mardi 13 décembre 2011

Istanbul - Biennale 2011

Kris Martin, Obussen II, 2010
© Fazıla Mat


Istanbul : une Biennale « Sans titre »

par Fazıla Mat

www.balcanicaucaso.org


[Elle s’intitule « Sans titre » en référence à l’artiste américain, d’origine cubaine, Félix Gonzáles-Torres (1957-1996), dont elle s’inspire. Ainsi se présente la douzième édition de la Biennale d’Istanbul, sous l’égide d’Adriano Pedrosa et Jens Hoffmann. Un succès conjuguant art et politique.]

Elle est considérée comme la meilleure Biennale d’Istanbul de ces dernières années. « Sans titre » [« İsimsiz »] s’inspire des œuvres de l’artiste cubano-américain Félix Gonzáles-Torres, qui donnait souvent ce titre à ces travaux, car « une appellation est toujours vouée à changer dans le temps et l’espace. » Cinq thèmes, toujours repris de Gonzáles-Torres (1957-1996), soutiennent le fil directeur de l’exposition : Sans titre (Ross), Sans titre (Passeport), Sans titre (Abstraction), Sans titre (Histoire), Sans titre (Mort par arme à feu).

Les travaux d’un choix d’artistes, inspirés par ces contenus, sont rassemblés dans ces sections, tandis qu’une cinquantaine d’auteurs indépendants exposent des œuvres étrangères aux thématiques dominantes de l’exposition. Mais les convergences entre ceux-ci et les premiers ne manquent pas.

Les artistes présents à la Biennale, cette année, sont environ une centaine, parmi lesquels se distinguent plusieurs noms d’Amérique Latine et du Moyen-Orient. Figurent des artistes de la nouvelle génération, des noms célèbres de l’art et de la photographie contemporaine, ainsi que des noms oubliés d’autrefois. Surprise, l’intégration d’œuvres de la première photographe turque, Yıldız Moran Arun (1931-1995), réalisées dans les années 1950 durant sa brève, mais prolifique, carrière.

Les boîtes des Antrepo

Les œuvres de Gonzáles-Torres ne s’y trouvent pas, mais l’identité visuelle de toute la Biennale est traversée par l’esthétique minimaliste de l’artiste. L’espace d’exposition a été concentré dans les Antrepo n° 3 et n° 5, deux anciens dépôts marchands des compagnies maritimes turques, situées entre Karaköy et Fındıklı qui, depuis plusieurs années, font office de lieux d’expositions artistiques.

Jens Hoffmann et Adriano Pedrosa, commissaires de cette douzième Biennale, ont choisi un lieu unique pour la manifestation, contrastant avec les éditions précédentes des Biennales d’Istanbul, dans lesquelles la ville était considérée comme partie prenante de l’événement et où les expositions étaient dispersées dans des endroits plus diversifiés. Parmi les principales critiques concernant cet événement, le fait que la manifestation soit trop déconnectée du tissu urbain de la ville.

Or ce choix des commissaires est bien précis et en osmose avec l’agencement en forme de boîtes des espaces intérieurs des deux Antrepo (conçu pour cet événement par l’architecte japonais Ryue Nishizawa), qui invite le visiteur à avoir un rapport direct avec l’œuvre d’art, en évitant la dispersion. Même les couleurs des cloisons reproduisent cette approche : gris pour les salles avec des œuvres mixtes, blanc pour celles des artistes indépendants. Entrent dans ce même cadre conceptuel les thématiques de la Biennale, qui servent de guide dans la structure labyrinthique de l’exposition.

Sans titre (Histoire) : temps historiques et infini

Dans la section Sans titre (Histoire), plusieurs artistes se sont servis de documents officiels pour enquêter sur le processus apparemment si simple via lequel est « écrite » l’histoire, afin de la « réécrire » au travers des outils de l’art et l’opposer à la conception qui voudrait en faire un « récit totalisant ». Par exemple, dans la Biblioteca de No Historia (2010), de l’artiste chilienne Voluspa Jarpa, qui réunit sur une étagère des ouvrages obtenus avec des documents officiels sur la dictature au Chili, déclassifiés par les Etats-Unis. L’œuvre de l’artiste se présente comme une « histoire » racontée à travers une « non-histoire ».

