jeudi 22 décembre 2011

Jack Danielian - A Century of Silence : Terror and the Armenian Genocide / Un siècle de silence : terreur et génocide arménien

© Palgrave Macmillan, 2010

Un siècle de silence : terreur et génocide arménien

par Jack Danielian

Ararat, 21.10.2010


[Note de l’éditeur : La présente étude, publiée in The American Journal of Psychoanalysis (vol. 79, n° 3, septembre 2010) (1), est reproduite à l’attention des lecteurs d’Ararat. Pour les citations et la bibliographie exhaustive, consulter le site de l’AJP.]

Si le viol, la torture, l’esclavage sexuel, le massacre et l’épuration ethnique s’inscrivent dans un continuum de violations majeures des droits de l’homme, l’impulsion génocidaire occupe ainsi le pôle extrême de ce continuum. Les crimes de génocide vont au-delà d’un besoin de puissance nue, d’expansion économique ou de conquête territoriale. Ils impliquent des soubassements psychogènes et psycho-dynamiques dont l’observation peut être terrifiante. Pourtant, leur étude psychologique est essentielle.

Comme l’a souligné R. W. Smith (2), le meurtre avalisé par l’Etat, durant le dernier siècle, a fait 60 millions de victimes. Même si le savoir relatif au génocide s’accumule, le pur savoir est autre chose que la compréhension. Ces témoins qui ont dépassé le savoir vers une prise de conscience psychologique prennent le risque grandissant de connaître symptômes graves et états mutilants. A l’extrême, j’ai en tête le compositeur de musique classique arménienne, Komitas, qui après le génocide arménien de 1915, passa vingt ans quasiment dans le silence, et le major général canadien, membre des Forces de maintien de la paix des Nations Unies au Rwanda, Roméo Dallaire, qui continua à souffrir de symptômes autodestructeurs de stress post-traumatique, plusieurs années après que sa mission ait pris fin.

Le traumatisme est contagieux et la contagion est probablement insidieuse. Tous ceux qui entrent en contact avec lui peuvent en ressortir marqués, y compris la victime, les familles et les descendants de la victime, les observateurs, les témoins spectateurs, les avocats, les chercheurs et, naturellement, les perpétrateurs. La blessure du génocide dans la psyché humaine est là, dans un monde fluctuant, chaotique et souvent dangereux, entre mémoire et oubli, entre savoir et ne pas savoir, voir et ne pas voir, terreur et néant. Les traumatologues en sont arrivés à définir ce processus chez les victimes comme une « conspiration du silence ». Il existe dans les couches conscientes et inconscientes de la mémoire et a été identifié comme « le mécanisme le plus efficace de tous pour la transmission du traumatisme » (3).

Les perpétrateurs du génocide visent l’anéantissement physique de leurs victimes, mais ils visent davantage. S’appuyant sur l’instinct des gens consistant à se distancier de l’horreur, de la peur et de la déshumanisation, les perpétrateurs cherchent à détruire la mémoire tant chez les survivants que chez ceux qui prennent la défense des survivants. Une méthode réfléchie pour réaliser cette destruction de la mémoire est d’inverser la responsabilité. Via l’exploitation violente accumulée d’une victime, celle-ci commence à accepter la responsabilité honteuse du perpétrateur. (« Aucun être humain ne peut être mauvais à ce point ; il se peut que je sois pire que je pensais et sans que je le sache. Je suis responsable d’avoir fait surgir le pire chez cette autre personne. ») Les perpétrateurs se considèrent alors comme victimes et les victimes comme perpétrateurs.

La suppression tragique de la responsabilité ne prend pas non plus fin avec la victime. Condition quasiment sine qua non de la psychologie des perpétrateurs, le fait qu’ils s’engageront dans un déni massif de responsabilité, même face à des preuves irréfutables. Terreur et déni concourent à un processus pernicieux de déréalisation de la vérité ; en outre, le processus perdure aussi longtemps qu’il est autorisé. Il s’agit d’un processus qui, comme le souligne I. W. Charney (4), « vise à désensibiliser et rendre possible l’émergence de nouvelles formes de violence génocidaire à l’égard de populations dans l’avenir. » Comme je l’ai rappelé, une longue file de survivants, familles, témoins spectateurs et journalistes est sujette, à des degrés divers, à cette déréalisation et à la désensibilisation corollaire.

Il existe d’autres dimensions pénibles dans les actes génocidaires. Au niveau le plus profond, le perpétrateur agit à la fois pour revivre et rejouer sa dynamique pathologique. Ces agissements peuvent être considérés comme des tentatives pour extérioriser des sentiments personnels, culturels ou communautaires humiliants de faiblesse et d’impuissance inacceptables et, pour ce faire, recréer de manière répétée et ritualisée ces sentiments au sein de la population victime. Les motifs présidant aux crimes génocidaires ne serviront donc pas simplement l’aphrodisiaque temporaire d’une soumission sexuelle ou physique, mais le pouvoir ultime de victimiser en permanence les vivants. Leur objectif commun dans un avenir incertain est d’instituer un incroyable « pacte permanent de silence » avec les populations victimes. Les victimes rendent ainsi hommage au pouvoir du criminel génocidaire, via la création et la recréation de cycles auto-imposés, ostensiblement autonomes, de re-victimisation. Comme je l’ai laissé entendre, le pouvoir du perpétrateur consistant à forcer la victime à venger le bourreau est essentiel au maintien d’un pacte permanent avec la victime d’un génocide. Le but sans fin est de créer une profonde altération psychologique, en sorte d’induire un silence permanent. Des générations de familles de survivants et leurs défenseurs finissent par se demander si le génocide a jamais eu lieu ou croire qu’on s’en souvient mal ou se persuader qu’il est déformé de manière malveillante. Le but sans fin est de créer une profonde altération psychologique, afin d’induire un silence permanent.

Le génocide arménien

En tant que premier massacre de masse, avalisé par un Etat, du 20ème siècle, le génocide arménien peut être instructif. Retenant l’idée que la terreur (dans ce cas, la terreur d’Etat) et le déni sont des instruments, Smith, Markurson et Lifton résument le déni turc dans leu article paru en 1995 (5) comme suit :

« En dépit de la grande masse de preuves qui illustrent la réalité historique du génocide arménien – récits de témoins oculaires, archives officielles, preuves photographiques, rapports diplomatiques et témoignages des survivants -, le déni du génocide arménien par les régimes successifs en Turquie s’est poursuivi de 1915 jusqu’à aujourd’hui. »

Naturellement, les stratégies changent en fonction des évolutions politiques. Il y eut tout d’abord une tentative pour diaboliser les observateurs, puis exercer une pression diplomatique et politique, et enfin d’autres tentatives, souvent abouties, pour faire obstacle à des congrès universitaires. Dans l’article cité plus haut, les auteurs évoquent éthique professionnelle et déni du génocide, tout en signalant la tentative suivante de blocage au niveau universitaire :

