samedi 3 décembre 2011

Kiracos de Gantzac - Histoire des Arméniens / Giragos Gantzagetsi's History of the Armenians

Carte de l’Arménie zakaride, vers 1200 après J.-C.
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Kiracos de Gantzac
Histoire des Arméniens
Université d’Erevan, Arménie, 1982, 352 p. (en arménien)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 27.07.2009


Kiracos de Gantzac (vers 1200 – 1273) écrivit cette Histoire des Arméniens, alors qu’il approchait de sa soixante-dixième année. Fait remarquable, malgré la guerre et cette époque bouleversée, il put disposer de quasiment tout le corpus de la littérature arménienne classique, et aussi de bon nombre d’œuvres étrangères, préservées, parfois dans des bibliothèques troglodytes, grâce aux efforts opiniâtres d’une élite intellectuelle ecclésiastique dévouée. C’est cette littérature qui apporta à Gantzac un vaste horizon intellectuel, au sein duquel il composa un résumé substantiel de l’histoire arménienne, depuis l’imposition du christianisme au 4ème siècle jusqu’à la fin du 12ème siècle, prélude à un témoignage unique sur l’invasion de l’Arménie par les Tatars au 13ème siècle.

L’effondrement en 1045 de la dynastie bagratide eut pour conséquence radicale de nouveaux rapports dans la vie des Arméniens, rapports qui devaient ensuite conditionner directement l’évolution de la société arménienne jusqu’au déclin de l’empire ottoman, au 19ème siècle. Contrastant avec de précédentes périodes d’effondrement dynastique, l’éclipse des Bagratides devait, cette fois, s’accompagner de l’éradication quasi complète de l’élite séculière arménienne, qui avait été la colonne vertébrale d’un Etat arménien indépendant. En Arménie, seule l’Eglise survécut comme classe privilégiée. Or, sans lien avec la noblesse séculière, elle le fit en tant que structure administrative d’Etats occupants. C’est sous cette forme que l’Eglise allait dominer la vie arménienne et entrer dans un processus qui menaçait de réduire une population autrefois définie par un Etat et désormais par une religion.

Le récit de Gantzac saisit une période de cette transformation des rapports socio-politiques arméniens et de la mutation qualitative de l’Eglise, à mesure que cette dernière lutte pour survivre à une situation nouvelle. Il révèle au lecteur une Eglise égoïste, une Eglise tournée vers l’intérieur, indifférente à ses responsabilités sociales traditionnelles, reléguant ses ambitions politiques antérieures visant une indépendance de l’Etat et mise au service de ses privilèges, se préparant à vivre en paix avec des puissances impériales oppressives. Néanmoins, en dépit de ce tableau sévère, nous observons aussi dans cet ouvrage comment une partie de l’Eglise produisit un exceptionnel patrimoine culturel, lequel contribua à la formation de la nation arménienne moderne.

I. L’effondrement des piliers de l’Etat

Avant la création au 9ème siècle de l’Etat bagratide, la société arménienne avait déjà connu quatre siècles d’absence de l’Etat, suite à l’écrasement de la monarchie des Arsacides [Archagouni] par les Persans et les Byzantins au 5ème siècle. Or, à travers et, en fait, dès la conquête chrétienne, les grands cadres de la vie sociale et politique arménienne furent déterminés par des relations triangulaires entre une aristocratie autochtone de longue date, une classe ecclésiastique des plus riche et puissante et la masse de la population ordinaire, le tout au sein soit d’un Etat indépendant, de formations étatiques relativement autonomes ou même comme vassaux de trônes étrangers. Les siècles qui suivirent la chute des Bagratides en 1045 et l’éradication de la noblesse arménienne instituèrent des conditions nouvelles de développement historique. L’Eglise arménienne et la population arménienne durent désormais coexister seules dans une soumission quasi impuissante à des Etats étrangers, qui comptaient maintenant leurs propres élites séculières solidement établies en lieu et place de leurs homologues arméniennes et appuyées par leurs communautés d’importance.

Malgré la disparition du royaume et de l’Etat arsacide, les familles nobles arméniennes – parmi lesquelles les Mamikonian, les Bagratouni [Bagratides], les Kamsarakan, Artsrouni et autres – demeurèrent en possession de leurs domaines terriens, d’un certain niveau de pouvoir politique, ainsi que d’une notable capacité militaire. Bien qu’agissant en tant que vassaux de leurs maîtres persans ou arabes, ils nourrissaient des idéaux d’indépendance politique, suscités souvent par une Eglise politiquement militante et ambitieuse. Naturellement, ils le faisaient non pas dans l’intérêt de la nation arménienne, mais afin d’affranchir leurs étroits privilèges du fardeau des impôts et des obligations dues aux étrangers. L’on songe immédiatement à la révolte de Vartanants au 5ème siècle contre la domination persane, au soulèvement des Bagratides en 702-703 de notre ère, à celui des Mamikonian en 743 après Jésus-Christ contre le pouvoir arabe et au triomphe des mêmes Bagratides au 9ème siècle. Mais, à partir du 11ème siècle, dans le sillage des conquêtes seldjoukides, tatares, mongoles et turques, les perspectives d’un Etat arménien furent radicalement restreintes.

