samedi 26 novembre 2011

Mariam Petrosjan - La casa del tempo sospeso

© Adriano Salani, 2011


La casa del tempo sospeso
[La maison du temps suspendu]

par Maria Elena Murdaca

www.balcanicaucaso.org


[Mariam Petrosjan [Pétrossian] est arménienne, mais écrit en russe. Son premier livre qui, selon toute vraisemblance, sera aussi le dernier, a connu un grand succès éditorial en Russie, lors de sa parution en 2010. La casa del tempo sospeso vient d’être publiée en Italie aux éditions Salani, dans la superbe traduction d’Emanuela Guercetti. Huit cents pages empreintes d’une grande force d’envoûtement, qui vous aspire avec la même puissance de gravité qu’un trou noir. Compte rendu.]


Lorsque j’écrivais, j’écrivais pour moi. Je n’imaginais pas avoir des lecteurs. Depuis que le livre a eu tant de lecteurs, je n’arrive plus à écrire pour moi, parce que je sais que tout ce que j’écrirai sera lu. Mais je n’arrive pas à écrire pour les lecteurs.
Mariam Petrosjan


Mariam Petrosjan, d’Erevan, issue d’une famille d’intellectuels arméniens, est l’auteure d’un livre unique : La casa del tempo sospeso, présenté cette année à Turin au Salon du Livre, en mai dernier. Elle n’écrira jamais plus, il est donc vain d’attendre une prochaine parution. Raison de plus pour savourer cette œuvre à fond. Dix années durant – tel est le temps qu’a nécessité son élaboration, l’A. s’est plongée dans l’écriture pour l’écriture à la manière d’une force thaumaturgique. Résultat, un livre des plus séduisant qui vit son existence propre, tout comme la maison dont il est question. Un livre qui a finalement décidé d’être publié à l’insu de sa conceptrice. De fait, le manuscrit s’est retrouvé par hasard entre les mains d’un éditeur moscovite, qui l’avait reçu via un enchaînement de « bouche à oreille », lequel conduit, à l’autre bout, à une amie de Mariam, qui l’avait eu elle-même en lecture à la fin des années 1990. En 2007, l’écrivaine reçut un appel de la maison d’édition qui lui proposa de le publier. Indubitablement, un livre au destin particulier.

Une histoire particulière pour un livre original qui, en 2010, a fait fureur en Russie, accaparant les prix littéraires : Prix 2010 du Libraire étudiant russe, Prix littéraire russe 2010 du Meilleur roman, sélection 2010 du Prix littéraire NazBest, sélection 2010 des Libraires russes, lauréat de bronze 2009 du Grand Prix national du Livre russe, attribué en fonction du vote des lecteurs.

Détail curieux : Mariam Petrosjan parle en arménien et écrit en russe. Elle trouve cela naturel, ayant fréquenté l’école russe et lisant cette langue. Quant à la géographie, l’ouvrage ne se situe ni en Russie, ni en Arménie, mais reste étranger à toute forme de coordonnée spatiale.

Ne soyez pas effrayé par sa masse. Les quelque huit cents pages du volume sont empreintes d’une grande force d’envoûtement, qui vous entraîne avec la même puissance de gravité qu’un trou noir. On s’en détache difficilement. L’auteure de ces lignes a profité de longues heures de train pour savourer la superbe traduction d’Emanuela Guercetti, regrettant de devoir interrompre sa lecture au terme de son voyage.

« La Maison s’élève à la périphérie de la ville. Dans un lieu nommé « Les Peignes ». De longs et hauts immeubles s’y alignent en files crénelées, où s’intercalent des cours carrées de ciment : lieux dédiés aux jeux des jeunes « Peigneux ». Les dents du peigne sont blanches, pleines d’yeux et toutes semblables. Là où ils n’ont pas encore poussé, se trouvent des terrains vagues, ceints de palissades. Les décombres des maisons démolies, les tanières des rats d’égout et des chiens errants sont beaucoup plus intéressantes pour les jeunes « Peigneux » que leurs cours, intercalées entre les dents.

