mercredi 16 novembre 2011

Léo - Le Capital khodja / Khoja Capital (II)

Edmond Kéossaïan [Keosayan], Mkhitar Sparapet / Star of Hope, film, 1978
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Léo
Le Capital khodja : rôle social et politique du capital marchand chez les Arméniens
Erevan (Arménie), 1934, 373 p. (en arménien)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 09.07.2007


Deuxième partie : Les seigneurs indépendants du Karabagh et les guerres de 1722-1728


Une part substantielle de cet ouvrage est consacrée au soulèvement arménien, au début du 18ème siècle, en Arménie Orientale, conduit avec superbe au Karabagh par David Bek. Dans son analyse, Léo reprend comme argumentation certains des préjugés staliniens les plus risibles des années 1930. Le soulèvement est ravalé au rang de simple querelle ethnique provinciale, tandis que David Bek est présenté comme un épurateur ethnique, parmi d’autres, Arméniens et non Arméniens (p. 307-308), agissant sur l’ordre de puissances étrangères. Or les faits énoncés par Léo témoignent une fois encore contre lui. La révolte de 1722-1728 fut un moment critique, quoique éphémère, dans le renouveau d’une politique arménienne indépendante au sein d’une région, où une élite arménienne autochtone avait maintenu un certain niveau d’indépendance, quand cette dernière avait disparu partout ailleurs en Arménie.

Sur une brève période, durant le premier quart du 18ème siècle, les forces militaires et politiques arméniennes émergèrent pour jouer un rôle dirigeant dans les régions du Karabagh et d’Erevan. La désintégration et le recul de l’empire persan à la fin du 17ème siècle et au début du 18ème siècle laissèrent le Caucase ouvert à la conquête pour ses voisins, les empires ottoman et russe. Or l’emprise déclinante de l’ancien pouvoir, parallèlement à la lutte encore incertaine entre les nouveaux empires rivaux, libéra un espace dans lequel les seigneurs arméniens du Karabagh, alliés aux chefs de l’Eglise et aux marchands locaux, livrèrent un combat afin de faire progresser leurs intérêts, plutôt que ceux des puissances étrangères.

Le fait que ce mouvement échoua allait s’avérer une sorte de débâcle pour l’avenir du peuple arménien. La défaite de la dernière force politico-militaire autochtone en Arménie ouvrit la voie à un contrôle total de la politique arménienne, passant alors à une alliance des élites de la diaspora et une partie de l’Eglise (p. 121), dont la stratégie d’appui sur le pouvoir étranger devait laisser derrière elle un territoire dévasté.

I. Les seigneurs indépendants du Karabagh

Du fait, en partie, de ces imposantes barrières naturelles qui l’isolent des régions environnantes, la région du Karabagh (y compris des territoires de l’Aghvank et du Syunik proprement dits) (1) avait conservé à travers les siècles son identité arménienne très marquée, ainsi qu’une relative indépendance politique. La région assimila sa physionomie arménienne entre le 1er siècle avant J.-C. et le 8ème siècle après J.-C., sans jamais intégrer totalement le courant dominant de la société et de la politique arméniennes. Durant le règne des monarques arméniens et, bien que de plus en plus faiblement, lors des invasions mongoles et tatares destructrices du 13ème au 16ème siècle, ses élites gardèrent une présence politique distincte, alors même que toutes les autres traces d’une noblesse séculière avaient disparu.

Tandis que, dans les autres provinces, les principautés féodales arméniennes furent progressivement remplacées par leurs équivalents kurdes et turcs, et que l’homogénéité territoriale, religieuse et nationale de l’Arménie fut sapée par l’implantation de populations non arméniennes et non chrétiennes, le Karabagh arménien survécut, bien que, selon Léo, sous une forme ressemblant à une régression vers une époque primitive antérieure. A sa tête se trouvaient les seigneurs arméniens, les méliks, du Karabagh. Comparés à l’aristocratie même mineure des empires ottoman, persan ou européens, ils étaient provinciaux, appauvris, incultes et plutôt grossiers, note Léo. Mais, au plan local, leur importance était considérable.