« Exemple notoire, la tentative de la part des autorités turques, d’annuler par la force un colloque à Tel Aviv en 1982, au cas où le génocide arménien serait débattu, exigences assorties de menaces sur la sécurité des Juifs en Turquie. Le Conseil du Mémorial de la Shoah aux Etats-Unis a fait état de menaces similaires sur des projets visant à inclure des références au génocide arménien dans le contexte interprétatif du Musée-Mémorial de la Shoah à Washington. »

Le génocide arménien a décimé un nombre, accepté en général, de près de 1 500 000 Arméniens autochtones, lesquels avaient créé une histoire continue de 3 000 ans dans leur patrie ancestrale en Anatolie. 60 % de la population civile arménienne fut massacrée, dont environ 80 % ou plus étaient des paysans vivant de leurs terres dans les montagnes d’Anatolie. Lorsque ce point fut rappelé au principal organisateur du génocide, Talaat Pacha, par l’ambassadeur d’alors des Etats-Unis en Turquie, Talaat répondit : « Ceux qui sont innocents aujourd’hui, peuvent être coupables demain ! » Je ne pense pas que sa réponse nécessite quelque commentaire.

Dans sa recension de Black Dog of Fate [Le chien noir du destin], de Peter Balakian (6), parue dans le Boston Globe (9 juin 1997), Stephen Kurkjian signale que les écrivains arméniens commencent maintenant seulement à découvrir leur passé commun. Nous revenons à nouveau au point psychologique de savoir comment le traumatisme peut rendre n’importe qui (ou n’importe quel groupe de gens) muet pour des générations. Naturellement, c’est ce qui est arrivé aux Arméniens. Face au déni farouche par les gouvernements turcs des événements arrivés dans l’empire ottoman, et face à la collusion morale sur cette question de la part du gouvernement des Etats-Unis et d’autres grandes puissances, les Arméniens, progressivement, se sont enfermés dans un silence pénible. Est-il légitime, même avec délicatesse, de demander pourquoi, en tant que peuple, il a fallu tant de temps aux Arméniens pour raconter leur histoire ? Tragiquement, comme nous l’avons vu, la question soulève cette autre question. Le déni est, de fait, l’instrument de la terreur. Le silence prolongé des Arméniens n’était pas un silence dilatoire, d’indifférence ou d’isolement. Ce fut plutôt un silence fait de perte paralysante. L’ampleur du silence est perpétuée par des vagues successives de déni au niveau international, chaque déni réactivant inévitablement le traumatisme. Et, comme l’on sait, le traumatisme est contagieux ; le déni virulent et le quasi déni opportuniste du génocide arménien ont eu de graves effets sur des générations de cet ancien peuple. De nombreux Arméniens sont encore trop épouvantés pour lire leur propre histoire ou en parler en public. Du fait précisément que le génocide arménien s’est traduit par une entreprise quasi centenaire de déni par la Turquie, il constitue un important cas d’étude, illustrant de quelle manière traumatisme et déni peuvent se renforcer mutuellement, perpétuant ainsi des cycles renouvelés de victimisation.

Il existe d’autres aspects du génocide arménien, qui peuvent aussi être instructifs pour pénétrer la dynamique pathologique des crimes génocidaires. Les Turcs ottomans parlent souvent de leur minorité arménienne comme d’une « communauté loyale » et leur « millet d’élection ». L’écrivain nationaliste turc Ahmed Emin, au 20ème siècle, évoque les comportements exceptionnellement favorables des Turcs envers les Arméniens. Les Turcs faisaient montre à leur égard de confiance et d’affection. Ils parlaient fréquemment d’eux dans la presse comme de nos « frères loyaux » et nos « loyaux sujets arméniens ». Ismail Enver, ministre de la Guerre durant la Première Guerre mondiale, confia à l’ambassadeur Morgenthau qu’il avait « la plus grande admiration pour l’intelligence et le génie industrieux » des Arméniens, [mais que] « quelques centaines d’Arméniens brillants, éduqués […] pouvaient renverser le gouvernement. » Peroomian relève que « les Arméniennes étaient sans cesse convoitées, quoique inaccessibles, par les Turcs et les Kurdes. » Morgenthau est convaincu que « ces jeunes filles arméniennes représentaient un type élevé de féminité et que les Jeunes-Turcs, avec leur intuition grossière, reconnaissaient que le mélange de leur sang avec la population turque exercerait une influence eugénique sur son ensemble. »

Assez rapidement, ces témoignages turcs d’admiration et de jalousie ouvrirent la voie à des atrocités sexuelles et des tortures gratuites. L’évolution des sentiments, de l’admiration à la jalousie et au mépris le plus absolu, propose un terrain propice à des études ultérieures sur l’étiologie des crimes de génocide. Reste à étudier de manière adéquate les implications cliniques de ce genre d’évolution, lors d’un génocide.

D’autres séquelles du génocide arménien sont néanmoins susceptibles d’approfondir notre compréhension du processus génocidaire. Il subsiste environ 70 000 Arméniens aujourd’hui en Turquie, rescapés du génocide. L’étude de ces populations autochtones, vivant au milieu d’une majorité ne manifestant aucun repentir et sous un gouvernement cultivant toujours un déni farouche, invite à des recherches. Dans son étude pionnière sur les descendants d’un peuple massacré, intitulée And Those Who Continued Living in Turkey after 1915 [Et ceux qui continuèrent à vivre en Turquie après 1915] (7), Peroomian fait la chronique de l’existence et des générations de survivants. La censure étatique de tout affichage visible de la culture ou de la langue arménienne est toujours pleinement appliquée. La censure n’est pas seulement soutenue par l’Etat. Elle est reçue dans l’opinion via le langage dépréciateur utilisé pour décrire les différentes catégories d’Arméniens. Durant la Première Guerre mondiale, les Arméniens dans l’armée turque étaient qualifiés de djavour-askerleri [soldats infidèles]. Ils étaient maintenus à l’écart des troupes régulières, devaient porter des uniformes d’une couleur différente et, sans bénéficier d’une formation appropriée, furent enrôlés dans des travaux forcés. Les enfants des chrétiens islamisés étaient appelés fourmis infidèles ou engeance de convertis. Les survivants adultes étaient, quant à eux, qualifiés de mutedi, à savoir récemment convertis. Ce terme suscitait dépréciation personnelle et discrimination dans la société, comme dans l’administration. Les emplois de fonctionnaires vont à ceux qui peuvent prouver qu’ils ne comptent pas de chrétien converti parmi leurs ancêtres, bien que, selon certaines estimations, il existe deux millions de citoyens en Turquie ayant un ascendant arménien.

