lundi 5 décembre 2011

Khatchig Mouradian - The Last of the Armenians / Le dernier des Arméniens


Le dernier des Arméniens : une chasse au trésor dans des villages près de Diyarbakir

par Khatchig Mouradian

The Armenian Weekly, 20.11.2011


« Ils cherchent des trésors ? », s’enquiert un Kurde auprès de notre chauffeur, tandis que les autres examinent d’un œil curieux notre voiture. Nous sommes dans le village de Kabi (aujourd’hui Bagivar), qui comptait dix-neuf foyers arméniens avant le génocide.

Je peux à peine voir George dans la banquette arrière. Il brandit ses anciennes et nouvelles cartes de la Turquie, essayant de déterminer quel village visiter ensuite.

Notre chauffeur Umit (« espoir » en turc) explique aux habitants que nous sommes des Arméniens venus des Etats-Unis, en quête de témoignages culturels et religieux de nos ancêtres dans la région.

« Y avait-il une église arménienne dans ce village ? », demandons-nous. George est persuadé qu’il y en avait une – nous voulons simplement déterminer son emplacement. Statisticien, qui a étudié, des années durant, les archives démographiques ottomanes (1), George détient une liste d’églises et de monastères qui existaient jadis dans toute la province de Diyarbakir, village par village.

Une discussion animée s’ensuit en kurde entre notre chauffeur et les autres, qui prennent le thé devant la maison où nous nous sommes garés. Un homme âgé concentre l’attention ; il explique quelque chose, tout enthousiaste. « Tu crois que le vieil homme sait où le trésor est caché ? » Je tente timidement de plaisanter. George sourit et replonge dans ses cartes.

Un autre habitant, muni d’une information que lui a transmise le vieil homme, saute dans notre voiture et nous voilà partis. Après toute une série de virages à gauche et à droite, dans des rues rocailleuses, nous arrivons à destination. L’homme nous indique cérémonieusement un édifice et nous dit : « Voilà où se trouvait l’église arménienne. »

Nous photographions le bâtiment guère inspirant qui a remplacé l’église arménienne avec le zèle de paparazzi espérant une célébrité, mais ne découvrant que son cousin éloigné. On devine à nos mines que nous ne pouvons pas continuer à nous documenter sur des églises qui ont été rasées à même le sol.

« Existe-t-il une église arménienne encore debout par ici ? », demandé-je en turc au premier quidam qui passe. C’est une vieille femme et je m’imagine qu’elle doit savoir. Pas de chance, elle ne sait pas ; elle n’est arrivée dans la région de Diyarbakir qu’il y a vingt ans, mais – lot de consolation – elle adore les Arméniens « comme s’ils étaient mes parents et enfants ! », dit-elle.

Je n’abandonne pas. Quelques conversations plus tard, nous avons une nouvelle destination : Satikoy. George, dont la grand-mère est de Diyarbakir, souligne le fait que les 70 foyers de Satikoy étaient tous peuplés d’Arméniens avant le génocide.

***

Satikoy compte une mosquée. Son imposant bâtiment parmi des maisons sans prétention est difficile à éviter. Et notre église se trouve à cet endroit précis.

Un habitant me raconte que le toit de l’église s’effondra « après le départ des Arméniens ». Un autre intervient pour rectifier : « Il veut dire après le katliam, le soykirim (termes turcs pour « massacre » et « génocide », respectivement).

Le toit fut rebâti plus tard et l’ensemble monastique converti en mosquée.

L’intérieur de ce qui fut autrefois le vank [monastère] de Toukh Manoug Khatch (khatch signifie croix en arménien) a été repeint et il n’existe plus aucune trace visible de son passé arménien. Au dehors, nous contemplons l’étendue, aujourd’hui stérile, de ce qui fut jadis le vignoble de l’église. Avant le génocide, les Arméniens de Diyarbakir et des environs avaient coutume de se rendre dans ce complexe monastique lors des fêtes de l’Exaltation de la Sainte Croix, à la mi-septembre, m’apprendra le Révérend Leylékian à mon retour aux Etats-Unis.

Je sors du complexe et j’entame une balade. Je surprends quelques personnes en train de parler à notre chauffeur au sujet des cartes de George, lui demandant si nous cherchons quelque trésor. Hrant Dink réservait une réponse imparable à ceux qui en Turquie rôdent parmi les cimetières et les églises arméniennes en ruines, en quête de trésors : « Vous creusez et vous cherchez des trésors sous terre, disait-il, sans voir que le véritable trésor marchait sur la terre dans ces régions et fut anéanti ! »

Les voix de George, Umit et des habitants obsédés par le trésor s’apaisent lentement. Je me trouve maintenant dans une rue étroite, entre le complexe monastique et une hauteur. Un vieux tracteur approche. Je m’écarte. Le conducteur sourit et me demande d’où je viens.

« Je suis un Arménien d’Amérique ! Je suis venu voir l’église ! », lui répondis-je.

Il éteint le moteur et descend du tracteur. Il se met à me parler en détail des Arméniens qui vivaient au village, voici presque un siècle. Il me désigne un endroit voisin, empli de maisons : « Le cimetière arménien se trouvait là ! Ils l’ont détruit et construit ces maisons. J’ai demandé à notre imam si l’islam permet cela. Il m’a dit qu’aucun site religieux ne devrait être profané. »

Son regard est triste, lorsqu’il s’exprime. Puis ses yeux s’emplissent de larmes.

« Mon père était un jeune garçon arménien, lorsque le génocide est arrivé. Toute sa famille fut massacrée – ses parents, ses frères, ses sœurs. Il fut emmené par des nouveaux arrivants et survécut. Il ne reste plus aucun Arménien ici ! »

Il détourne son regard.

Je songe à mes grands-parents, ceux que j’ai connus et ceux que je n’ai jamais rencontrés. Je m’avance vers lui. Nous nous serrons dans nos bras.

Je vois George qui s’approche, cartes dans une main, caméra de l’autre. Je lui demande de nous photographier tous les deux. Peu après, l’homme rallume le moteur. Mais, avant de démarrer, il nous indique une direction opposée : « Marchez 200 mètres environ par là ! Il y a une étendue où les Arméniens se rassemblaient pour célébrer leur fête religieuse. Il n’y a rien maintenant. Mais vous sentirez leur présence… » Le bruit de son engin couvre sa voix.

Je me tourne vers cette direction et commence à marcher.

J’ai découvert le trésor.

NdT

1. Cf. George Aghjayan, « A Demographic Narrative of Diyarbekir Province Based on Ottoman Records », The Armenian Weekly, April 2011, p. 19-22 - http://www.armenianweekly.com/wp-content/uploads/2009/02/AWeekly_April_2011_web.pdf

Version turque de cet article, paru dans Radikal – lien : http://www.radikal.com.tr/Radikal.aspx?aType=RadikalHaberDetayV3&Date=25.11.2011&ArticleID=1070575&CategoryID=132&fb_source=message

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/11/20/the-last-of-the-armenians/
Traduction : © Georges Festa – 12.2011.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.