lundi 12 décembre 2011

Berdj Brochian - Pghte (1890)

Martiros Sarian, Femme marchant, 1911
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Berdj Brochian
Pghte
Œuvres choisies, Erevan, 1953, Vol. 2, p. 213-429 (en arménien)

Un roman niché dans le coffre au trésor d’une Chronique

par Eddie Arnavoudian

Groong, 07.11.2011


Pghte, roman publié en 1890 par Berdj Brochian (1841-1907), est beaucoup plus qu’un simple catalogue précieux de données socio-historiques, à quoi certains critiques en diaspora réduisent toute son œuvre de fiction. Or, pour l’apprécier à sa juste valeur, il convient de reléguer les canons souvent réducteurs de la critique littéraire orthodoxe. Par delà l’œuvre de fiction qu’il représente, avec tous ses défauts et ses qualités indéniables, Pghte compose parallèlement une solide chronique littéraire, un véritable coffre au trésor, grouillant de l’expérience de la vie au 19ème siècle, en plein cœur de l’Arménie historique rurale. Occupant sans cesse son centre, et à la présence de plus en plus prégnante, figure le protagoniste du roman, Pghte, un usurier et un homme d’affaires de province, de mèche avec les autorités politiques. Seul l’apologiste pourrait passer sous silence toute ressemblance contemporaine avec des carrières commerciales bâties sur l’exploitation d’une communauté appauvrie et des fortunes illégitimes, amassées dans l’ombre du capital et d’Etats étrangers…

Traversé d’éclairs d’imagination artistique, d’énergie dramatique et de raffinement, Pghte, à l’aide souvent de dialogues en dialectes régionaux, reproduit avec un souci du détail le quotidien de la vie des villages. Il est question de coutumes et de traditions populaires, de superstition et de préjugé, ainsi que d’intelligence et de sagesse populaires. Il est question de terreau géographique, archéologique et architectural, des origines historiques des communautés arméniennes, de leur agriculture, commerce et économie domestique, ainsi que de la vie familiale et des relations entre les sexes. Il est aussi question de la résistance paysanne à l’exploitation, de la corruption de l’Eglise, des relations nationales entre Turcs, Arméniens et Kurdes, ainsi que de celles qu’entretiennent gitans arméniens et marchands juifs, de la résistance armée des Arméniens à l’oppression nationale, et de bien d’autres choses. Tout cela constitue une histoire sociale des plus riche, mais dans sa structure et son art, l’ouvrage élabore aussi le paysage authentique d’un vécu humain, lequel constitue le décor plus vaste présidant aux affaires de Pghte.

Brochian retrace l’ascension de son protagoniste, de petit colporteur à usurier, puis, sommet de sa carrière, marchand, ravitaillant, entre autres choses, les troupes russes stationnées au Caucase. A mesure que le récit se déroule, il se fait le registre de certains moments significatifs dans l’évolution de l’histoire arménienne moderne. L’histoire du village natal de Pghte, Garpi, réduit en « grande partie » à « un tas de pierres, un agencement misérable de ruines chaotiques » modelées et remodelées par les bouleversements démographiques qui suivirent les guerres russo-turques, constitue de fait une véritable métaphore de la vie nationale arménienne au 19ème et au début du 20ème siècle, avec son centre négligé, quasi abandonné, traité comme un bras mort par des élites prospères, vivant une existence aisée dans les diasporas de Tbilissi et de Bakou. Une métaphore que l’on pourrait étendre sans trop d’efforts à la vie actuelle en Arménie.

Chaque jour rappelle aux habitants présents de Garpi, immigrés de fraîche date, originaires de Bayazed, sous domination ottomane, que la libération de la barbarie ottomane n’ouvre pas automatiquement la voie à l’émancipation sociale. Avec des profils qui correspondent aux élites contemporaines, à Garpi :

« les familles (de Bayazed), qui bénéficièrent de droits et de libertés traditionnelles (dans l’empire ottoman), se virent accorder les mêmes dans leurs nouveaux foyers […] Unissant leurs réflexions, ils découpèrent et mesurèrent, étudièrent, examinèrent […], (puis) s’approprièrent les meilleures parts (des terres de Garpi) pour eux-mêmes, répartissant le reste parmi la population ordinaire. »

La majorité des habitants sont laissés pour compte, aussi beaucoup doivent-ils à nouveau quitter leur maison et leur foyer comme travailleurs migrants en quête de travail pour nourrir leurs familles. Tel est le terreau présidant à la carrière de Pghte et ceux de ses homologues usuriers, qui infestent alors l’Arménie rurale, suscitant une misère et des souffrances indicibles. En dépit d’une laideur grotesque, doté d’une étonnante mémoire, d’une aptitude à de froids calculs, d’un charme inné et d’une compassion apparente pour ses victimes, l’ascension de Pghte est rapide. Bientôt, « il n’y eut plus un seul village où il ne comptât de débiteurs […], leurs noms enregistrés dans ses carnets de comptes, qu’il glissait dans les poches de son veston. »

