dimanche 4 décembre 2011

Elizabeth Cann Kambourian

© Heritage Book Inc., 1997


De l’histoire de l’Arménie à l’histoire des Noirs d’Amérique : Elizabeth Cann Kambourian

par Aram Arkun

The Armenian Mirror-Spectator, 03.12.2011


RICHMOND, Virginie – Elizabeth Cann Kambourian étudiait à l’université de Virginie à Richmond, plus particulièrement l’histoire, lorsqu’elle décida de consacrer son mémoire de licence à la première république d’Arménie. Bien des années plus tard, elle devint une spécialiste reconnue sur une importante révolte d’esclaves américains à Richmond. Dans les deux cas, sa curiosité quant aux gens et aux choses qui l’entourent ont stimulé ses recherches.

Kambourian avait 28 ans lorsqu’elle entama des études supérieures, après s’être mariée et avoir fondé une famille. Elle travaillait dans une bijouterie gérée par la famille de son mari, les Kambourian, et alternait cours et activité professionnelle. L’histoire de la famille de son mari, explique-t-elle, est intéressante. Les Kambourian étaient une famille aisée d’Erzeroum. Suite à un différend, un de leurs jeunes fils, Manuel, fut envoyé à l’étranger au début des années 1880, tout d’abord en France. Il partit ensuite pour New York et devint bijoutier comme son père. Connaissant des difficultés commerciales, il émigra à Richmond et se lança dans un négoce de tapis. Il eut trois fils, dont deux reprirent cette affaire – qui est toujours prospère aujourd’hui entre les mains de la quatrième génération Kambourian -, tandis que le plus jeune s’orienta vers la joaillerie.

Un de leurs parents, Dikran Najarian, marié à une Kambourian, était tachnag, membre de la Fédération Révolutionnaire Arménienne. Il revint dans l’empire ottoman au début du 20ème siècle, fut arrêté et exécuté. Ses derniers écrits de prison sont conservés par la famille.

Tandis que Kambourian s’intéressait à l’histoire de la famille, un des oncles de son mari lui remit divers documents familiaux, dont des photographies, des documents de voyage et un permis de travail ottomans au nom dudit Najarian.

Kambourian consacra son mémoire de licence à la première république d’Arménie, mais reprit des données remontant à 1870. Sa professeure lui fut de bon conseil et elle utilisa des journaux français et anglais contemporains, entre autres sources.

Paradoxalement, souligne-t-elle, à l’université, « je suis totalement passée à côté de l’histoire américaine, mais j’ai fini par m’y intéresser. » Il s’avéra que la maison qu’elle et sa famille avaient achetée en 1974 joua un rôle clé à ce propos. La vieille dame qui vendait la maison lui remit un titre de propriété, datant de 1918, qui retraçait les origines du domaine jusqu’en 1745, où celui-ci faisait partie d’un domaine beaucoup plus vaste. Finalement, à la fin des années 1980, poussée par la curiosité, Kambourian se rendit aux archives du comté d’Henrico et découvrit le plan d’une plantation, Quincy Plantation, qui incluait son terrain.

Elle précise : « Je savais déjà qu’une révolte d’esclaves avait eu lieu dans le voisinage. Je pensais qu’à coup sûr, ma maison comptait des gens y ayant participé, puisqu’elle était attenante à deux autres plantations où des esclaves prirent part. Je découvris alors un esclave, George Smith, qui fut impliqué. Il était prestidigitateur. Incroyable ! »

Cette révolte d’esclaves, intitulée la révolte de Gabriel du nom de son chef, un maréchal-ferrant, fut programmée pour l’été 1800. Kambourian note : « Les rebelles avaient reçu une bonne éducation et appartenaient à des gens négligents, autrement dit, ils avaient l’autorisation de vagabonder. Ils vivaient cette situation plutôt bien (comparés à d’autres esclaves). Mais ils pouvaient voir, durant leurs déplacements pour affaires dans Richmond, à quel point ils étaient en réalité démunis. La mort ou la liberté fut leur devise. » Ils avaient des contacts variés avec d’autres esclaves et espéraient que leur action déclenchât une révolte plus large.

La révolte échoua, du fait d’une trahison de certains esclaves, ainsi que de pluies torrentielles. Le gouverneur de Virginie était alors James Monroe, le futur cinquième président des Etats-Unis. Après avoir maté par la force la révolte, il tenta de la dissimuler, redoutant qu’elle ne causât quelque trouble politique. Il s’agissait d’une année d’élection présidentielle avec un autre Virginien, Thomas Jefferson, en lice pour le poste suprême au sein du gouvernement américain. Monroe connut néanmoins un échec et les journaux du Nord relatèrent l’événement. Les conséquences à long terme furent l’aggravation des restrictions quant aux droits et agissements des esclaves.

Les recherches de Kambourian la conduisirent à localiser les potences où Gabriel fut pendu avec ses camarades de révolte. Ils furent immédiatement enterrés près de là, dans un endroit qui devint un parking situé sur Broad Street. A savoir le Cimetière Afro-Américain ou Noir. Kambourian tenta de sensibiliser la population aux résultats de sa recherche durant les années 1990, mais elle réalisa que personne ne se montra intéressé jusqu’en 2000 environ. Elle prononça alors une conférence clé au Black History Museum [Musée de l’Histoire des Noirs] et au Centre Culturel de Virginie à Richmond. Une association intitulée The Defenders for Freedom, Justice and Equality [Les Défenseurs de la liberté, de la justice et de l’égalité] commença alors à médiatiser ses découvertes. Un combat s’engagea afin de faire de ce lieu de sépultures un mémorial et aujourd’hui, l’endroit n’est plus utilisé comme parking.

En 2002, la mort de Gabriel fut commémorée par une résolution de la Ville de Richmond, et en 2006 le gouverneur Tim Kaine demanda officieusement pardon à Gabriel et ses camarades en reconnaissance de son combat pour mettre fin à l’esclavage et promouvoir l’égalité entre tous les peuples.

Tandis que Kambourian se documentait à la bibliothèque de Virginie durant les années 1980 et 1990, elle remarqua que les Afro-Américains venaient sans cesse demander comment entamer des recherches sur la généalogie de leurs familles et que les bibliothécaires leur disaient alors de consulter les archives du Freedmen’s Bureau [Service des Affranchis]. Elle décida finalement d’écrire un livre rendant plus accessibles ces éléments d’information et publia en 1997 The Freedmen’s Bureau in Virginia. Cet ouvrage livre une liste d’anciens esclaves et affranchis qui reçurent nourriture et assistance médicale de la part du Virginia Freedmen’s Bureau, avec des cartes et toutes les informations personnelles disponibles dans les archives.

Actuellement, Elizabeth Kambourian prépare un livre sur la révolte de Gabriel. Elle s’est découvert d’intéressantes motivations personnelles pour lui et plusieurs chefs conjurés, qui ont pu les amener à se révolter, en dépit de leurs conditions d’existence relativement bonnes comme esclaves. Par exemple, Gabriel, un fringant jeune homme, eut peut-être une dent de devant cassée et fut humilié et défiguré par son maître, bien qu’ils fussent du même âge et comme amis.

___________

Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/031110.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2011.