Dans There Has Been a Miscalculation (Flattened Ammunition) [Une erreur de calcul s’est produite (Munitions à plat)] (2007/2011), de Julieta Aranda, un compresseur d’air informatisé, situé à l’intérieur d’un cube en plexiglas, tire de temps à autre sur des livres d’histoire du 20ème siècle, réduits en miettes, tandis que sur la cloison, à gauche, un montage d’écrans reproduit des mains qui feuillettent et timbrent mécaniquement des documents : il s’agit d’O.K. (2010), d’Ali Kazma.

D’autres œuvres réfléchissent sur le « temps historique », comme dans Sans titre (TIME), de Mungo Thomson qui, à l’aide d’un vidéoprojecteur, condense dans une séquence de 2 minutes et 30 secondes les couvertures de l’hebdomadaire américain TIME, publiées en l’espace d’un siècle. L’opération inverse est développée, au contraire, par Taysir Batniki dans Suspended Time (2006), où Batniki présente une clepsydre renversée, la transformant ainsi en un symbole de l’infini.

Sans titre (Mort par arme à feu) : mort et survivance

Au centre d’une des vastes salles contiguës, un amas doré, déposé à terre, frappe le regard : l’installation de Kris Martin.

Obussen II (2010), qui expose plus de 700 douilles vides de mortiers Howitzer de la Première Guerre mondiale. Nous nous trouvons dans la section Sans titre (Mort par arme à feu). La réflexion sur la propagation de la violence causée par les armes à feu est au centre de cette partie de l’exposition. Aux photos des cadavres étendus parmi les routes, prises par Weegee dans les années 1930 et 1940 à New York, s’ajoutent celles, glaçantes, d’Eddie Adams (Street Execution of a Viet Cong Prisoner, Saigon, 1968), qui illustrent la mise à mort brutale d’un combattant Viet Cong par un militaire vietnamien, ainsi que les instants qui précédèrent et suivirent immédiatement ce crime, lesquelles transforment le visiteur en témoin du meurtre. Complétant le cadre, les photos exceptionnelles de Letizia Battaglia (présente dans l’exposition en tant qu’artiste indépendante), qui montrent des femmes et des hommes tués par la mafia.

La référence aux dévastations provoquées par les armes à feu est développée aussi à travers quelques objets « ayant survécu » à des bombardements et à des fusillades : par exemple, Soldier Blanket 1945 (1980), de Rózsa Polgár, reproduit une couverture en laine utilisée durant la Seconde Guerre mondiale, perforée par des balles. Bayt Byoot « Playing House » (2008-2010), de Bisan Abu-Eisheh, présente un ensemble d’objets recueillis parmi les décombres d’habitations palestiniennes, déblayées et démolies. Objets classés via leur « fonction » et le lieu de provenance.

Sans titre (Ross) : l’amour

Arrivés à l’Antrepo 5, la majeure partie des pièces de l’exposition collective Sans titre (Ross) est centrée sur l’amour et, en particulier, l’amour gay (Ross Laycock était le nom du compagnon de Gonzáles-Torres, sa source d’inspiration et, comme le précisait aussi l’artiste, son seul public aussi). Les œuvres présentes dans la salle introduisent dans un monde où l’individuel et le politique s’amalgament, explorant des thèmes tels que l’amour, les relations, la famille, l’identité, le désir, la sexualité et la perte. Dans cette section retiennent en particulier l’intérêt les 364 photographies en noir et blanc, qui constituent un « journal personnel » du quotidien homosexuel : il s’agit de Black and White Diary (2009), du collectif Michael Elmgreen et Ingar Dragset.