La plus humiliante et sinistre de toutes ces appellations est un terme usité pour présenter les survivants restants : les « restes de l’épée ». Toujours utilisée de nos jours, ce terme constitue « une expression lourde de sens, qui véhicule l’histoire d’une nation, l’état d’esprit et la disposition psychologique des survivants d’une immense catastrophe, ainsi que la manière avec laquelle ces rescapés sont perçus par les perpétrateurs de cette catastrophe. » Il devient difficile d’échapper au message selon lequel ces Arméniens qui ont survécu ne l’ont pu que parce qu’ils n’étaient pas dignes du noble sabre turc. Mehmed Uzun, un poète et romancier kurde, cité par Peroomian, en saisit éloquemment le sens :

« Toi, un « reste de l’épée », un être qui ne sait donc même plus pourquoi il vit, dont la face est tournée vers les morts et le passé, et non l’avenir, qui ne peut raconter à personne ce qu’il a vécu, qui ignore même comment le raconter et qui, de ce fait, éprouve une honte incommensurable, qui se sent coupable d’être vivant vis-à-vis des morts ! […] qui entend constamment le fracas des épées […] des pointes desquelles […] s’écoulent des gouttes de sang […] »

Ces familles arméniennes survivantes en Turquie marchent sur une corde raide, entre « mémoire et oubli », depuis presque un siècle après l’anéantissement de leurs ancêtres. L’étude psychologique de ces populations est susceptible de nous permettre de mieux comprendre comment des mécanismes insidieux visant à déshumaniser les survivants peuvent renforcer la terreur chez ces survivants.

La date de l’assassinat soudain de l’éditeur et écrivain arméno-turc Hrant Dink, le 19 janvier 2007, illustre douloureusement les mécanismes grâce auxquels les négationnistes du génocide peuvent instiller à nouveau la terreur chez les survivants. Hrant Dink, éditeur d’un journal bilingue en Turquie et grand journaliste, fut abattu en plein jour dans une rue d’Istanbul. Homme au courage rare, il pensait pouvoir trouver le juste équilibre entre le fait d’être un citoyen turc respecté et néanmoins ne pas oublier le sort de ses ancêtres, respecter la douleur de sa communauté et pourtant avoir un large cercle d’amis turcs proches. Ce juste équilibre s’est avéré traître. Et quelque cinq ans après ce crime, les progrès ont été inégaux et peu convaincants, exceptée l’arrestation d’un jeune homme de 17 ans qui, selon un communiqué immédiat du chef des forces de sécurité d’Istanbul, « n’avait aucun lien avec quelque groupe que ce soit » (8). Rappelons que l’assassinat de ce grand Arménien en Turquie suscita la plus grande consternation à travers le monde et qu’en Turquie, 100 000 personnes assistèrent à ses funérailles.

Un lien possible avec ce meurtre a récemment été établi avec le notoire « Etat profond » de la Turquie, lequel, en retour, est lié à un groupe ultranationaliste opérant dans la clandestinité, nommé « Ergenekon ». Ergenekon se composerait d’officiels de la sécurité, de responsables des services secrets, d’éléments de l’appareil judiciaire, de généraux à la retraite et d’hommes d’affaires. D’après la dépêche parue in The Economist (19 juillet 2008), Ergenekon est « le nom d’une patrie mythique dont partirent les tribus turciques, guidées par une louve. » Un autre reportage sur ce lien a été publié par Jason Notte dans le Boston Metro (7 février 2008), citant son entretien avec Jenny White, professeure d’anthropologie à l’université Brandeis (Waltham, Massachusetts). Le professeur White voit dans « l’Etat profond » l’héritage de groupes militaires secrets de l’OTAN mis en place durant la Guerre froide, mais toujours actifs :

« Il est si vaste qu’il est même difficile de le sonder […] Assassinats d’intellectuels enquêtant là-dessus […] – un taux de mortalité très élevé. Il y a eu récemment le meurtre de Hrant Dink, journaliste arménien, dont le procès est toujours en cours. Il est clair que la police était au courant avant que cela n’arrive. Les dossiers ont été perdus [et] la vidéo a disparu. »

La crainte et la terreur que de tels liens peuvent inspirer à une population déjà traumatisée sont évidentes. Non seulement un silence forcé en est issu, mais un silence forcé de l’intérieur, comme nous l’avons rappelé plus haut. C’est avec de grandes difficultés que Kemal Yalcin (9) a pu amener des Arméniens à s’entretenir avec un journaliste turc des plus sympathique tel que lui. Il décrit un instinct conscient ou inconscient chez les Arméniens survivants pour dissimuler leur passé, surtout dans leurs contacts avec un Turc. Le fait que parler du génocide arménien constitue une preuve d’ « outrage à l’identité turque » dans un tribunal demeure une politique d’Etat. Combinaisons de terreur et d’humiliation, se manifestant au plan comportemental par une prudence, une timidité ou une autocensure des plus extrême, les survivants dissimulent leur secret. Tenir bon de quelque manière en faisant montre d’intelligence, de talent, d’assurance ou d’énergie rappelle aux survivants leur vulnérabilité totale à une exposition dangereuse. La mémoire historique leur enseigne que ceux qui se sont élevés furent les premiers à être sélectionnés pour être torturés et liquidés.

Le pressentiment d’être dangereusement exposés peut être observé dans l’échange suivant. Un écrivain arménien de la diaspora, visitant Istanbul en 1963, est enthousiasmé lorsqu’il rencontre un rassemblement d’intellectuels arméniens dans la rue, dont un en particulier qu’il a toujours voulu rencontrer. Loin d’être enchanté, l’intellectuel auquel il s’adresse « murmure des mots inaudibles… Une écrivaine intervient sur un ton de réprimande : « Monsieur, si vous voulez parler à haute voix, parlez en turc ! Si vous devez parler en arménien, alors parlez à voix basse ! C’est la Turquie, vous comprenez ? »

Chacun comprendra, en effet.

Le chauvinisme turc : après-génocide contre avant-génocide.

La psycho-dynamique du génocide arménien et de ses séquelles à long terme proposent un matériau dense, permettant d’étudier les courants sous-jacents du génocide. D’autre part, les antécédents de ce génocide seront aussi d’un intérêt scientifique pour les spécialistes du traumatisme. Ces antécédents couvrent 600 ans d’histoire entre Turcs et Arméniens dans l’empire ottoman.