Même si le Karabagh, à la fin du 17ème siècle, n’était guère plus qu’un avant-poste négligeable de l’empire persan, les méliks arméniens avaient rang de seigneurs feudataires et agissaient en tant qu’officiels politiques pour le compte de l’Etat dirigeant. Ils avaient le droit d’entretenir une armée et de collecter des impôts au nom de l’Etat, ainsi que d’administrer la justice et l’ordre dans la région. D’une importance secondaire au regard de l’Etat persan, ils formaient néanmoins une couche sociale puissante, leur statut suscitant dans l’imagerie populaire l’image d’une « classe de mangeurs ». Imaginaire populaire où l’on croyait qu’ils avaient hérité leur statut, droits et privilèges de l’ancien ordre féodal arménien. Une de leurs fonctions qui contribua peut-être à leur émergence en tant que force sociale et politique était leur responsabilité quant à l’organisation et la régulation du commerce – en leur nom et au nom de l’Etat.

Le poids social et l’influence politique des méliks du Karabagh fluctua constamment, dépendant à la fois de la puissance du gouvernement central et de sa stratégie politique spécifique, qui soutenait parfois les privilèges des provinces afin d’obtenir leur loyauté ou les leur refusait en d’autres temps. A la fin du 17ème siècle et au début du 18ème, la situation amena les méliks du Karabagh à rechercher un niveau plus important d’influence et d’indépendance. Tant qu’ils furent, ainsi que les marchands et l’Eglise, leurs alliés, autorisés à prospérer, ils ne s’intéressèrent guère au combat politique et se contentèrent de leur statut au sein de l’espace persan. Mais la situation commença à changer, lorsque l’Etat impérial formula des exigences financières et économiques à des niveaux intolérables. Confrontés à un pouvoir persan à son crépuscule, de plus en plus avide, et encouragés par leurs contacts avec l’Europe et la Couronne de Russie en particulier, ils se mirent à caresser l’espoir d’une plus grande indépendance, tout en recherchant de nouvelles protections (p. 170-173).

A la fin du 17ème siècle, les méliks du Karabagh devinrent un facteur politique et militaire important, lors de la première phase de la renaissance nationale arménienne. Les signes de cette reprise étaient d’ordre à la fois culturel et politique. L’aspect culturel se manifesta dans les différentes régions de l’Arménie, durant la période de relative (soulignons ce terme) stabilité dans la région au 16ème siècle (p. 147-151), suite aux longues périodes de dévastation dues aux guerres entre Ottomans et Persans. Le renouveau politique au sein de l’Arménie historique fut néanmoins propre au Karabagh et conditionné par l’existence des méliks qui, lors des guerres de 1722-1728 dans la région, devinrent des protagonistes clé, s’opposant avec succès au pouvoir persan et résistant à l’invasion ottomane.

II. Le soulèvement arménien

De 1722 à 1728, les forces armées arméniennes au Karabagh organisèrent une résistance autonome de grande ampleur, tout d’abord contre la domination persane, puis contre celle des Ottomans. Motivés par des nécessités d’autodéfense contre un brigandage croissant au sein d’un empire persan de plus en plus en proie aux désordres, ainsi que par la promesse d’une intervention et d’une aide tsariste imminente, les dirigeants arméniens et géorgiens commencèrent, dans les années 1720, à organiser leurs premières formations militaires relativement indépendantes et modernes. Léo décrit l’émergence de bataillons arméniens, découlant des exigences d’une alliance arméno-géorgienne lancée par le souverain géorgien, quasi nationaliste et anti-Persans, Vakhtang VI (2). Préparant une armée géorgienne afin d’aider une attaque tsariste espérée contre la Perse, ce souverain mobilisa aussi séparément des unités issues de la population arménienne nombreuse à Tbilissi, tout en exhortant les seigneurs arméniens du Karabagh à former les leurs.

Ainsi apparurent deux célèbres campements militaires arméniens, baptisés le Grand Campement, installé dans le Mont Mrav, et le Petit Campement, au voisinage de Chouchi (p. 274, 277, 283-4). Dans ces régions montagneuses lourdement fortifiées, ces campements, parallèlement à d’autres forces militaires arméniennes, regroupèrent jusqu’à 40 000 soldats, composés en grande partie de paysans ordinaires, prêts à se battre contre un pillage insupportable de la part des autorités étatiques et provinciales persanes. Au départ atomisés, un grand nombre d’entre eux se soudèrent lors de ces guerres en une formidable unité de combat avec l’arrivée en 1722 du légendaire David Bek et d’une quarantaine d’autres officiers issus de l’armée géorgienne de Vakhtang VI.

