts pour pénétrer dans les empires ottoman et persan, les amourettes et flatteries européennes contribuèrent, intentionnellement ou non, à un objectif stratégique autrement plus important. Immobilisant de fait le mouvement national arménien. En faisant mine de soutenir la cause arménienne, prétexte alimenté par un accueil chaleureux dans les capitales européennes, le Vatican, Paris, Moscou et ailleurs, les dirigeants politiques arméniens étaient convaincus de placer tous leurs œufs dans le panier d’une bande de voleurs impérialistes.

Pour sa part, l’élite arménienne fut aussi heureuse de souscrire aux entreprises d’Ori. Elle avait le sentiment qu’il n’y avait pas d’autre recours qu’une aide de l’Europe pour repousser la cupidité croissante des Persans et des Ottomans. Le soutien verbal de l’Europe aux ambitions d’Ori semble l’avoir satisfait et suscita parmi les Arméniens en général l’illusion d’un allié sincère et de bonne volonté. Ce qui renforça la paralysie de la volonté politique arménienne, laissant le peuple et la nation à la merci des appétits et des caprices de l’Europe.

Sans surprise, Ori ne parvint pas à concrétiser des mesures pratiques de l’Europe pour une invasion de l’Arménie. Durant les années 1690, les tribunaux autrichiens et allemands focalisaient leur attention à l’Ouest dans une lutte contre les Français au sujet de la possession de la Couronne d’Espagne. Nullement désappointé, Ori se tourna vers l’Est et arriva à Moscou en 1701. Il y rencontra des représentants du tsar Pierre Ier, qui concluait alors ses guerres contre la Suède pour le contrôle de la mer Baltique et échafaudait des plans pour une expansion au Sud-Est aux dépens de la Turquie et de la Perse. Ori présenta aux officiels russes le même genre de conclusions invraisemblables qu’il avait déposées auprès des cours de justice européennes, mais cette fois en fabriquant des lettres adressées à la Couronne russe ou en utilisant des lettres paraphées par des seigneurs déjà morts. Ori répondait néanmoins à la perfection aux desseins de l’empire russe.

A l’instar des Autrichiens, les officiels russes ne considéraient pas Ori comme une force de poids. Mais il représentait à coup sûr un pion utile et fut ainsi déployé pour amener les Russes en reconnaissance dans le Caucase, bien qu’accompagné d’officiels russes dignes de confiance. Peu importait que la présentation par Ori de la situation en Arménie fût le fruit d’une imagination débridée, nourrie de tout un tas de soi-disant preuves. Les Russes l’utilisèrent pour nouer de premiers contacts essentiels dans la région. Mais, au moment crucial, lors des guerres de libération conduites par les élites arméniennes au Karabagh au début du 18ème siècle, le tsar refusa de les aider et sapa activement leurs efforts.

Le projet d’Israël Ori fixa les limites de la politique nationaliste arménienne qui s’ensuivra. Dans toutes les phases successives du mouvement national arménien, le capital de la diaspora resta suffisamment fort pour renverser toutes les tentatives visant à organiser et à mobiliser le peuple arménien, indépendamment des subterfuges européens. La défaite du soulèvement arménien au Karabagh entre 1722 et 1728 facilita et assura la mainmise de la diaspora et de ses richesses.

Notes

1. Une réponse satisfaisante exigerait d’étudier l’évolution de la position et des relations du capital marchand arménien au sein des structures sociales, nationales, politiques et économiques des empires ottoman, persan, tsariste et d’Europe de l’Ouest, ainsi que l’émergence de germes d’un mouvement nationaliste en Arménie même. Entre autres facteurs, les pressions exercées sur les marchands arméniens afin qu’ils élaborent une position politique indépendante pour eux-mêmes, à partir de laquelle ils puissent se défendre contre la réduction drastique de leurs prérogatives dans le cadre des espaces anglais, russe, persan et ottoman, où les puissances impériales se sentaient de plus en plus en mesure de s’affranchir de leurs alliés arméniens d’autrefois. Plus significativement, l’émergence d’un mouvement populaire national dans les terres historiques de l’Arménie présentait des complications dangereuses pour leurs opérations dans les empires ottoman et tsariste, ce qui amena le capital marchand à élaborer une stratégie politique protonationaliste.

2. En développant sa thèse sur le rôle progressiste du capital marchand, Léo se défait discrètement de ce qui constituait au départ une vision unilatérale de l’Eglise, pour adopter une approche dialectique plus arrondie, disons dialectique. Rejetant jusqu’alors toute l’histoire de l’Eglise arménienne en tant qu’héritage honteux, frauduleux et réactionnaire. Siècle après siècle, sa soif de pouvoir représenta un désastre sans partage pour le peuple. Dès son institution et jusqu’à son déclin au 19ème siècle, l’Eglise fut malveillante, tyrannique et parasite. S’assurant le contrôle de l’Etat et utilisant son pouvoir afin de s’emparer des terres de la nation et des richesses créées par le peuple. Concentrant entre ses mains toutes les rênes du pouvoir – politique, culturel, social et économique -, elle sacrifia tout à ses étroits intérêts de caste. Essentiel à sa survie, poursuit Léo, son empressement à se mettre au service des intérêts impérialistes des Byzantins, puis des Européens, auxquels elle se soumit aveuglément.
Prendre telle ou telle période ou aspect de l’histoire et les présenter comme déterminants et caractéristiques en toutes circonstances produira toujours une déformation partiale et dérisoire. C’est le cas avec Léo qui ignore tout simplement l’évidence du développement indépendant de l’Eglise arménienne et ses objectifs d’indépendance politique. Il semble oublieux de son processus de transformation, au 5ème siècle, en une Eglise nationale avec son identité et ses intérêts spécifiques, ainsi que sa lutte obstinée contre l’Etat persan et contre l’Etat byzantin et son Eglise. Léo néglige aussi de relever la détermination avec laquelle l’Eglise arménienne combattit pour défendre son organisation indépendante. A travers l’histoire, l’Eglise arménienne fut certes malléable, rétrograde, féodale et égoïste, et fut sûrement sensible aux pressions et aux illusions venues d’Europe. Mais elle fut aussi une institution possédant de vastes territoires avec une présence nationale et même internationale significatives, et se défendit vigoureusement, quelque ternie et affaiblie qu’elle ait pu être.

3. Michael Nalbandian fut l’un des premiers à commenter cette opposition entre le capital de la diaspora et la nation arménienne. Soutenant que la base d’une renaissance nationale ne pouvait être qu’une production économique intérieure, il écrit que « même si, grâce aux marchands de la diaspora, des centaines de compatriotes se sont enrichis, ont reçu une éducation européenne, l’état de la nation arménienne dans son ensemble continuera à rester paralysé et statique. » Il poursuit : « Le capital marchand arménien n’est en aucune manière national et n’a absolument rien à voir avec l’intérêt national [arménien] […] Les marchands arméniens sont devenus les laquais des intérêts européens […] Pour parler franchement, ces gens, qui se qualifient de négociants et de marchands, ne sont en réalité que les intermédiaires des puissances européennes. Ils ne servent pas les besoins du peuple arménien. »

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20070604.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2011.

NdT : Signalons la récente synthèse Les Arméniens dans le commerce asiatique au début de l’ère moderne, sous la direction de Shushil Chaudhury et Kéram Kévonian, Paris : Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2008, 430 p. – ISBN-13 : 978-2-7351-1204-3