Le système du millet dans l’empire ottoman définissait des groupes minoritaires semi-autonomes : les communautés grecque, arménienne et juive. En tant qu’ « incroyants », les Arméniens étaient qualifiés de rayas [bétail] et leur témoignage en justice n’était pas considéré comme juridiquement valide. Dans le système du millet, les Arméniens étaient obligés de « porter un bonnet rouge, noir et jaune, avec des bottes et des chaussons violets. » Dans son ouvrage retentissant, A Shameful Act : The Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsability [Un Acte honteux : le génocide arménien et la question de la responsabilité de la Turquie] (10), Taner Akçam expose comment les minorités du millet étaient soumises à d’humiliantes pratiques :

« Il leur était interdit de conduire leur pratique religieuse pouvant déranger les musulmans. Le son des cloches d’églises et la construction d’églises et de synagogues étaient prohibés. Il [leur] était interdit de monter à cheval, de porter des armes et ils étaient obligés de s’écarter à l’approche de musulmans, lorsqu’ils voyageaient à pied. La couleur de [leur] vêtement et de leurs chaussures, ainsi que la qualité des tissus devaient être distincts de ceux des musulmans […] Il [leur] était interdit de porter des caftans à haut col, des matières précieuses ( en particulier, la soie), de la mousseline fine, des fourrures ou des turbans. D’autres édits imposaient les couleurs pouvant être portées ; les chaussures et le couvre-chef des Arméniens, par exemple, devaient être rouges, tandis que les Grecs portaient le noir et les Juifs le bleu turquoise. Il leur était interdit de porter des sabots et devaient attacher des clochettes aux couvertures portées dans les bains publics […] [Leur] avilissement incluait l’interdiction de construire leurs maisons plus hautes que celles des musulmans, comme signe de leur infériorité […] Enfreindre ces restrictions était puni d’amende ou d’emprisonnement, ou même, sous les règnes plus durs, de mort. »

Tant que les minorités se conformaient à leur condition, elles étaient tolérées. Or cette condition exigeait l’acceptation humiliante d’un statut inférieur à celui de la majorité turque. Les exemples que j’ai livrés de traitement pré-génocidaire des Arméniens ne peuvent être décrits que comme la preuve éclatante d’un chauvinisme turc institutionnalisé, intériorisé et ininterrompu. Autre exemple particulièrement frappant, le contexte de la question des nombreux monuments et panégyriques dans la Turquie actuelle, idéalisant un des principaux concepteurs du génocide arménien, Talaat Pacha. Talaat s’enfuit à Berlin sous un nom d’emprunt, mais fut assassiné dans cette ville par un jeune Arménien survivant, Soghomon Tehlirian. En 1943, les restes de Talaat fut transférés en grande pompe depuis Berlin et enterrés de nouveau à Istanbul dans le cadre de cérémonies officielles en tant que héros national, en présence de l’ambassadeur d’Allemagne, Franz von Papen ; par la suite, un boulevard à Ankara et une école à Istanbul furent baptisés en son nom. Pas le moindre soupçon ici de quelque crime d’ « outrage à l’identité arménienne »… A nouveau, les perpétrateurs inversent leur position vis-à-vis de ceux qu’ils ont victimisés, parlant alors d’ « outrage ».

J’ai déjà évoqué la présentation par les Turcs des survivants arméniens en tant que « restes de l’épée ». Le terme est une preuve supplémentaire d’un odieux chauvinisme post-génocide, comprenant aussi actuellement une réelle menace à l’encontre des « restes ». Comparé à l’avant-génocide dans l’empire ottoman, le chauvinisme post-génocide en Turquie est passé d’une mentalité esclavagiste à l’égard des minorités à une fureur meurtrière effrénée à leur encontre. On peut comparer avec les esclaves aux Etats-Unis qui furent abusés en tous points comme esclaves, mais qui firent face aux lynchages de masse, une fois l’esclavage aboli. Les traumatologues pourraient voir dans les modèles turcs décrits un lien systémique entre comportement pré-génocidaire, génocidaire et post-génocidaire, s’étalant sur quelque 700 ans.

Récits des témoins du génocide arménien

Les représentants étrangers, au niveau des responsabilités gouvernementales officielles ou non, étaient nombreux dans l’empire ottoman au tournant du siècle, se traduisant par de nombreux récits sur le génocide arménien. Les médias des Etats-Unis couvrirent largement les événements de 1915-1922, le New York Times assurant à lui seul près de 200 articles de reportages de plus en plus angoissés. Parmi les rapports de premier plan figurent les récits d’Henry Morgenthau (Ambassador Morgenthau’s Story) (11), du Vicomte Bryce (The Treatment of the Armenians in the Ottoman Empire 1915-1916) (12), de Leslie Davis (The Slaughterhouse Province : An American Diplomat’s Report on the Armenian Genocide, 1915-1917) (13) et de Jacob Künzler (In the Land of Blood and Tears : Experiences in Mesopotamia during the World War, 1914-1918) (14).

Pour réalistes qu’ils soient, ces récits de témoins oculaires éludent des agissements considérés comme trop répugnants pour être publiés. Par exemple, Morgenthau écrit : « J’ai passé totalement sous silence les détails les plus atroces, car un récit exhaustif des orgies sadiques dont les Arméniens et les Arméniennes furent victimes n’aurait jamais pu paraître dans un ouvrage américain. » Dans l’édition du 8 décembre 1915 de The Outlook, dans un article intitulé « L’Homme de Constantinople », William Ellis rapporte qu’en dépit d’atroces détails, « je suis heureux que L’Homme de Constantinople n’ait pas tenté de déchirer mon âme par des récits d’atrocités personnelles. » En novembre 1916, The Atlantic Monthly publie « Le Calvaire d’une nation : un récit personnel », précisant que « le récit complet de la déportation ne pourra jamais être couché par écrit, pour la raison qu’il évoque tant de souffrances que cela est indescriptible et tant de cruauté que cela est incroyable. »

Malgré ces avertissements, les récits des témoins oculaires sont indéniablement révoltants. The Atlantic Monthly rapporte encore que « les anciens Turcs […] gardaient en vie la vache qu’il pouvaient continuer à traire. Tel n’est pas le cas des Jeunes-Turcs [perpétrateurs du génocide de 1915] […] Les yeux sont arrachés des orbites […] les ongles extirpés à la racine et […] cheveux et moustaches ôtés lentement, cheveu après cheveu. » Dans un communiqué du New York Times, publié le 12 novembre 1916, le consul d’Allemagne à Mossoul « a vu dans beaucoup d’endroits de telles quantités de mains tranchées de petits enfants que les rues en eussent pu être pavées. » Les Arméniens « ont leurs sourcils arrachés, leurs poitrines découpées, leurs ongles arrachés ; leurs tortionnaires leur sectionnent les pieds ou bien leur enfoncent à coups de marteau des clous comme ils le font pour ferrer des chevaux. » Citant un témoin, Samuel Bartlett, originaire de Toronto, le New York Times poursuit : « Les Turcs se sont aussi emparé de tous les nourrissons dans la ville et les ont jetés dans le fleuve jusqu’à le faire déborder de ses rives. Ils ont fait sortir les prêtres, leur ont appliqué aux pieds des chaussures en fer chauffées à blanc, les ont attaché à des charrettes et les ont forcé à marcher sur de longues distances. » Résumant la mise en œuvre du génocide, le colonel Hawker déclare dans le New York Times en date du 7 juin 1919 : « Le projet turc était d’extraire tous les hommes valides de la communauté et de les attacher. Puis ils les torturaient en découpant leur chair et en brûlant leurs blessures. Finalement, ils leur coupaient la tête en présence des épouses et des enfants des victimes. Les vieillards, les femmes et les enfants étaient [ensuite] rassemblés et conduits de place en place. » L’ambassadeur Morgenthau analyse la psychologie du perpétrateur présidant à ces atrocités : « Le fait fondamental, sous-jacent à la mentalité turque, est son mépris souverain pour toutes les autres races […] [A savoir] un mépris complet pour la vie humaine et un plaisir intense à infliger des souffrances physiques. » Morgenthau conclut sobrement : « Un orgueil véritablement insensé est l’élément qui explique largement [ce comportement]. »