Dans le territoire neutre entre deux mondes – les dents et les terrains vagues – s’élève la Maison. On l’appelle la Grise. Elle est vieille et proche en âge des terrains vagues, où sont ensevelies ses consœurs. Elle est solitaire – les autres maisons l’évitent – et ne ressemble pas à la dent d’un peigne, car elle ne tend pas vers le haut. Elle a trois étages, une façade qui donne sur la route, et possède elle aussi une cour : un long rectangle entouré d’un treillis. Autrefois, elle était blanche. Maintenant elle est grise au-devant et jaune du côté intérieur, celui de la cour. Elle est hérissée d’antennes et de câbles, les murs s’effritent et les fissures suintent. S’y adossent garage et annexes, paquets d’ordures et niches pour chiens. Tout cela du côté de la cour. La façade est nue et sombre, comme il sied.

La Maison Grise n’est pas aimée. Nul ne le dira à voix haute, mais les habitants des « Peignes » préfèreraient ne pas l’avoir dans leur voisinage. Ils préfèreraient qu’elle n’existe pas du tout. »

Ainsi débute le roman.

La Maison est une institution pour handicapés. Des adolescents totalement coupés de tout contact avec l’extérieur jusqu’à leur libération, qui arrive inexorablement à l’âge de 19 ans. Or la Maison vit son existence propre, possède ses règles, connaît ses habitants, tandis que les élèves la connaissent et se réfugient en elle. Ils ont avec les murs qui les protègent un rapport qui tient du rituel mystique. La Maison rappelle Hogwards, l’école de Harry Potter. Hogwards est organisée en quatre maisons, la Maison en six groupes. Ici, les enfants sont dotés de pouvoirs magiques. Là, leurs pouvoirs découlent de leur imagination fertile et de leur volonté à toute épreuve. La magie est toute dans les mots qu’ils utilisent et dans les yeux avec lesquels ils voient le monde. Les enfants n’ont pas de nom. Ils se baptisent entre eux de sobriquets qui reprennent des traits physiques ou moraux. Fumeur, Aveugle, Rat d’égout, Verrerie, Sorcière, Lord, Chacal, Sphinx, Vautour défilent dans notre esprit. Et nous nous retrouvons, plongés dans la lecture, en train de nous demander de quel surnom nous serions affublés (Frisée ? Binoclarde ? Bouchon ? Je dois reconnaître que je songe encore au mien.). L’intensité de leurs expériences émotionnelles, à la limite de l’hallucination, se transmet au lecteur via un langage puissamment créateur d’images, lequel fait oublier les infirmités : difficile de garder à l’esprit le fait qu’il s’agit d’aveugles ou d’invalides sans bras ou jambes.

La Maison devient un lieu « autre » au regard de l’Extériorité, du monde d’où ils viennent et où ils redoutent de revenir. Malgré tout, ils vivent confinés dans leur univers. Les habitants de la maison font toutes sortes d’expériences. Conformisme, anticonformisme, amitié, haine, sadisme, maladie, mort, sexe, amour, jusqu’à l’extrême : la lutte pour le pouvoir qui mène à l’homicide. Le tout entre éducateurs incompétents ou, dans le meilleur des cas, impuissants. La Maison ne se révèle qu’aux élèves et reste inaccessible aux adultes.

Et lorsque la lecture s’achève, une sensation d’amertume. Pas du fait de l’épilogue prévu, mais parce que, malheureusement, l’on est arrivé à la dernière page.


Mariam Petrosjan, La casa del tempo sospeso, traduit du russe en italien par Emanuela Guercetti, éditions Adriano Salani, 2011, 879 p. - ISBN-13: 978-8862565622

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Armenia/La-casa-del-tempo-sospeso-106525
Article paru le 23.11.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 11.2011.