mardi 22 novembre 2011

Lory Bedikian - The Book of Lamenting / Le Livre des Lamentations

© Anhinga Press, 2011


Vocht ev Garod / Plainte et nostalgie : le Livre des Lamentations de Lori Bédikian

par Tamar Boyadjian

www.criticsforum.org


« … rien de ce qui s’écoule ne peut rester semblable. »

Tandis que je songe à ce vers final du poème de Lori Bédikian, « The Book of Lamenting » [Le Livre des Lamentations] – qui porte le même titre que son premier recueil de poèmes, lauréat du prix de poésie 2011 Philip Levine, à paraître aux éditions Anhinga, le 30 octobre 2011 -, je pense à la grande diversité qui fait de son recueil de poèmes une Oghb, une lamentation élégiaque sur la vie, la famille et le pays d’attache.

Pour chacun d’entre nous, ces termes peuvent signifier des choses bien différentes. En tant qu’Arméniens, elles peuvent parfois signifier apparemment la même chose. La poésie de Bédikian nous rappelle le rapport très compliqué qu’entretiennent ces catégories et les modalités par lesquelles, en tant qu’immigrés et êtres humains, nous avons constamment affaire à des formes variées de perte et de changement.

Dans des poèmes tels que « Levon », « Letter from Beirut » [Lettre de Beyrouth], « Night in Lebanon » [Nuit au Liban] et « Prayer for my Immigrant Relatives » [Prière pour mes frères immigrés], la narratrice aborde les rudes réalités de la vie en temps de guerre : « For years we have known / the language of bombs » [Des années durant nous avons connu / le langage des bombes], dit le poème « Letter from Beirut », ) adressé au personnage titre, « Cousin » (vers 6-7). Via plusieurs juxtapositions – calme et chaos, lumière et obscurité, immobilité et mouvement – et de multiples enjambements au sein de la versification, des poèmes de ce genre se font les rappels de moments instables et inquiétants du passé et de la difficulté à qualifier un lieu de foyer : « When peoples’ words resemble the buzz / of beehives, help them to hear the music / of home..." [ Lorsque les paroles des gens sont semblables au bourdonnement / des ruches, aide-les à entendre la musique / du foyer…] (« Prayer for my Immigrants Relatives », vers 6-7).

Mais qu’en est-il exactement du lieu que la narratrice nomme « foyer » ? De Beyrouth en Arménie, puis aux Etats-Unis, nombre de ces récits sincères et personnels nous font partager des moments de découverte de soi, où nous observons les tentatives de la narratrice pour se réconcilier avec son lieu d’attache au plan historique, géographique et temporel : « The year 1997 rose like a spiral staircase / into a ceiling of darkness » [L’année 1997 s’éleva tel un escalier en spirale / vers un plafond de ténèbres] (« Crossing Out the Date » [Biffures], vers 1-2). Le périple de la narratrice nous fait partager un voyage à travers l’espace, le temps et les lieux, relatant à nouveau des souvenirs profondément enfouis, où famille, histoire et culture interagissent. Chaque poème communique des exemples dans le temps où ces mêmes moments sont vécus, questionnés et minutieusement étudiés.

Dans des poèmes comme « The Fisherman » [Le Pêcheur], « Father Picking Grapes, Armenia, 1997 »[Père cueillant des raisins, Arménie, 1997], « Washing of the Feet, Lake Sevan, 1997 » [Lavement des pieds, Lac Sevan, 1997] et « On the way to Oshagan » [A la rencontre d’Ochagan], l’expérience de la narratrice évoque les thèmes de la patrie perdue, remémorée ou imaginée. Obscurité et ambiguïté dominent ces descriptions poétiques de la terre et du pays d’attache, émaillées d’un dialogue intérieur où la nostalgie rencontre le réel, comme dans le poème « On the way to Oshagan » :

« … After all
having my ancestral name, firm family tree, the language
ironed to my tongue since the day I was born
how could I be just another Amerigatzi ? I say
this to myself, though I’m the one with the walking
shoes, the camera, the plaid-patterned pants. » (vers 24-28)

[… Après tout
avec le nom de mes ancêtres, un solide arbre généalogique, un idiome
arrimés à ma langue depuis le jour de ma naissance
comment pourrais-je n’être qu’une simple Amérigatsi ? me dis-je
à moi-même, même si je porte chaussures
de marche, caméra, pantalon aux motifs écossais.]