Dans le génocide des Arméniens ottomans, les explications dynamiques du comportement des Turcs que nous avons présentées doivent inclure des motivations qui vont bien au-delà de l’épuration ethnique territoriale. Dans de multiples récits de témoins oculaires, un exemple des plus personnalisé de dégradation semble avoir constitué le modus operandi des perpétrateurs. Après avoir passé en revue des milliers de pages de ces récits, cinq caractéristiques du génocide arménien se détachent :

1. Les atrocités sexuelles et la mutilation physique font partie intégrante du processus génocidaire.
2. Les Turcs rivalisaient de vanité en développant les méthodes les plus diaboliques de torture (à savoir, clouer des fers aux hommes ; mutilation de l’oreille, du nez et des yeux ; seins et mamelons découpés des femmes et rassemblés pour la galerie ; enfoncer de la paille de fer dans l’anus d’un homme et dans son pénis ; dépeçage progressif des membres de la victime).
3. Les tortures sexuelles et les morts prolongées constituaient l’approche préférée.
4. Les membres de la famille étaient, partout où cela était possible, obligés d’assister aux atrocités.
5. Les méthodes de dégradation étaient, partout où cela était possible, conçues afin de maximiser le plaisir du perpétrateur.

La psycho-dynamique de l’humiliation des victimes par un perpétrateur implacable soulève inévitablement des questions d’implication intra-psychique, en particulier des questions de sentiments désavoués. Notons que le mépris démontrable des Turcs pour leurs victimes semble s’être accru à mesure que le génocide se déroulait. Les Turcs ridiculisaient les victimes qui s’alignaient, soumises, en vue du massacre tels des « moutons ». D’un point de vue dynamique, cela renvoie à nouveau à l’inversion du rôle de perpétrateur et de victime. Ayant terrorisé les victimes par toutes les méthodes possibles, le perpétrateur trouve maintenant une justification à son mépris face à l’incapacité de réagir de sa victime. La victime est perçue comme justifiant son propre statut de victime (a). Le parallèle avec le « mouton » est lui aussi révélateur. Les Turcs se sont longtemps identifiés aux loups. Au sein d’une pré-histoire mystique en Asie Centrale, ils croient, comme nous l’avons relevé précédemment, que leurs ancêtres furent allaités par une louve. Or l’image qu’ils se font d’eux-mêmes contraste directement avec le tableau que l’ambassadeur Morgenthau livre des Turcs qu’il connaît fort bien. Il les décrit comme « obséquieux », et même « serviles » et « amorphes », et tout autant soumis à l’autorité. Cette dynamique sous-jacente d’obséquiosité et de servilité honteuses envers l’autorité est-elle le « mouton » caché dans la psyché turque ? D’évidence, pour les Turcs, loups et mouton, vainqueur et vaincu, sont des expériences mutuellement exclusives et ne peuvent être réconciliées. L’une est digne de la gloire la plus extrême, l’autre de la dégradation la plus extrême.

Les récits des victimes-survivants du génocide arménien

Comme pratiquement tous les hommes valides, âgés de 15 à 60 ans, furent raflés, torturés et tués, les récits de ce supplice émanent d’observateurs étrangers. Or avec l’étape génocidaire suivante de la déportation des femmes, des enfants et des vieillards, les témoignages courageux des rares survivants représentent une source centrale (b). Dans la catégorie des récits de survivants, trois témoignages représentatifs se distinguent. A savoir The Knock at the Door : A Journey through the Darkness of the Armenian Genocide [On frappe à la porte : voyage dans les ténèbres du génocide arménien], de Margaret Ajemian Ahnert (15), My Grandmother : A Memoir [Le Livre de ma grand-mère], de Fethiye Çetin (16) et Death March : An Armenian Survivor’s Memoir of the Genocide of 1915 [Marche de la mort : Mémoires d’un survivant arménien sur le génocide de 1915], de Shahen [Chahèn] Derdérian (17). Tous trois portent un témoignage immédiat sur la déportation. Je m’excuse auprès de mes lecteurs pour les abus innommables recensés. Or il s’agit de récits de survivants traumatisés, qui véhiculent les indubitables blessures psychiques d’une profonde souffrance. Ce sont toutes des descriptions d’événements que le silence n’a pu réduire au silence. Il est impossible de comprendre la psycho-dynamique du génocide sans témoigner du témoin et, plus important, sans témoigner des victimes.

Ahnert décrit sa mère Ester, une survivante des déportations, dans les passages suivants :

« [Elle] regarde d’un œil vide devant elle et continue de chanter : « Il ne reste plus personne ! Ils sont tous morts ! […] Je ne peux oublier ! Ils les ont tous tués ! »

« [Ester] accourt à la maison : « Grand-mère, grand-mère, j’ai vue une pendaison dans la rue ! » Grand-mère me fait vite entrer et ferme la porte… « Ne raconte à personne ce que tu as vu ! » « Mais je l’ai vu ! » Grand-mère me file une claque. « Tu n’as pas vu et tu n’as pas entendu ! »

« Au matin, nous découvrons le corps d’une jeune mariée que nous connaissions, d’Amasia… Je vis là son ventre fertile fendu et son bébé mort-né planté sur un sabre fiché dans la poussière, derrière sa tête. »

« De temps en temps, le chef des soldats turcs se penchait de son cheval, saisissait un petit enfant par le bras et faisait tournoyer son corps dans les airs. Puis il fracassait le corps à terre. Il vociférait à tous ceux qui l’écoutaient : « Ne croyez pas que j’aie tué un enfant innocent ! Même ces nourrissons sont des criminels, parce qu’ils portent les semences de la vengeance ! Tuez aussi les enfants ! » J’entendis les soldats dire : « Tuez les enfants aussi ! Tuez-les tous ! » Un soir, Youssouf Bey, un officier retraité de l’armée turque, recevait quelques militaires à dîner… L’un d’eux raconta l’histoire d’un jeune couple qu’il avait capturé lors d’un convoi… « S’il vous plaît ! Ne me séparez pas de ma sœur ! Elle est malade et a besoin de mon aide ! » « Très bien, Djanoum, je vous prends tous les deux ! », répondis-je. Après avoir violé la première, je m’approche de l’autre et réalise que c’est un garçon. Je lui coupe alors les parties avec mon sabre. « Tiens ! Te voilà une fille ! Ça te plaît ? » Alors mes hommes et moi plaquons le garçon contre un mur pour qu’il puisse nous voir sodomiser à tour de rôle la fille… » Eclats de rires et applaudissements fusèrent de toutes parts. »

Fethiye Çetin, avocate turque et militante des droits de l’homme, à l’héritage surprenant, a relaté, dans un récit profondément émouvant, comment sa grand-mère bien aimée lui révéla, non sans réticences, à un âge très avancé, « son secret intime » : elle était arménienne.