Le lit déchiré de Kutluğ Ataman, vestige authentique d’une ancienne relation de l’artiste, s’intitule ironiquement Forever [A jamais]. Toujours d’Ataman, dans cette section, une pièce tenue un peu secrète, d’un grand courage et en parfaite osmose avec la ligne de la Biennale. Il s’agit d’une copie du rapport médical, remis récemment à l’artiste par l’hôpital militaire de Kasımpaşa, qui « certifie » son homosexualité. Un document cru qui met à nu la situation pesante que doivent affronter les gays de la part de l’institution militaire.

Sans titre (Abstraction) : politique

Sans titre (Abstraction) est probablement la section la plus esthétique de toute l’exposition avec des plans en couleur, des formes pures, des miroirs, des peintures, des dessins, des photographies et aussi des scènes filmées, des fruits, des fourmis…

Le tout construit avec une logique rigoureuse. Le point de départ, pour cette section comme pour les autres, est toujours l’approche de Gonzáles-Torres, qui cherchait à subvertir l’abstrait en quelque chose de politique, corporel et finalement organique. Un exemple est fourni par DW (1967), de Charlotte Poseneske : d’énormes constructions réalisées dans des formes géométriques abstraites avec du carton, qui rappellent des tubes d’aération, mais qui sont tellement malléables que les commissaires ont eu la possibilité de modifier, chaque semaine, leur agencement. Créations qui s’harmonisent parfaitement avec Crab Beast (années 1960), les délicates « bêtes sauvages » en aluminium de Lygia Clark, des œuvres qui, comme l’expliquent les commissaires, « invitent le spectateur à influer sur leur forme, grâce au fait d’introduire les matériaux industriels et l’abstraction géométrique dans le cadre de la nature. » Très intéressants aussi, le travail de Charbel J. Boutros, intitulé Occupation #2 (2010), dans lequel une substance visqueuse déborde du cadre qui la contient, dépassant ses propres limites, tandis que Singularity, le film en 16 mm d’Alexandre Gutke, projette dans un angle de la salle le film d’un mètre qui entoure et mesure toute la section Sans titre (Abstraction), créant un cadre pour toutes les autres œuvres.

Sans titre (Passeport) : géographies nouvelles

« Il existe un passeport qui ne reporte ni le sexe, ni l’âge, ni l’adresse ou les informations sur la citoyenneté. Il représente non un document personnel délivré par un gouvernement, mais l’humanité et l’universalité. Ici l’artiste souligne qu’au-delà des limites tracées par les documents il y a l’infini. » Là encore, une œuvre de Gonzáles-Torres (pour être précis : Sans titre (Passeport #II) de 1993) inspire cette section de la Biennale voulue ainsi par les commissaires.

Commencer à recueillir des centaines de formulaires de tous les pays possibles pour établir une demande de visa et en faire un volume encyclopédique peut être un bon départ pour répondre aux limites tracées par les documents : ce que fait Meriç Algün Rigborg dans The Concise Book of Visa Application Forms (2009-2011). Sur la cloison située en arrière, frappe de suite l’enseigne en néon, reproduite en albanais, en allemand, en arménien, en kurde et en turc : Foreigners Everywhere [Etrangers partout] (2010), du collectif Claire Fontaine. Une réponse à l’hystérie généralisée d’après le 11 Septembre 2001, mais aussi un message pour dire que tous sont étrangers.

Dans My Father’s Palestinian Nationality (2007), Baha Boukari présente à l’inverse une collection de papiers d’identité de son père, utilisés pour pouvoir quitter le pays, tandis que Joaquín Torres García dans América Invertida (1943), Kirsten Pieroth dans Weltkarte (2003) et Mona Hatoum dans Baluchi (multicolored) (2008) et Afghan (black and red) (2009), tentent de contourner ces problèmes en créant des géographies nouvelles au moyen de leurs œuvres.

La Biennale d’Istanbul est accessible jusqu’au 13 novembre [2011].

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Istanbul-una-Biennale-Senza-titolo-105236
Article paru le 07.11.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 12.2011.

Voir aussi le reportage paru in Artishock, 12.11.2011 : http://www.artishock.cl/2011/11/la-bienal-de-estambul-en-imagenes/ (en espagnol)