lundi 21 novembre 2011

Peter Balakian / Grigoris Balakian

© Cercle d’Ecrits Caucasiens, 2002 – Vintage, 2009


La mémoire de Monseigneur Balakian saluée par son descendant en France

The Armenian Mirror-Spectator, 12.11.2011


[Ce qui suit est le discours que l’écrivain Peter Balakian a prononcé au Centre National du Livre, au début de cet automne, sur son ouvrage, Armenian Golgotha, les mémoires de son grand-oncle, Monseigneur Grigoris Balakian.]


MARSEILLE, France – J’aimerais tout d’abord exprimer ma vive gratitude au Centre National du Livre pour avoir rendu possible ce festival des écrivains arméniens, une semaine durant. Il s’agit là d’une contribution remarquable dans le cadre de l’engagement du gouvernement français à l’égard de la culture et de la vie intellectuelle (je souhaiterais que nous disposions d’une telle institution aux Etats-Unis), qui affirme l’importance du livre en tant que savoir et artefact, mais aussi acte d’imagination et d’étude, et qui célèbre le livre comme un véhicule essentiel pour rassembler peuples et cultures à travers le monde.

Pour ce festival que vous avez intitulé si justement Arménie-Arménies, je vous suis reconnaissant d’avoir réuni la culture complexe de la diaspora arménienne sous sa forme actuelle, celle du 21ème siècle. Et je suis reconnaissant envers la France pour valoriser la parole des intellectuels arméniens et la richesse de l’histoire et de la culture arméniennes, ainsi que la richesse de cette histoire entre l’Arménie et la France. Je me réjouis d’être entouré d’autant d’écrivains arméniens venus de République d’Arménie et du monde entier, tandis que nous voyageons ensemble toute une semaine par train dans plusieurs villes, pour finir à Paris ce week-end.

Je voudrais remercier les communautés arméniennes de Marseille pour leur hospitalité, et la cathédrale Saints Sahag et Mesrop pour m’avoir accueilli, ainsi que le Père Dertad de l’église Saint-Thaddée pour m’avoir conduit, avec ma femme Helen, mon frère Jim et ma tante Lucille auprès de la tombe de Monseigneur Balakian au cimetière Saint-Pierre, sans oublier Sahag et Mikaël Karalékian, de l’UGAB, pour leur hospitalité.

Le fait de me trouver ici avec vous ce soir revêt pour moi une profonde signification personnelle. En me rendant à Marseille pour ces festivités culturelles arméniennes et pour l’édition française, parue récemment, de mes Mémoires, Le Chien noir du destin [Black Dog of Fate] (1), j’entreprends aussi un pèlerinage personnel et familial, là où vécut et travailla mon grand-oncle, Monseigneur Grigoris Balakian – lors de la phase finale de sa carrière comme figure internationale au sein du clergé arménien durant la première partie du 20ème siècle, et comme écrivain et personnalité culturelle arménienne de premier plan.

Sous la direction de Monseigneur Balakian, toute l’assise culturelle de cette région méridionale de la France fut planifiée et bâtie durant ces années difficiles qui suivirent le génocide arménien, dans les années 1920 et 1930. A partir des ruines d’une Arménie historique perdue, Monseigneur Balakian eut comme vision centrale la reconstruction de la culture arménienne, là où il fut nommé en qualité de prélat à la fin des années 1920. Cette passion pour rebâtir l’Arménie s’exprime à plusieurs reprises dans ses Mémoires Le Golgotha arménien – même durant les marches de mort, l’idée d’une Arménie émergeant des cendres, « tel un phénix », écrit-il, le maintint en vie, en dépit du désespoir et de l’angoisse.

Il y a vingt ans environ, mon ami, le chercheur et éditeur au long cours du magazine Ararat, Léo Hamalian, m’envoya un article d’un magazine français sur un rassemblement qu’organisa votre communauté en l’église Saints Sahag et Mesrop en l’honneur de Monseigneur Balakian. Et j’aimerais citer un court extrait du discours prononcé ce jour-là par M.J. Tchamanadjian, parce qu’en lisant ses mots, il y a plus de vingt ans, je fus étreint par l’émotion et encouragé à agir. En lisant cet article, je réalisai davantage à quel point mon grand-oncle fut important pour la culture arménienne d’avant et d’après le génocide, et je découvris pour la première fois ses Mémoires monumentaux, Le Golgotha arménien, que j’ai commandé immédiatement et que j’ai commencé à traduire, avec divers collaborateurs, puis finalement avec l’aide de ce traducteur hors pair qu’est Aris Sevag. Notre traduction en collaboration du Golgotha arménien fut publiée en 2009 – par un grand éditeur aux Etats-Unis – et a fait l’objet de recensions importantes aux Etats-Unis et à travers le monde, dont Jérusalem, Montréal, Londres et Toronto. Voici les paroles que prononça M. Tchamanadjian, ce jour-là, à Marseille :