« Nous composions une alliance particulière et très secrète. J’éprouvais son envie de se défaire du fardeau qu’elle avait porté durant toutes ces années – écarter les voiles qui dissimulaient son secret, raconter cette histoire qu’elle n’avait jamais partagée avec âme qui vive – mais je pense qu’elle savait aussi que, ayant traversé ma vie sans en rien savoir, je trouverais cela profondément dérangeant. Elle me protégeait. »

« Après avoir franchi le pont à Maden – à Havler – ma grand-mère [à savoir, la grand-mère de la victime survivante] précipita deux de ses petits-enfants dans les flots [l’Euphrate]. Il s’agissait des filles de mon oncle… L’une se noya de suite, tandis que la tête de l’autre remonta brusquement de l’eau. Ma grand-mère – la mère de mon père – repoussa sa tête sous l’eau… Puis elle se jeta dans les eaux en furie et échappa aux regards… Des années plus tard, elle se référa maintes fois à cet épisode et, chaque fois, l’histoire s’achevait par un profond silence. »

Shahen Derdérian est l’une des très rares victimes à avoir survécu au carnage de la déportation et qui a pu relater son histoire atroce. Il ne fut pas tué avant la déportation, car il n’avait que huit ans. Voici son récit :

« Je vis aussi deux policiers s’en prendre violemment à un prêtre arménien. L’un d’eux tirait la barbe de l’ecclésiastique, tandis que l’autre le frappait à coups de fouet. Le prêtre tomba à terre. Alors les gendarmes le firent sortir de la caravane et lui clouèrent des fers à cheval dans la plante des pieds. »

« Ayant reçu leurs ordres du gouvernement turc en personne, ces hommes entreprirent d’extraire les jeunes garçons arméniens de la caravane et les égorgèrent sur place. »

« Ils ordonnèrent à la femme de danser. Elle refusa. Ils lui lièrent les mains et, la menaçant de leurs fusils, réitérèrent l’ordre… Le civil dit à ses larbins de faire danser à tout prix la « sale infidèle »… Sans résultat… Il donna l’ordre de la torturer. Tandis que les hommes la tenaient par les bras, un gendarme lança un petit chaton dans sa culotte. Ils lui lièrent alors les mains dans le dos. Comme le chaton commençait à lacérer sa chair, la femme ne cessait de bondir, s’agitant de gauche à droite, hurlant. Les hommes étaient ravis. La femme tomba à terre. Elle se tordait de douleur. Elle se releva à nouveau, courant çà et là. Ses bourreaux suscitèrent des cris de joie. Un gendarme s’approcha d’elle et fouetta le chaton dans sa culotte. L’animal paniqué la griffant impitoyablement, la malheureuse devenait folle… A la fin, le civil ordonna aux hommes de l’abattre non loin. Elle fut emmenée. Quelques minutes plus tard, nous entendîmes une rafale. »

« Quel privilège de mourir d’une mort naturelle ! »

Le lecteur notera les années d’édition de ces trois récits : 2007, 2008 et 2009. Il notera aussi que deux récits sont dus à des Arméniens et que l’un est un récit publié en Turquie par une avocate turco-arménienne, militante des droits de l’homme. Après quasiment un siècle de lugubre silence de l’extérieur et de l’intérieur, le mur commence peut-être à s’effriter. Et cela semble se manifester simultanément parmi tous les éléments du silence : Arméniens de la diaspora, survivants turco-arméniens et un groupe privilégié de spécialistes des droits de l’homme. Plus simplement, impossible de dépasser le génocide tant que ce crime n’est pas nommé. Ce faisant, peut-être cela aidera-t-il à identifier certains récits prévisibles et imprévisibles par les perpétrateurs eux-mêmes.

Derdérian note qu’un gouverneur, après avoir ordonné à ses policier de disperser des « infidèles » arméniens implorant pitié, hurle à leur intention : « Si je savais qu’il y a de la pitié ne serait-ce que dans un seul de mes cheveux, je l’arracherais ! » Parallèlement, Dadrian cite Nail Bey, perpétrateur notoire, jurant : « Si cela était en mon pouvoir, je créerai à nouveau les Arméniens pour pouvoir les exterminer à nouveau ! »

Fa’iz El-Ghusein, un Bédouin arabe élevé en Turquie et cité plus haut, soumit un rapport détaillé sur « l’Arménie martyre » (septembre 1916) (18). Le rapport contient les agissements d’un perpétrateur, ainsi que son remords inattendu.

« Tandis que nous étions en route, je vis une Arménienne que je connaissais et qui était très belle. Je l’appelai par son nom et je lui dis : « Viens, je te sauverai, et tu épouseras un jeune homme de ton pays, un Turc ou un Kurde ! » Elle refusa et me répondit : « Si tu désires me faire une faveur, je te demanderai une chose que tu peux faire pour moi. » Je lui dis que je ferais tout ce qu’elle souhaitait. Elle me déclara : « J’ai un frère plus jeune que moi, ici, parmi tous ces gens. Je te prie de le tuer avant de me tuer, afin qu’en mourant mon âme ne s’inquiète pas de son sort. » […] Je dois obéir à mes ordres. Alors je lui assène un coup de hache, je lui fends le crâne et il tombe raide mort. Puis elle me dit : « Je te remercie de tout mon cœur et je te demande une autre faveur. » Elle se couvre les yeux de ses mains : « Frappe comme tu as frappé mon frère, un seul coup, ne me torture pas ! » Je lui assène un coup et je la tue. Aujourd’hui encore, je pleure sa beauté et sa jeunesse, ainsi que son courage admirable. »

Margaret Ajemian Ahnert, un des trois récits de victimes survivantes (qui lui fut dicté par sa mère) que j’ai présenté, relate le point de vue d’un perpétrateur en puissance. Ce Turc décrit une juxtaposition quasiment incompréhensible de bonnes intentions et de violence délibérée :

« Le mari turc dit à son voisin arménien : « Ne t’inquiète pas ! Ta famille et la mienne sont amies depuis des années. Tes enfants et les miens sont camarades. Ton épouse et la mienne sont les meilleures amies au monde. Je ne permettrai pas que l’un de vous souffre. J’aiguiserai et j’affûterai mes couteaux chaque jour pour que, lorsque l’ordre se présentera, je vous égorge rapidement et proprement. Toi et ta famille, vous ne ressentirez ni douleur ni souffrance. Je t’en fais le serment en tant qu’ami. »

« La mère de l’auteur, Ester, était choquée : « J’étais bouche bée. Je n’en croyais pas mes oreilles. »

Ces récits de perpétrateurs démontrent que tous ceux qui entrent en contact avec le traumatisme du génocide – y compris les perpétrateurs – ne peuvent s’empêcher d’en être affectés. (d)

De nombreux perpétrateurs opteront pour un déni malveillant, d’autres prétendront qu’ils ne faisaient que leur travail, et très peu ressentiront consciemment un légitime remords.