A travers les poèmes, les instants familiers se heurtent à des expériences imprévues. Les assurances de la narratrice quant à des événements difficiles se teintent de doute et de désespoir, comme dans le poème « At my Mother’s Dresser » [Chez le couturier de ma mère] :

« As she whirls lipstick towards her mouth,
one hand smoothes the color on,
as the other dabs the crying
that’s begun. She does this without a change
of face. She does this as if it’s part
of dressing, of carrying on. » (vers 40-46)

[Tandis qu’elle agite son rouge à lèvres vers sa bouche,
une main lisse la couleur en surface,
pendant que l’autre colmate une larme
naissante. Elle fait cela sans que meuve
son visage. Elle le fait comme si cela faisait partie
de l’habillement, de la vie qui continue.]

Ces souvenirs d’enfance et de relations familiales et amicales ont une résonance personnelle pour nombre d’immigrés, rarement déplacés par choix, souvent par les circonstances. Ces récits fonctionnent aussi de façon métonymique – ils sont là comme les symboles d’un héritage arménien, dont la parole porte en son sein la gloire, ainsi que la désespérance de son propre passé : « On the back of every tongue in my family, / there is a dove that lives and dies… and it will chirp the ugliness or the pitted / truth, of how we choke on what we hide » [Derrière chaque langue dans ma famille, / il y a une colombe qui vit et meurt… alors elle gazouillera la laideur ou la vérité / trouée, comment nous étouffons ce que nous cachons.] (« Beyond the Mouth » [Par delà la bouche] (vers 1-2).

Les tensions personnelles et culturelles inhérentes aux poèmes de Bédikian vont aussi de pair avec plusieurs sortes de progressions – développement, maturité, éveil – inhibées par les ombres de l’histoire familiale et culturelle, comme le montre le poème « Levon » :

« … I don’t even think of poetry.
Instead I wonder where the ghosts are now,
If the scent is stronger at dawn or dusk,
If the know how far we’ve come,
If they can hear the rumbling of our wheels. » (vers 26-30)

[… Je suis loin de songer à de la poésie.
Je me demande plutôt où sont les ombres maintenant,
Si leur odeur est plus forte au lever ou au coucher du soleil,
Si elles savent jusqu’où nous sommes allés,
Si elles peuvent entendre le roulement de nos roues.]

Dans The Book of Lamenting, la mélancolie est le résidu de la tension inhérente entre un passé triste et un avenir incertain, portant en elle une angoisse implicite, que suggèrent ses vers conclusifs : « … nothing that runs can stay the same. »

Pour la narratrice, ces expériences difficiles aboutissent à des moments de réconciliation et de bilan, puissamment recréés et questionnés dans le bref espace de quelques vers. Comme le vingt et unième vers du poème « The Book of Lamenting » l’énonce, « This is where I am when the world has closed its ears. » [Voilà où j’en suis tandis le monde reste sourd.] Pour Bédikian, cet instant résume le fait et le réconfort d’écrire de la poésie, la reconnaissance silencieuse que le monde peut bannir ses récits et pourtant les entendre haut et fort.

[Tamar Boyadjian est post-doctorante à l’université de Californie, Los Angeles (UCLA), où elle a récemment soutenu sa thèse de doctorat en littérature comparée. Il est possible de contacter les contributeurs de Critics’ Forum sur comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette collection sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à une version électronique de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un collectif créé afin de débattre de questions liées à l’art et à la culture arménienne en diaspora.]


Lory Bedikian. The Book of Lamenting. Anhinga Press, 2011, 88 p. – ISBN-13 : 978-1934695265

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1320683326.pdf
Traduction : © Georges Festa – 11.2011.

Avec l’aimable autorisation de Lory Bédikian et d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.