Pour parvenir au sommet, Pghte doit néanmoins détrôner Boghos Aghajan, celui qui l’initia aux affaires et dont il a l’intention d’épouser la fille. Reflétant, par instants, un véritable drame artistique, leur affrontement est éclairant au plan individuel, social et historique. Représentant d’une étape antérieure du développement social et économique de l’Arménie, Aghajan apparaît comme une sorte de petit marchand à la Dickens, motivé moralement, qui « aide le faible et donne du travail au chômeur » et qui, « lorsque frappent les impôts », « intervient pour assister les paysans nécessiteux », sans jamais exiger « davantage que l’intérêt légitime ». A l’opposé, Pghte est égoïste et égotiste. Il « escroque et vole un paysan déjà indigent », sans pitié, ni scrupules. C’est un homme du monde moderne, convenant à une époque plus cruelle du développement capitaliste qui suivit la conquête russe du Caucase, lequel « agite jusqu’aux recoins les plus éloignés de notre monde. »

Le conflit entre les deux hommes est malheureusement réglé aux dépens de l’intégrité artistique, lorsque Brochian fait surgir inopinément un stock d’or dans une vieille église, dont la découverte donne à Pghte l’énergie pour abattre son concurrent. Néanmoins, l’existence historique de trésors cachés au sein de ruines anciennes et les craintes selon lesquelles déranger ces dernières constitue un sacrilège punissable de terribles malheurs, bien que ne sauvant pas l’art, confère une puissance certaine au récit. L’échec initial de Pghte pour faire main basse sur son butin, du fait d’abeilles mortelles protégeant celui-ci de son emprise, exprime de manière saisissante l’avidité désespérée du personnage. Tout aussi efficace, la peinture des passions fluctuantes, de la croyance ou non dans la bonne fortune, du conflit entre conscience et cupidité, entre l’amour pour un Dieu chrétien et le désir de richesses, susceptibles d’aider à vaincre un ennemi haï.

Si certaines évocations de la cupidité et de la soif de l’or ont quelque chose de dramatique, il n’en demeure pas moins que le personnage de Pghte, dans la peau d’un Shylock ou d’Eugénie Grandet, relève plus d’une posture d’auteur que de son rôle, de ses relations et de ses agissements dans le roman. Nous lisons rarement dans le regard de ce serpent, usurier détesté. Même lorsque Brochian nous livre des clés pour l’imaginer, nous ne voyons pas Pghte harceler ses victimes en perdition. Représentation achevée de l’usurier des campagnes dans la société arménienne, le roman est en outre limité par un déroulement qui montre le triomphe final de Pghte en affaires, assuré non par l’usure, mais au moyen du négoce qu’il bâtit, utilisant l’or qu’il a découvert comme capital.

Grâce à son capital tout neuf et à sa collaboration avec les autorités russes, leurs lieutenants et tous leurs affidés, Pghte pressure avec une sauvagerie capable de « remuer les tripes de tous ceux qui seraient témoins de la misère qui en résulte. » La criminalité à grande échelle, qui rappelle nos contrefaçons de marchandises, est habilement saisie dans tel débat concernant les proportions de sable pouvant être utilisés afin d’altérer du blé et pouvoir ensuite le vendre. Ainsi Pghte bâtit néanmoins sa fortune, qui le fait passer, quasiment du jour au lendemain, « de pocha à pacha », de « gitan à seigneur ».

L’argent lessive son passé ténébreux. Son « passé de colporteur est bientôt oublié » et « tous les regards se font plus amènes » envers lui. Propriétaire de « magasins sans nombre », Pghte « fraie désormais avec les privilégiés » et « voyage sous la protection de gardes » parmi les Turcs. A la fin du livre, bien que très éloigné de l’axe d’ouverture et en dépit de tournures forcées, et aussi d’une certaine monotonie et d’écarts, Pghte est bien vivant, composant un beau spécimen artistique de l’homme d’affaires amoral, cupide et malhonnête, nullement préoccupé par la nation ou le peuple – capable et jouissant de toutes les autorisations politiques pour réaliser de bonnes affaires dans l’actuelle république d’Arménie…

En exposant les actions sordides de Pghte, Brochian révèle parallèlement un regard pénétrant sur la société, en particulier la condition des femmes et le rôle de l’Eglise. Considérées comme « muettes », lorsqu’elles rejoignent une famille, les femmes « se voient interdire de parler jusqu’aux plus humbles des hommes », exceptés ceux qui sont investis de l’autorité ou de quelque statut. Leur rôle est de servir leurs époux, que l’on voit fréquemment banqueter. Si jamais elles osent défier l’autorité masculine, elles sont étiquetées de « mauvaises » et punies, entre autres, en ayant leurs « cheveux arrachés, mèche après mèche ».