Bien que les deux dirigeants les plus marquants du Karabagh, David Bek et Mkhitar Sparapet, fussent des étrangers, les forces arméniennes et leurs chefs étaient enracinés localement et financés par les marchands basés à Erevan et par les riches Arméniens autochtones dans la région. Après avoir débarrassé la zone des agents du pouvoir persan, les chefs arméniens se lancèrent dans une résistance de cinq années contre les tentatives des Ottomans pour s’emparer du Caucase. En dépit d’une infériorité numérique et d’énormes handicaps logistiques, les Arméniens enregistrèrent des succès militaires qui, associés au nom de David Bek, ont accédé au rang de légende dans la tradition nationaliste arménienne et ont été durablement gravés dans l’imaginaire arménien grâce au roman de Raffi, David Bek (3).

En 1724, il fallut plus de deux mois aux troupes ottomanes, estimées entre 30 et 40 000 hommes, pour soumettre les détachements arméniens qui défendaient Erevan. Lors de la bataille d’Halidzor en 1726-27, l’armée ottomane subit ses plus grandes pertes aux mains de David Bek, abandonnant 148 bannières et une énorme quantité de matériel militaire. Des victoires similaires furent enregistrées à Méghri et ailleurs. Dans ce chaos régional, le Karabagh, avec David Bek à sa tête, s’assura une indépendance de fait vis-à-vis de l’empire persan (p. 351), dont il avait délogé les représentants en 1722. Le pouvoir arménien acquit suffisamment d’importance aux yeux des officiels ottomans pour que ceux-ci proposassent des négociations séparées avec les dirigeants du Karabagh (p. 314).

Fait le plus notable, au plan historique, cette résistance arménienne fut réalisée sans l’aide des Russes. David Bek combattit en toute indépendance. Il n’eut ni à supplier, ni à mendier. Ne s’appuyant sur d’autres forces que les siennes. Face à l’indifférence, au mieux, et au travail de sape, au pire, de l’empire tsariste, la puissance et les prouesses militaires arméniennes prouvaient, s’il en était besoin, le potentiel d’une force d’organisation autochtone, laquelle était plus qu’une simple machine aux ordres du pouvoir européen/tsariste.

Les opportunités nées du conflit se heurtèrent néanmoins aux choix politiques stratégiques opérés par les chefs arméniens. Malgré leur indiscutable position de force, ils refusèrent de négocier directement avec l’Etat ottoman et prolongèrent au contraire ces guerres dans l’espoir que les Russes vinssent porter des coups tels à leurs ennemis ottomans qu’ils assurassent aux Arméniens un avantage plus décisif. Mais les forces russes n’eurent jamais l’intention de se présenter et ne le firent jamais. Pendant ce temps, la prolongation de la guerre, dans l’attente de l’arrivée d’une aide tsariste, s’avéra être la perte de la partie arménienne (p. 355-57). L’économie arménienne fut dévastée et l’armée affaiblie et démoralisée. Parallèlement aux divisions internes qui en résultèrent et qui s’aggravèrent rapidement, le décor était donc planté pour une défaite probable du mouvement arménien (p. 354-5), laquelle défaite devait conduire à la disparition finale des seigneurs arméniens du Karabagh, qui avaient remarquablement résisté, et au triomphe du postulat politique instauré par Israël Ori.

III. Le pouvoir tsariste, la libération de l’Arménie et le soulèvement du Karabagh

Via ses interventions dans le Caucase, l’Etat tsariste ne soutint pas un seul instant la lutte pour la libération de l’Arménie – que ce soit avant ou après les guerres des années 1720. Durant le premier quart du 18ème siècle, la Russie tsariste n’eut jamais pour intention de libérer l’Arménie ou la Géorgie, ni même d’aider les Arméniens ou les Géorgiens à se libérer par eux-mêmes. Tout au plus, la Couronne tsariste entendait substituer à l’occupation ottomane et persane une occupation russe. Pierre Ier le Grand promit volontiers une aide généreuse, mais à seule fin de convaincre Arméniens et Géorgiens de faire la guerre et, en affaiblissant ainsi le pouvoir ottoman, faciliter une future conquête russe du Caucase, anticipant le contrôle par la Russie d’importantes routes commerciales et sur une zone d’importance militaire stratégique.

