dimanche 4 décembre 2011

Ervin Staub - Overcoming Evil / Vaincre le mal

© Oxford University Press (New York), 2011


Un universitaire et militant propose une vision pour éliminer la violence de masse

par Daphne Abeel

The Armenian Mirror-Spectator, 03.12.2011


Directeur fondateur du programme de Psychologie de la paix et de la violence à l’université du Massachusetts, Ervin Staub consacre sa vie à étudier la violence, ses origines, ainsi que les méthodes et stratégies au moyen desquelles elle peut être surmontée.

Si sa carrière est essentiellement universitaire, il est intervenu comme militant et travailleur de terrain via ses efforts pour promouvoir la réconciliation dans plusieurs situations, plus particulièrement au Rwanda, mais aussi à travers la création et la gestion de programmes de formation, en liaison avec la police, dans des villes comme Los Angeles et Boston.

Le livre, qui fait suite à un titre précédent, The Roots of Evil : The Origins of Genocide and Other Group Violence [Les Racines du mal : les origines du génocide et autres violences de groupe] (Cambridge University Press, 1989), se base sur trente-deux années de recherche, de travaux dans des conditions d’existence réelles et des publications sur la violence entre groupes et sa prévention. Il note dans l’introduction : « J’ai écrit ce livre afin de faire progresser la recherche, mais aussi et surtout pour promouvoir des efforts concrets dans les domaines de la prévention et de la réconciliation. »

Né en Hongrie, où il vécut jusqu’à l’âge de dix-huit ans, Staub connut à la fois la Shoah et ensuite les effets du régime communiste, expériences, dit-il, qui l’ont incité à travailler sur la prévention du génocide et le développement des comportements humains et humanitaires dans des sociétés qui ont subi violence et meurtres de masse.

L’ouvrage est divisé en deux parties – la première explore les conditions qui mènent à la violence de masse, tandis que la seconde est consacrée aux principes et aux pratiques pouvant promouvoir la prévention de la violence et la réconciliation entre groupes.

Staub met en avant plusieurs conditions qui peuvent conduire à une violence de groupe active : un conflit persistant entre groupes, fondé sur des facteurs matériels et/ou psychologiques ; des conditions sociétales difficiles, telles que la détérioration économique ; une désorganisation économique ou une importante mutation sociale/culturelle, pouvant souvent susciter confusion et chaos ; des conditions de vie difficiles, lesquelles peuvent amener des individus à se tourner vers un groupe qui leur procurera un sentiment de sécurité, d’identité, une sensation d’efficacité et de contrôle, ainsi qu’une compréhension signifiante de ce qui se passe autour d’eux ; des actions nocives perpétrées par des individus ou des groupes qui induisent un renversement de la morale, grâce auquel les massacreurs du groupe ciblé deviennent « justes et moraux » ; une situation dans laquelle tel groupe est dévalué et ciblé comme bouc émissaire ; passivité face à la violence de la part des témoins au plan intérieur et extérieur ; soutien au sein d’une communauté à l’égard d’un petit groupe voué à une idéologie terroriste, qui peut contribuer à l’évolution de la violence terroriste ; et violence de groupe, lorsque les perpétrateurs refusent d’assumer leur responsabilité et incriminent la victime, conduisant ainsi à de nouvelles violences.

Staub identifie plusieurs situations susceptibles de servir de catalyseurs à la violence. Situations qu’il regroupe sous le terme « conditions de vie difficiles ». Lesquelles incluent détérioration économique, désorganisation politique, une situation où deux factions rivalisent pour le pouvoir politique et un changement social/culturel rapide. Besoins frustrés de sécurité, de contrôle, absence d’identité positive, absence de lien avec autrui, absence de compréhension du réel (savoir comment le monde fonctionne), absence de justice et absence d’auto-transcendance, à savoir la faculté de travailler au bien-être d’autrui, tout cela peut créer un terreau propice à la violence de masse.

Staub s’appuie sur les travaux de nombreux érudits et chercheurs et, à l’aide de ces outils conceptuels, analyse de nombreuses situations où la violence de masse s’est manifestée, dont la Shoah en Allemagne, le génocide des Arméniens en Turquie, celui des Tutsis au Rwanda, les massacres au Congo et le conflit israélo-palestinien, afin de montrer, dans chaque cas, ce qui a conduit à la violence et au meurtre de masse.