Après avoir évoqué récits de témoins et récits de survivants victimes, venons-en aux réactions possibles des spectateurs, journalistes, politiciens et universitaires. J’observe trois options les concernant. En choisissant la première option, ils peuvent s’engager sur la voie commode consistant à faire la sourde oreille aux droits de l’homme. Dans la seconde option, untel devient un spectateur détaché, adoptant un « point de vue objectif ». Ou bien ils peuvent choisir la troisième voie, plus difficile, le fait de parler pour ceux qui ne peuvent pas parler, à savoir, préférer la mémoire à l’oubli. La conséquence de la première option est une prédisposition à adopter une position victimisante laquelle, comme il en va des perpétrateurs, peut créer une fureur irrationnelle envers les victimes ou les victimes potentielles. La seconde option laisse l’individu enclin à une aptitude réduite à distinguer le vrai du faux, créant ainsi un vide moral. Israel Charny recense bon nombre d’analyses regrettables de « chercheurs qui s’investissent dans une explication pédante des définitions du génocide et dans un souci obsédant du détail, au point que les faits mêmes qui sont analysés sont perdus de vue. » Seule la troisième option peut, face à la terreur, transcender l’expérience génocidaire et ainsi ré-instituer en soi un sens des valeurs humaines, de l’humanité et de l’esprit humain.

Pour toutes les raisons que j’ai citées, le génocide arménien est qualifié à juste titre de « génocide secret », « génocide oublié », « meurtre racial », « crime contre l’humanité » et de « crime sans nom ». Autant de descriptions qui s’appliquent. Les tentatives par la Turquie de blanchir ces crimes et les criminels qui les ont commis ont été fébriles, mais entre autres dommages, une vérité plus large touchant à l’impulsion génocidaire a été obscurcie : chaque génocide est lié à tous les autres génocides. Cet aperçu est essentiel pour une compréhension psycho-dynamique des mécanismes internes du processus génocidaire. Les perpétrateurs potentiels « testent la conscience, la solidarité et la fermeté du reste du monde » (Dadrian, 1995). Ainsi, chaque génocide constitue une répétition générale pour chaque génocide suivant, n’attendant qu’une évaluation des marques de toute pression contraire pouvant être exercée sur les perpétrateurs. Chaque génocide « requiert la présence d’un état d’esprit génocidaire » (Dadrian, 1995).

Dans le cas des Arméniens, l’activité génocidaire débuta dès 1895, sous le règne du sultan Abd ul-Hamid II. 200 000 civils furent massacrés. Comme nous l’avons vu, les traumatologues enseignent que les perpétrateurs évaluent le succès de leur activité génocidaire en termes des risques encourus lors de tentatives antérieures de leur part (ou par d’autres perpétrateurs). Au plan psychologique, le perpétrateur, épris de son fanatisme pervers, prend à contresens l’absence de réaction extérieure soit pour une faiblesse passive, soit pour une approbation concrète de ses agissements. L’impulsion génocidaire peut donc être renforcée par l’imagerie grandiloquente d’une secrète admiration par le monde extérieur, laquelle alimente alors la tentative suivante. Dans le cas des Arméniens, les répétitions générales eurent lieu en 1895, 1909 et 1912, avant la liquidation finale de toute la population en 1915-1918 (c).

En termes de renforcement des impulsions génocidaires, du fait du succès de tentatives par d’autres, se détache l’analyse perspicace par Hitler du génocide arménien en tant que facteur dans sa décision d’une « solution finale » à l’égard des minorités juives d’Europe. L’Allemagne fut un allié proche de la Turquie durant la Première Guerre mondiale et Hitler était jeune homme dans l’armée allemande, lorsque les Turcs lancèrent leur programme d’extermination en masse. Un des plus proches collaborateurs d’Hitler au sein du mouvement national-socialiste était le docteur Max Erwin von Scheubner Richter, lequel était « l’ancien consul d’Allemagne à Erzeroum [Turquie] et dont les rapports atroces sur le massacre des Arméniens ont été conservés » (Dadrian, 1995). Hitler se référa de manière significative au génocide arménien : « Partout, les peuples attendent un nouvel ordre mondial […] Que l’on songe aux déportations bibliques et aux massacres du Moyen Age […] et souvenons-nous de l’extermination des Arméniens. » Et Hitler prononça sa fameuse déclaration : « Qui, après tout, parle aujourd’hui de la destruction des Arméniens ? » Bardakjian cite aussi des soulignages par Hitler, assimilant Arméniens et Juifs à des « peuples de déchets ». Naturellement, le génocide arménien fut instructif pour les nazis, du fait surtout de l’absence quasi complète de fermeté à travers le monde, laquelle en retour alimente, comme nous l’avons vu, une escalade croissante du déni par la Turquie.

A cause de la dynamique du processus génocidaire, le génocide n’a pas pris fin avec le génocide arménien ou le génocide juif. Les génocides au Cambodge, au Kurdistan, au Rwanda, en Bosnie, au Kosovo, au Congo et ailleurs ont suivi. Dans un ouvrage primé, A Problem from Hell (19), Samantha Powers explique comment les perpétrateurs

« […] gardent un œil sur Washington et d’autres capitales occidentales, lorsqu’ils décident de quelle manière procéder. Talaat Pacha faisait souvent remarquer que personne n’avait empêché le sultan Abd ul-Hamid II d’assassiner les Arméniens. Hitler fut enhardi par le fait que personne au monde ‘ne se souvenait des Arméniens’. »

Le processus fut du même ordre avec Saddam Hussein contre les Kurdes, les Hutus contre les Tutsis, et les génocides en Bosnie, au Kosovo et au Congo. Power recourt au terme « déni plausible » pour décrire la position des Etats-Unis et des puissances occidentales. Pour confirmer l’interconnexion de tous les génocides, elle note comment l’impulsion génocidaire devient « insatiable ».