Jugeant la période opportune pour les ambitions russes et malgré la disparition d’Israël Ori en 1711, Pierre Ier le Grand envoya ses agents courtiser les populations chrétiennes autochtones de la région, établissant des liens avec Vakhtang VI et poursuivant de leurs assiduités l’indomptable chef de l’Eglise arménienne, Yessaia Hassan-Tchalalian. Afin de s’assurer la collaboration des Arméniens, les autorités tsaristes permirent l’institution de nouveaux archevêchés et évêchés de l’Eglise arménienne, accordant, non sans faux-fuyants, de nouveaux privilèges aux marchands arméniens (p. 272). Encouragés par les promesses russes, Vakhtang VI et les dirigeants arméniens ajustèrent leurs ambitions, afin de coïncider avec une invasion et une conquête de la région par la Russie.

La Couronne tsariste ne leur rendit pas la pareille. S’emparant de postes de commerce décisifs sur les rives occidentales de la Mer Caspienne et désireuse d’éviter une guerre avec l’empire ottoman, son armée se retira, laissant Arméniens et Géorgiens s’opposer seuls au pouvoir ottoman. Tandis que la guerre faisait rage entre forces arméniennes et ottomanes, l’Etat tsariste fit tout son possible pour empêcher Arméniens et Géorgiens de parvenir à quelque accord d’indépendance avec les représentants du sultan. Dans de vastes régions, une population civile chrétienne innocente fut laissée à la merci des armées ottomanes et persanes qui, les jugeant coupables d’avoir « fait entrer les Russes », les massacrèrent par milliers.

Les autorités tsaristes avaient d’autres desseins en tête que la libération du peuple arménien. Traitant ces derniers comme des pions dans une compétition démographique, politique et économique avec ses ennemis persans et ottomans, Pierre Ier le Grand projetait la déportation de l’ensemble des communautés arméniennes, ainsi que leur riche classe marchande (p. 310-311), hors de leurs terres d’origine afin de les réinstaller dans d’autres régions qu’il avait conquises le long de la Mer Caspienne. Ces populations étaient censées y former une base sociale pour le régime tsariste (p. 326, 330). A leur honte éternelle, des membres de l’Eglise arménienne se révélèrent les partisans les plus serviles et les plus enthousiastes de ces projets tsaristes de déportation, n’implorant que la protection des populations face aux attaques ottomanes ou persanes (p. 341).

IV. Réflexion conclusive pour un prochain débat…

Bien que le soulèvement arménien des années 1720 constitue un moment déterminant de l’histoire moderne de l’Arménie, il ne saurait être considéré comme un précurseur du mouvement révolutionnaire arménien ultérieur, au 19ème siècle. Le mouvement du Karabagh fut d’un ordre qualitativement différent de celui du mouvement nationaliste de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème. De fait, le mouvement révolutionnaire arménien du 19ème et du début du 20ème siècle a plus à voir avec les mouvements anticolonialistes du 20ème siècle en Afrique, en Asie et en Amérique latine qu’avec le mouvement arménien précédent, dirigé par David Bek.

Le mouvement du Karabagh fut une alliance de féodalités provinciales arméniennes, d’une partie de l’Eglise Arménienne orientale et de sections locales de marchands arméniens, qui saisirent l’occasion d’accroître leurs privilèges aux dépens des autres dans cette région. Ils avaient peu d’égards pour les besoins de la population ordinaire des différents groupes nationaux qui vivaient côte à côte. Néanmoins, même sous cette forme féodale, il s’agissait d’un soulèvement contre une domination étrangère qui fut soutenu par la masse de la paysannerie arménienne, laquelle souffrait terriblement entre les mains des chahs de Perse et des sultans ottomans, et de leurs affidés. Or, compte tenu de sa nature particulière et de la manière avec laquelle il fut battu et éliminé en tant que force dans la région, il ne parvint pas à se transformer en un mouvement national démocratique et moderne, susceptible de prendre en compte les réalités politiques, sociales, économiques et démographiques de la région.