« Un demi-siècle s’est écoulé ici depuis que cet Arménien d’exception est mort à Marseille, et nous voici aujourd’hui rassemblés ici devant ce sépulcre, afin de lui rendre hommage. Cet Arménien avait pour nom Monseigneur Balakian. Mais qui se souvient encore de Monseigneur Balakian ? Très peu d’entre nous, à n’en pas douter, car même la croix de pierre qui s’élevait sur sa tombe gît à terre. Cette croix qui symbolise cependant notre identité nationale. Monseigneur Balakian fut, durant les années 1930, l’évêque des Arméniens du sud de la France, autant dire à une époque où la nation arménienne était encore sous le choc du premier génocide du 20ème siècle et de la grande diaspora qui s’ensuivit. Homme de conviction, animé sans aucun doute par l’esprit de Dieu, il refusa obstinément toute soumission, tout abandon, et c’est précisément ce qui explique les déplorables vicissitudes que connut sa mission. Il était à l’image même de l’obsidienne du Mont Ararat. Il apporta l’espoir à tous ceux qui étaient emplis de désespoir, montrant à travers ses actions qu’aux âmes bien nées le mot impossible n’est pas un mot arménien. Tel fut le cas, car bien que plus démuni que quiconque, il réussit l’incroyable entreprise de bâtir dans la seule région de Marseille six églises, dont la cathédrale Saint-Mesrop. Nul plus que cet homme ne mérite le titre de Grégoire le Bâtisseur.
Or Monseigneur Balakian ne fut pas seulement celui grâce à qui les Arméniens purent recouvrer leur courage et devenir à nouveau eux-mêmes ; il fut aussi un témoin, au sens le plus noble et chrétien du mot. De fait, il fut l’un des très rares survivants parmi les 250 martyrs arrêtés le 24 avril 1915 à Constantinople. Voilà pourquoi la flamme de la mémoire que nous venons d’allumer tous ensemble doit être transmise à nos concitoyens de Marseille, durant les années à venir.
Monseigneur Balakian, reposez en paix ; ceux que vous avez tant aimés ne vous oublieront jamais. »

Mon grand-oncle fut retrouvé mort, seul chez lui, à l’âge de 56 ans, apparemment décédé d’une crise cardiaque, sans le sou, ayant quitté l’église peu avant sa mort, du fait de querelles intestines d’ordre communautaire. Il semble s’être dépensé sans compter. Comment un seul évêque put-il planifier et surveiller la construction de huit églises (y compris à Nice) en cinq ou six ans ? Sa passion pour rebâtir l’Arménie semble avoir déterminé sa ferveur ; peut-être ses idéaux étaient-ils impossibles à réaliser et sa vision inaccessible, mais son intelligence, son talent et sa volonté de fer eurent pour résultat une nouvelle province arménienne ici, au sud de la France. Je vois plus clairement en lui maintenant un survivant profondément traumatisé par le génocide, lequel voua son existence à ce que le psycho-historien Robert Jay Lifton nomme une « mission de survivant », laquelle se définit par la nécessité du survivant de transformer chagrin et traumatisme en une mission existentielle centrée sur un service éthique ouvert au monde.

Dans mes Mémoires, je consacre un chapitre à ma découverte de Monseigneur Balakian et comment cet article d’un magazine français sur la cérémonie que vous avez organisée ici en 1990 approfondit ma compréhension de ma famille et du vécu du génocide arménien.

Si j’avais plus de temps, j’évoquerais ce chapitre, mais je préfère vouer le temps qui me reste à dire quelques mots au sujet des Mémoires de Monseigneur Balakian, que j’ai découverts pour la première fois à travers le discours de M. Tchamanadjian en 1990. A mes yeux, Le Golgotha arménien demeure les mémoires les plus exhaustifs, nuancés et complexes d’un survivant du génocide arménien. Lorsque l’ouvrage est paru, un critique littéraire américain, Adam Kirch, l’a qualifié dans sa recension d’ « équivalent arménien aux témoignages de survivants de la Shoah, tels que Primo Levi et Elie Wiesel. » J’espère que vous en France et les Arméniens à travers le monde, vous continuerez à le lire avec attention et à vous assurer qu’il trouve sa voie dans la culture dominante et les programmes d’enseignement, où que vous viviez.

NdT

1. Peter Balakian, Le chien noir du destin, traduit de l’américain par Georges Festa, Genève : MētisPresses, 2011, 416 p. – ISBN-13 : 978-2940406395

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/121110.pdf
Traduction : © Georges Festa – 11.2011.