samedi 17 décembre 2011

The God-Borne Days of Ani / Les temps bénis d'Ani

Gaguik Ier Shahinschah [Roi des rois], roi d’Arménie de 989 à 1020
Ani, Eglise Saint-Grégoire de Gaguik, photographie prise en 1906
© www.virtualani.org


Les temps bénis d’Ani
Un regard révélateur sur l’ancienne capitale médiévale de l’Arménie au tournant du 20ème siècle

par Armen Manuk-Khaloyan

www.armenianweekly.com


La ville d’Ani occupe une place particulière dans l’imagination populaire des Arméniens, comme des non Arméniens. La célèbre métropole fut proclamée capitale du royaume d’Arménie en 961 par les souverains bagratides au pouvoir, qui la dotèrent à profusion d’innombrables églises, monastères, palais et hostelleries, en faisant un centre culturel et commercial florissant, lequel rivalisait avec Constantinople et Bagdad, à la même époque. Son statut de ville prééminente dans la région demeura incontesté, même après sa prise et son pillage par les Turcs seldjoukides en 1064. Mais, au cours des siècles suivants, le sort d’Ani se mit à décliner lors des invasions turciques mongoles et des guerres interminables qui sévirent entre les empires ottoman et séfévide, et au 17ème siècle, la ville dépeuplée fut abandonnée.

Quiconque a visité ou jeté un coup d’œil sur des photos d’Ani, qui se trouve maintenant à l’intérieur des frontières de la Turquie, face à l’Arménie, sait que la ville n’est plus que l’ombre d’elle-même. Dévastée et à l’état de ruines, peu de choses ont survécu de la période médiévale, mis à part la double enceinte de murailles qui jadis entourait la ville, quelques églises, une mosquée et la citadelle. Il existe, de même, peu de signes de présence humaine, hormis quelques touristes et villageois locaux, qui visitent à l’occasion le site. Il serait toutefois illusoire de penser que cette situation ait prévalu sans discontinuer, depuis trois siècles. Même si les conditions d’existence devinrent impossibles le long de la frontière volatile ottomano-séfévide, les perspectives d’avenir d’Ani s’améliorèrent grandement, lorsque le sandjak (district) de Kars, où se trouvait Ani, fut annexé par l’empire russe, après la fin de la guerre russo-turque de 1877-1878. Bien que la domination impériale russe sur l’Arménie Orientale ne bénéficia pas entièrement aux sujets arméniens du tsar, elle amena une certaine stabilité dans la région. Un des développements culturels les plus remarquables qui eut lieu fut la décision de l’Académie Impériale des Sciences de Russie en 1892 d’inaugurer la première de plus d’une dizaine d’expéditions archéologiques à Ani, laquelle fut dirigée par Nikolaï Y. Marr, archéologue et historien russe de renom.

L’imposition de la domination russe procura un certain niveau de sécurité aux villageois arméniens, tandis que le renouveau de la vie culturelle arménienne fut saisi de manière poignante par Artashes Vruyr (né en 1897) dans son livre Dans Ani, une étude semi-biographique publiée en 1964. Avec son père Aram Vruyr (1863-1924), né Mak’achtchyan), photographe au service de Marr, Artashes Vruyr, qui poursuivit ensuite une carrière d’acteur en Arménie Soviétique, visita Ani à intervalles réguliers et observa non seulement les fouilles, mais aussi une ville, auparavant donnée pour morte et qui, soudain, reprenait vie. L’histoire de ses années d’enfance dans l’ancienne capitale médiévale compose un riche abrégé de récits personnels et de rencontres avec de hautes figures de la société arménienne. Un texte où l’humour se mêle au chagrin, lorsque l’auteur se lamente sur l’expulsion de la population arménienne locale et les nouvelles destructions qui frappèrent cette ville de légende, après sa prise par les forces turques sous Mustafa Kemal en 1920.

Les lignes qui suivent sont donc la traduction d’un extrait des Mémoires de Vruyr sur Ani, durant ce qu’il nomme les « temps bénis d’Ani » [Astvatsatsnats orer]. En l’espace de quelques paragraphes seulement, Vruyr nous livre une vision profonde de la renaissance d’Ani, ainsi que tous les espoirs et attentes que les Arméniens projetaient sur la « ville aux mille et une églises ». Bien que son langage soit parfois répétitif, l’attention qu’il porte au détail est remarquable. Espérons que sa description d’Ani permette aux lecteurs d’aujourd’hui non seulement de ré-imaginer la ville et sa population au tournant du 20ème siècle, mais aussi de les encourager à rechercher et à retrouver d’autres récits peu connus parmi les pages de l’histoire de l’Arménie.

***

En ces temps bénis, la tranquillité d’Ani fut troublée : la cité en ruines recouvre son souffle et son âme, tandis qu’une sensation de vitalité la gagne (1). On eût dit que la ville morte s’éveillait à nouveau. Les paysans des villages éloignés et voisins accourent vers Ani. Même des pèlerins viennent d’Alexandropol (2). Ils arrivent en attelages, en charrettes, à cheval ou à pied, remplissant leur vœu saint à la cathédrale de la Sainte Vierge d’Ani (3). D’autres viennent aussi faire fête et passer le temps.