Même si la politique consistant à s’appuyer sur l’Etat tsariste joua un rôle, la défaite du Karabagh résulta en premier lieu du fait que son élite n’évolua pas vers une force de cohésion, capable d’élaborer son propre Etat politique. En Arménie orientale, l’élite arménienne demeura fondamentalement un conglomérat de féodalités disparates, provinciales et bornées, que David Bek rassembla, tant qu’il eut l’ascendant militaire et que la situation économique le permit. Mais cette même unité se désintégra rapidement face aux revers militaires et aux destructions économiques. Chaque féodalité, chaque faction repartit en quête d’arrangements fructueux pour elle-même avec quelque puissance étrangère, fût-ce au prix de trahir ses alliés arméniens antérieurs.

La défaite des seigneurs arméniens du Karabagh en 1722-1728 mit un terme à toute perspective d’évolution vers une élite nationale unificatrice, pouvant jouer un rôle indépendant et décisif dans le futur mouvement national arménien. Découlant principalement du sous-développement de la nation arménienne, cette défaite découla en retour de la dispersion globale des élites arméniennes, contradiction structurelle qui, aujourd’hui encore, conditionne le développement, le sous-développement et les difficultés d’existence de la population arménienne en Arménie et même au-delà.

***

L’ouvrage de Léo aborde beaucoup d’autres sujets et, parmi des diatribes staliniennes parfois interminables et déplaisantes, figurent quelques observations perspicaces touchant à d’autres pans de l’histoire et de la politique arméniennes. L’une d’elles est digne d’être relevée ici.

Léo ne néglige pas entièrement la classe marchande arménienne d’Istanbul. Cette classe, soutient-il, comparée au caractère cosmopolite et même internationaliste du capital khodja, était restreinte et limitée à l’empire ottoman. Intégrée dans l’appareil d’Etat et de gouvernement, elle exerçait un réel pouvoir, particulièrement en qualité d’usuriers intraitables. Tenant dans ses griffes nombre de féodaux arméniens, ainsi que maints officiels ottomans, gouverneurs de provinces, collecteurs d’impôts, généraux d’armée. Ces derniers répercutant naturellement les exigences de leurs usuriers sur leurs serfs et leurs populations imposables. Indirectement ou non, l’usurier arménien faisait ainsi office de pillard sans pitié auprès de toute une population, quelles que fussent la nationalité ou la religion. Léo laisse entendre, non sans vergogne, que c’est la classe des amiras et non l’Etat ottoman qui fut le véritable exploiteur du peuple arménien (p. 252).

La classe des amiras n’était pas dénuée de concurrents. Intégrée dans un Etat ottoman déclinant et quasiment turcisée, elle suscita un mouvement d’opposition de la part des communautés arméniennes ottomanes, lequel évolua vers une force réformiste, séculière et constitutionnelle, non négligeable, qu’incarna notamment la figure d’Erémia Tchélébi. Issue des luttes internes de la communauté arménienne, cette opposition aux amiras fut, aux yeux de Léo, davantage porteuse de progrès que le capital khodja.

Bien qu’il faille lire Léo à l’aide d’un marteau, si l’on veut se défaire du grotesque de son argumentation, cet ouvrage garde une très grande valeur et permettrait un débat bien plus vaste, que nous n’avons ni le temps, ni l’espace d’aborder ici.


NdT

1. Aghvank : toponyme arménien de l’ancienne Albanie (Azerbaïdjan actuel) ; Syunik : ancienne région historique de Siounie, marz le plus méridional de l’Arménie actuelle.
2. Vakhtang VI de Karthli ou Hussain Qouli Khan (né le 15 septembre 1675, mort à Astrakhan le 26 mars 1737), membre de la famille des Bagrations, dirigea le Karthli comme régent de 1703 à 1711/1714, puis comme roi de 1719 à 1724 - http://fr.wikipedia.org/wiki/Vakhtang_VI_de_Karthli
3. Œuvre de Raffi, publiée en 1882.

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20070709.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2011.