Finalement, il existe un phénomène spécifique entourant le génocide, mieux appelé peut-être déni du ping-pong : chaque fois, l’opinion n’est pas convenablement alertée par son gouvernement, et ce gouvernement se met alors à invoquer une absence de soutien dans l’opinion pour agir. Dans le cas des Etats-Unis, Power décrit le déni du ping-pong comme une relation circulaire « délibérée » entre dirigeants politiques et opinion publique. Dans une citation prophétique d’Arthur Koestler sur la Seconde Guerre mondiale, Power réitère : « Vous pouvez convaincre [des manifestants] une heure durant [ou jusqu’à ce que] leur système mental d’autodéfense se mette à travailler et, en une semaine, les haussements d’épaules en signe d’incrédulité reviennent tel un réflexe […] » En vérité, il y a là une vision de la déréalisation dans l’espace dangereux séparant « savoir et ne pas savoir ». Des périodes cumulées de déréalisation peuvent conduire à une mise à l’écart dépréciatrice de sentiments, non seulement envers autrui, mais aussi soi-même. Le message est clair. En prenant connaissance d’un génocide, même un spectateur ne peut en fuir les conséquences.

Notes

1. http://www.palgrave-journals.com/ajp/journal/v70/n3/full/ajp201012a.html
2. http://utpjournals.metapress.com/content/g6146623m16g3648/fulltext.pdf
3. http://books.google.fr/books?id=thoNwuDmHEQC&lpg=PP1&ots=Lx5Bpad9sm&dq=International+Handbook+of+Multi-Generational+Legacies+of+Trauma&pg=PP1&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
4. http://www.ideajournal.com/articles.php?id=27
5. http://hgs.oxfordjournals.org/content/9/1/1.abstract
6. http://books.google.fr/books?id=Nzcj9nmbEiUC&lpg=PP1&ots=7nEwpuc2Ca&dq=Black+Dog+of+Fate&pg=PP1&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
7. http://araratmagazine.org/2010/06/peroomian-turkey-post-1915/
8. http://www.nytimes.com/2007/01/23/world/europe/23turkey.html
9. http://www.gomidas.org/books/KemalYalcin.htm
10. http://books.google.fr/books?id=E-_XTh0M4swC&lpg=PP1&ots=wZCd8GuS0Z&dq=A+Shameful+Act:+The+Armenian+Genocide+and+the+Question+of+Responsibility&pg=PP1&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
11. http://books.google.fr/books?id=ENsLAAAAYAAJ&ots=UJszrIPdB1&dq=Ambassador+Morgenthau%E2%80%99s+Story&pg=PR3&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
12. http://books.google.fr/books?id=H0mfmdThGLAC&lpg=PP1&ots=GGwifr1pR7&dq=The+Treatment+of+the+Armenians+in+the+Ottoman+Empire+1915-1916&pg=PP1&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
13. http://www.armenian-genocide.org/Education.16/current_category.122/resourceguide_detail.html
14. http://books.google.fr/books?ei=TBO-TPzpI4OglAfhg7nmBw&ct=result&id=9uMhAQAAIAAJ&dq=In+the+Land+of+Blood+and+Tears:+Experiences+in+Mesopotamia+during+the+World+War,+1914-1918&q=In+the+Land+of+Blood+and+Tears:+Experiences+in+Mesopotamia+during+the+World+War,+1914-1918&redir_esc=y#search_anchor
15. http://books.google.fr/books?id=lXzZAAAAMAAJ&q=The+Knock+at+the+Door:+A+Journey+through+the+Darkness+of+the+Armenian+Genocide&dq=The+Knock+at+the+Door:+A+Journey+through+the+Darkness+of+the+Armenian+Genocide&hl=en&ei=phO-TJTDGcGclge3xNThBw&sa=X&oi=book_result&ct=result&redir_esc=y
16. http://books.google.fr/books?id=dQaDSQAACAAJ&dq=My+Grandmother:+A+Memoir&hl=en&ei=yhO-TIHgDMKqlAfOrqzoBw&sa=X&oi=book_result&ct=result&redir_esc=y
17. http://books.google.fr/books?id=ivNhQwAACAAJ&dq=Death+March:+An+Armenian+Survivor%E2%80%99s+Memoir+of+the+Genocide+of+1915&hl=en&ei=4BO-TIm7EYS0lQfEtqXhBw&sa=X&oi=book_result&ct=result&redir_esc=y
18. http://www.archive.org/details/martyred_armenia_1009_librivox
19. http://books.google.fr/books?id=UgtZzDIftqsC&lpg=PP1&ots=aq_tNFMcag&dq=A+Problem+from+Hell&pg=PP1&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false

a. Au début de sa carrière, Hitler se réfère aux Arméniens en tant que victimes de leur absence de courage et de combativité. La « solution de la question juive », ajoute-t-il, exige donc un « affrontement sanglant ». Sinon, « le peuple allemand finira par ressembler aux Arméniens. » (Dadrian, 1995, p. 402).
b. Pour un développement sensible et merveilleusement écrit sur la thérapie personnelle d’une Arménienne, liée au fait de grandir au sein d’une famille de survivants, voir Topalian (2000).
c. De plus en plus, dans les familles arméniennes en diaspora, l’acte de témoigner a lieu de manière intergénérationnelle et se manifeste de façon continue. Adolescent en 1915, mon beau-père fut exposé à des crimes d’une atrocité épouvantable dans son village ancestral de Keghi, près de Kharpert. Entre autres crimes, il fut obligé de voir les Turcs tuer le fils d’un villageois arménien, découper les organes génitaux du garçon et forcer le père à manger le foie de son fils. La complicité forcée d’avoir été contraint de voir l’innommable conduisit mon beau-père à revivre cette scène particulièrement atroce toute sa vie, cette terreur dissimulée explosant périodiquement dans des cauchemars et des souvenirs visuels.
d. Dans The Unknown Black Book [Le Livre noir ignoré] (2008), une étude de la Shoah dans les territoires soviétiques occupés par l’Allemagne, Rubenstein et Altman relèvent que « face au traumatisme de leurs propres hommes, les commandants allemands décidèrent de trouver un moyen de massacrer femmes et enfants qui épargnait aux soldats toute souffrance émotionnelle. » (p. 10)
e. Dans les déserts brûlants de Deir-er-Zor, où il rend hommage aux femmes et enfants arméniens qui y périrent en masse, Peter Balakian est stupéfait de découvrir sur place des amas d’ossements humains (« Bones », extrait de Black Dog of Fate, New York Times Magazine, 12/7/08).

[Diplômé de Harvard College et docteur en psychologie de l’université Columbia, Jack Danielian a suivi ensuite une formation post-doctorale en psychanalyse à l’Institut Américain de Psychanalyse (Centre Karen Horney), où il exerce actuellement en qualité de formateur, d’analyste responsable de projet et de doyen de l’Institut. Il a travaillé durant 30 ans comme praticien spécialisé dans le traumatisme, les effets intergénérationnels du génocide et la dynamique de la honte. Il a évoqué ces thématiques en 2007 à Erevan, lors d’un Second Congrès international en Arménie. Il est l’auteur de plus de 25 études scientifiques, dont un chapitre sur l’identité culturelle arménienne paru in Recent Studies in Modern Armenian History (Armenian Heritage, 1972).]

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Source : http://araratmagazine.org/2010/10/terror-and-armenian-genocide/
Traduction : © Georges Festa – 12.2011.