Des échoppes s’ouvrent près des fortifications au nord de la ville, où toutes sortes de fruits et de boissons sont proposées. Les zurnas retentissent sous le battement rythmique des tambours, tandis que des danseurs arméniens de chourdj bar forment un cercle parfait devant les robustes monuments de la ville historique. Alors, sur la place près de la cathédrale-mère, fiancées et jeunes filles, vêtues de leurs atours multicolores, entament un chourdj par de concert avec les jeunes gens, garçons et filles chantant l’un après l’autre. Ce n’est qu’exaltation et liesse, partout où le regard se porte. La fanfare de cette musique et de ces chants, les sonorités et les bruits exubérants transpercent les recoins éternels des temples à demi en ruines de cette ville ancienne, de ses palais superbes, de ses murailles puissantes, des vallées, des grottes et des falaises, créant une harmonie au charme et à l’élégance admirables.

Face à la cathédrale-mère, les pèlerins sacrifient agneaux et moutons, afin que leurs volontés et leurs suppliques soient accueillies favorablement. Les feux de joie crépitent et les chaudrons grésillent – l’arôme des offrandes à Dieu imprègne les alentours. Ici et là, des groupes d’hommes, de femmes et de jeunes filles parcourent les ruines vénérées de la ville. Ils flânent encore une fois devant les magnifiques monuments de leurs ancêtres, devant les vestiges de ces ouvrages admirables. Là, assis sur une tour, quelqu’un gémit et pleure, tout en chantant :

Ani k’aghak’e nste kula,
Chka usogh mi lar-mi lar.
Ay hay tgha khghtcha indzi,
Tes, t’e k’o Anin intchpes e…

[La cité d’Ani s’assied, en pleurs
Il n’y a personne pour lui dire : ne pleure pas, ne pleure pas !
Oh, Arménien, prends pitié,
Vois dans quel état se trouve ton Ani…] (5)

Certains écoutent avec attention le chanteur, leurs cœurs noyés de chagrin et de tristesse… Quelques-uns, des larmes amères s’écoulant de leurs yeux, baisent avec passion les pierres et les inscriptions brillantes, pleurant la disparition des édifices que les ancêtres ont bâti. Les observateurs plus perspicaces ne sont pas sans remarquer les anciens aux cheveux gris, à l’écart des foules, priant tout en s’agenouillant face à la pierre imposante et sacrée de tel ou tel temple en ruines ; ni cette mère angoissée, priant du regard le firmament, implorant pitié et pénitence.

En ce temps-là, le musée archéologique de Marr (6) était empli à ras bord de visiteurs curieux. Fascinés, ils contemplent les divers objets mis au jour, délicatement disposés derrière une vitrine. Ici, les canalisations d’eau en métal qui ont été découvertes, lorsque les thermes du palais de la citadelle furent fouillés. Là, des récipients colorés et des bracelets en métal, de la poterie et des cruches en bronze, de belles jarres, des flèches, des pièces de monnaie, un petit chandelier en bronze qui fut retrouvé dans l’église circulaire Saint-Grégoire, dite Gagkachen (7), des récipients en argent et bien d’autres objets. La robe d’une petite fille, mise au jour près du tombeau ancestral de Tigrane Honents (8), dans le réseau des grottes souterraines d’Ani, est exposée : la fibre délicate, le fil admirablement et élégamment tissé du bavoir, la ceinture de virginité. Se dressant sous les colonnes décorées du hall, se trouve la statue du grand roi philosophe, amoureux de la paix, Gaguik Ier, sculptée dans du calcaire. Les visiteurs contemplent le grand souverain, emplis de crainte. Les cœurs des uns exhalent de déplaisants soupirs ; d’autres considèrent la sculpture avec admiration ; le cœur aigri, d’autres encore marquent une pause, sondant les profondeurs de l’histoire, imaginant le passé glorieux de leurs ancêtres, tout en se remémorant le présent.

Alors, vers onze heures, la cloche imposante de la cathédrale de la Sainte Vierge d’Ani se met à sonner, lourdement, à intervalles réguliers. Son carillon résonne à travers la ville, invitant le croyant à prendre part à la sainte liturgie et à la prière.

Ce jour-là, prêtres et sarkavags (9) des villages avoisinants arrivent à Ani. La cérémonie religieuse commence. Les habitants emplissent toute l’église. Leurs coeurs lourds de désirs ardents et de volontés admirables, afin de faire entendre leurs suppliques et leurs prières. Certains se cramponnent aux habits de la Sainte Vierge compatissante, implorant aide et réconfort pour leurs peines, leurs tourments et leurs souffrances. Beaucoup viennent, leurs âmes pécheresses, en quête de miséricorde et d’absolution. Chacun – tout un chacun -, le cœur sincère et la foi grande, s’agenouille, empli de crainte, et prie dans le temple vénéré de la Sainte Vierge, sous la lumière de centaines de bougies et d’encensoirs brûlants. L’office s’achève. La masse tout entière de la procession religieuse, avec ses croix, ses bannières (10) et ses encensoirs, sort en file du temple. Elle s’arrête un court instant devant l’inscription commanditée par la reine Katranide sur la façade méridionale de la cathédrale-mère, puis s’ébranle vers l’est.