Un des concepts clé de Staub est celui du témoin – le témoin de l’intérieur, qui témoigne concrètement de ce qui se passe, et celui de l’extérieur, souvent dans un autre pays, qui observe à distance. Toute passivité de la part d’un de ces groupes encourage les perpétrateurs de la violence de masse. L’A. donne comme exemples les Alliés qui ignorèrent les camps d’extermination nazis durant la Seconde Guerre mondiale et les réticences du Conseil de Sécurité des Nations Unies pour intervenir au Rwanda, lorsqu’il aborde la définition du génocide.

Staub, comme nous l’avons rappelé plus haut, est intervenu personnellement dans de nombreuses situations, afin de promouvoir les stratégies de réconciliation, et son engagement au Rwanda donne une idée de son esprit idéaliste et de son empressement à s’impliquer dans un effort complexe visant à apaiser une communauté. Avec sa collègue, Laura A. Pearlman, il a mis en place un programme multilatéral d’ateliers et de dialogues entre les Hutus et les Tutsis, lequel a finalement fait naître un climat de réconciliation.

Un des produits de ce projet fut la diffusion de programmes télévisés ou radiophoniques qui élaborèrent des scénarii avec lesquels la population pouvait s’identifier, présentant à la fois les victimes et les perpétrateurs. Cet effort ciblé et intense, entrepris dans une situation particulière, donna des résultats, mais il n’est pas certain que la complexité de ces structures puisse être transférée à d’autres problématiques.

Staub est doté d’une vision positive et idéaliste, qui peut être profonde au point de sembler irréaliste. « Le dialogue, dit-il, est essentiel au processus [la création d’objectifs partagés]. Dans le cas d’un conflit de groupes, médiation, dialogue et autres méthodes de règlement de conflit peuvent être utilisés, afin de développer une vision commune de la société et des objectifs communs, lesquels peuvent alors servir de cadre à la construction de la paix. » Prescription des plus estimable, mais les obstacles pratiques sont, de toute évidence, gigantesques.

Parmi les observations de Rory Stewart, sur la société irakienne – son ouvrage The Prince of Marshes [Le Seigneur des marais] (éd. Houghton Mifflin Harcourt, 2006) -, l’A. cite à plusieurs reprises une maxime que partagent différentes sectes et tribus : « Dans la vengeance, il y a de la vie. » Comment une société qui épouse un tel mode de pensée peut-elle s’orienter vers le dialogue et un règlement du conflit ?

La clé pour amener un monde où les gens prennent soin d’autrui, s’identifient à autrui, sympathisent et tissent des liens d’amitié avec autrui, propose Staub, est l’éducation. « Il existe deux conséquences dans l’éducation des enfants qui peuvent affecter la violence de groupe : le genre de personnes que les enfants deviennent et le genre de membres d’un groupe qu’ils seront. Elever des enfants, afin qu’ils deviennent des adultes soucieux du bien-être d’autrui, qui éprouvent empathie et responsabilité à l’égard du bien-être d’autrui et dont la sollicitude s’étend à des personnes situés hors des frontières de leur propre groupe, rend la violence moins probable. » Oui, bien sûr, mais le défi est immense, en particulier dans des sociétés où les familles sont déchirées par la guerre et la pauvreté et où il n’existe guère ou pas de ressources susceptibles d’instaurer ce genre de système éducatif.

En résumé, voici un ouvrage admirable pour son étude et son analyse exhaustives des origines de la haine et de la violence de masse. Tout aussi admirable, la vision de Staub, pour qui la réconciliation, y compris entre les ennemis les plus intraitables, n’est pas seulement souhaitable, mais possible. Son exemple d’engagement personnel devrait ouvrir durablement la voie et inspirer d’autres gens à prendre part au processus d’apaisement et d’accompagnement.

Staub a inclus un lien interactif dans son livre, demandant aux lecteurs d’envoyer leurs réflexions et suggestions concernant la prévention de la violence et la réconciliation vers un blog. Les lecteurs intéressés doivent se connecter sur http://overcomingevil.wordpress.com, où ils seront intégrés à des travaux de chercheurs et d’étudiants en vue d’études approfondies dans ce domaine.


Ervin Staub, Overcoming Evil : Genocide, Violent Conflict and Terrorism [Vaincre le mal : génocide, conflit violent et terrorisme], New York : Oxford University Press, 2011, 581 p. – ISBN-13 : 978-0195382044

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/031110.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2011