Or les femmes ne sont pas des victimes et rien d’autre. Un passage remarquable met en scène Choghig, à la fois asservie et révoltée, tandis qu’elle

« […] leva inconsciemment ses deux mains et en retour inspecta le lit préparé dans un angle et ceux qui l’entouraient. Elle ressemblait à un condamné en fuite qui, espérant être libre, franchit une étape assurée et décisive, pour finalement se découvrir cerné par des centaines de soldats. »

Même si Pghte parvient à piéger Choghig dans le mariage, elle utilise la cérémonie pour exposer ses crimes. Le fait qu’il parvienne aussi aisément à balayer toute accusation mesure le pouvoir de la misogynie rurale, mais aussi des rapports de classes et d’argent. Au lieu de traduire Pghte en justice, la communauté se tourne contre Choghig et la conduit au suicide. Réputées être dérangées, les femmes indépendantes et fortes telles que Choghig n’ont pas la moindre chance face à un homme argenté.

Critique virulent de l’asservissement des femmes, Brochian s’intéresse également dans son récit à l’esprit rétrograde, l’ignorance, l’avidité et la situation parasite de l’Eglise. Contre les semblables de Pghte, l’Eglise n’est d’aucune protection. Aussi corrompue de nos jours que ses voisins séculiers, « comme ils le faisaient dans un passé éloigné », les « scandales innommables de ses chefs spirituels […] amènent la population à désespérer. » A Garpi, la famille du prêtre local ne compte pas seulement « parmi les plus éminentes », mais représente un véritable clan féodal, ayant assuré sa position lorsque, parallèlement aux autres élites féodales de Bayazed, elle établit ses fils, « conformément à une tradition ancienne », « à seule fin d’hériter de la paroisse ».

***

Parmi les critiques arméniens, Berdj Brochian a reçu un accueil mélangé, qui n’est pas sans signification au plan historique. A quelques exceptions notables près, les commentateurs de la diaspora arménienne occidentale affichent un mépris sans fard. « C’est un fait », écrit l’un d’eux, par ailleurs critique exemplaire : Brochian « n’est pas romancier. » De plus, estime un de ses confrères, il fut « des plus conservateur » - et d’une « aptitude intellectuelle limitée », par dessus le marché, selon un troisième. Ils s’accordent à dire que les romans de Brochian n’ont « ni éclat, ni mérite artistique », qu’ils sont « médiocres », « interminables » et « monotones ». Au mieux, le romancier est crédité d’« un attrait certain » comme « ethnologue », dont l’œuvre doit être « chérie tel un précieux musée » de la vie arménienne.

Pghte, entre autres qualités plus solides, constitue une réfutation flagrante d’un tel parti pris. Il confirme sans peine le jugement de Méguerditch Mékryan, un critique peut-être plus avisé, lequel comprit que « la valeur tant artistique que sociale » des romans de Brochian tient au fait « qu’ils restituent la vie rurale arménienne sous une forme profonde et véritablement authentique. » Quant à son talent pour créer des personnages vivants, Hovhannès Toumanian, un autre admirateur, relève à juste titre que les héros de Brochian composent ensemble « tout un album de personnages de la campagne. » Chirvanzadé, le maître du roman réaliste arménien, note, sans ménager ses critiques, que les romans de Brochian « saisissent la vie des gens ordinaires […] de manière authentique » et que ses « personnages […], malgré des imperfections, sont des êtres pleins de vie […] et non des constructions fantasques, créées de manière artificielle. » Ces appréciations d’Arménie Orientale, nées d’une expérience plus immédiate et directe de la vie arménienne, approchent davantage la vérité de l’œuvre de Brochian.

Les répétitions détaillées des insuffisances de Pghte, comme roman, ou encore les limites de ses critiques moins imaginatifs n’offrent, pour l’heure, que peu d’intérêt. Limitons-nous à dire, pour finir, que lorsque nous contemplons un fragment dans un musée, nous ne le méprisons pas parce qu’il s’agit d’un fragment ou parce que son contexte est restitué de manière artificielle ou encore parce qu’il pourrait être irrégulier ou incompréhensible, pris isolément. Il en va de même pour Pghte et d’autres romans de Brochian. Lus avec l’amplitude de l’imagination et de l’intelligence, ils sont à la fois très plaisants et instructifs, tout en constituant une tranche de vie, une histoire de la corruption commerciale aux résonances contemporaines frappantes, un panorama de l’Arménie rurale au 19ème siècle et un chapitre de l’histoire sociale arménienne.


[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20111107.html
Traduction : © Georges Festa – 12.2011.
Publié avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.