Là, non loin de l’ancienne muraille orientale du temple de la Sainte Vierge, reposent les restes de la pieuse reine Katranide, épouse du puissant roi Gaguik Ier. Une chapelle s’élève au-dessus de son tombeau, maintenant en ruines. La procession s’arrête au pied de ces vestiges et les chefs religieux prononcent la messe de requiem. De nombreuses bougies sont allumées, tandis que de l’encens est brûlé sur la pierre délicate, polie, de ces ruines, leur senteur emportée dans quatre directions. De toutes parts, les cœurs sont émus, des larmes s’écoulent des yeux et l’on entend des lèvres murmurer d’ardentes prières en souvenir de la pieuse souveraine…

Les images de ces scènes déchirantes étreignent mon âme avec une force inexplicable, pesante… Un tombeau éternel, recouvert d’un tas de pierres et des ruines d’un mausolée-chapelle... Une simple ligne extraites des pages de l’histoire… Et, par milliers, des âmes qui s’agenouillent face à la sépulture d’une reine d’Arménie…

Moi, Katranide, reine des Arméniens, fille de Vasak, roi du Siounik, confie mon âme à la grâce de Dieu et, sur ordre de mon époux Gaguik Shahinschah, bâtis cette sainte cathédrale, que Smbat le Grand fonda… (12)

Notes

1. Artashes A. Vruyr, Anium, Erevan : Haypethrat, 1964, p. 41-44. Pour assurer une continuité, certains paragraphes plus courts ont été intégrés pour former un seul paragraphe. J’ai tenté dans ma traduction de rester aussi fidèle que possible au texte d’origine.
2. La Léninakan soviétique, l’actuelle Gumri.
3. La construction de la Mayr Kat’oghike, ou église cathédrale-mère (nommée la Sainte Vierge par certains commentateurs), débuta en 989, lors de la dernière année du règne du roi Smbat II le Dominateur [Tiézérakal]. La reine Katranide, épouse de Gaguik Ier, frère et successeur de Smbat II, vit l’achèvement de la cathédrale en 1001.
4. Danse circulaire arménienne traditionnelle.
5. Vers d’ouverture d’une complainte intitulée « Ani k’aghak’ nster kula », dédiée à la cité en ruines. Composée par Vartabed Alexandre Araratian au 19ème siècle, elle devint populaire parmi les Arméniens, toutes classes sociales confondues. La version rencontrée ici diffère légèrement de celle citée par l’historien Ghevond Alichan dans les années 1880. Pour un rapide panorama, voir T’adevos Kh. Hakobyan, Anii patmoutioun [Histoire d’Ani], Erevan : Presses de l’Université d’Etat, 1982, vol. 2, p. 389-90.
6. Le « musée Marr » renvoie à la mosquée de Manouche d’Ani, qui se trouvait près de la muraille d’Achot III, dans la section méridionale de la ville, puis convertie en un entrepôt de fortune par l’équipe archéologique.
7. Le Gagkachen, ou église de Saint Grégoire, fut achevée vers l’an Mil, probablement par l’entremise de l’architecte Trdat [Tiridate], sous le règne de Gaguik Ier. Elle fut édifiée sur le modèle de l’église de Zvart’nots’, datant du 7ème siècle, bien que sa conception d’ensemble et sa construction différassent quelque peu. Dix ans après son achèvement, des réparations urgentes furent appliquées à l’édifice, sur le point de s’effondrer. L’on ignore si cela était dû au fait qu’il avait été bâti sur un sol instable ou des suites d’une conception défectueuse ; quoi qu’il en soit, lors de la prise d’Ani par les Seldjoukides, il s’était totalement écroulé.
8. Tigrane Honents était un riche négociant d’Ani. En 1215, il acheva la construction de l’église (dédiée à saint Grégoire l’Illuminateur) à Ani, qui porte toujours son nom.
9. Diacres.
10. Le khatchvar, traduit ici ou là par gonfalon ou khorougv (utilisé par l’Eglise orthodoxe orientale), était un étendard servant aux processions, qui était sorti lors des cérémonies religieuses.
11. Hymnes.
12. Extrait du début d’une inscription votive découverte sur la muraille sud de la cathédrale-mère. La traduction anglaise est reprise de Paolo Cuneo et al., Documenti di architettura armena / Documents of Armenian Architecture 12, Milan : Edizioni Ares, 1984, p. 75.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/11/29/the-god-borne-days-of-ani/
Article paru le 29.11.2011.
Traduction : © Georges Festa – 12.2011.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.