L’élimination, après 1045, des institutions séculières arméniennes supprima ce qui constituait, avant même l’ère chrétienne, les piliers essentiels d’une politique arménienne indépendante ou autonome. Les Mamikonian, autrefois le fer de lance de plus d’une dynastie arménienne, avaient déjà été chassés du devant de la scène, suite à l’échec de leur insurrection contre les Arabes. L’heure du départ sonnait maintenant pour les Bagratouni [Bagratides], les Artsrouni et autres familles nobles moins illustres. Au sein de l’Arménie historique, il ne restait plus aucune force sociale capable de reprendre le combat pour l’indépendance de l’Arménie. A l’avenir, les élites séculières devaient grandir et se développer principalement en diaspora. Peu implanté en Arménie même, mais continuant à dominer la vie des Arméniens, le phénomène aura un impact non négligeable sur le développement et le sens du mouvement de libération nationale durant les siècles suivants.

(Firent naturellement exception à ce tableau d’ensemble des principautés plus modestes, qui perdurèrent et jouèrent un rôle significatif dans l’histoire et le mouvement de libération arménien. Ce genre d’entités survécurent en particulier aux limites orientales de l’Arménie. Dans l’Artsakh et le Siounik, aux 13ème et 14ème siècles, elles accueillirent même une partie de l’intelligentsia arménienne et soutinrent certaines des meilleures institutions universitaires et culturelles de cette époque. Dans ces mêmes régions, des membres de l’Eglise basée à Etchmiadzine participèrent eux aussi activement, durant les 16ème et 17ème siècles, aux projets de libération vis-à-vis de l’occupation ottomane et persane. Saisissant l’opportunité du déclin de l’empire persan, au 18ème siècle, les héritiers de ces domaines luttèrent pour l’indépendance, sous l’égide de David Bek. Ils furent finalement démantelés par les soins de l’empire tsariste, redoutant la menace qu’ils pouvaient représenter pour son contrôle du Caucase.)

Parmi les vestiges de l’Etat et de la royauté arménienne au 11ème siècle, la seule institution destinée à devenir l’unique élite dominante et organisée au sein de l’Arménie fut l’Eglise. Or celle-ci avait fondamentalement changé. Depuis ce qui constitua de fait son triomphe militaire au 4ème siècle (1), un clergé arménien très politisé, y compris durant des périodes d’absence de l’Etat, était parvenu à s’appuyer sur la noblesse locale pour sa sécurité et pour la consolidation de ses richesses et de ses privilèges. Or, après 1045, il n’avait que des puissances étrangères avec qui négocier son existence. Le récit de Gantzac révèle une Eglise impliquée dans ce processus, reléguant, du moins pour l’essentiel, toute ambition d’indépendance politique et se positionnant afin de survivre à la conquête tatare. Gantzac rappelle avec fierté les combats de l’Eglise sur le plan politique au 5ème siècle et les efforts aspirant à un Etat, que ces luttes traduisaient. Or aucune inspiration de ce genre ne transparaît dans l’action des hommes d’Eglise à son époque.

Dans une saisissante préface, Gantzac suggère une prise de conscience des nouveaux rapports qui structurent la vie des Arméniens. Il écrit :

« [Alors que] les historiens précédents avaient un bras sur lequel s’appuyer – soit un roi célèbre, soit le chef de familles nobles réputées […], nous […] sommes privés de tout cela, puisque les royautés arsacide et bagratide ont disparu depuis longtemps, les principats arméniens n’apparaissent nulle part et que, si tant est, ils se dissimulent en terre étrangère. » (p. 25)

En dépit de cette note de regret, l’on ne peut s’empêcher de noter que Gantzac dispose d’un bras nouveau, l’histoire, comme le manifestent ses préoccupations marquées et récurrentes quant au bon fonctionnement de l’Eglise, sa situation dans la société et ses perspectives d’avenir. L’Histoire de Gantzac se déroule en premier lieu comme l’histoire de l’Eglise et de son clergé, tandis que celle-ci entreprend des réformes urgentes afin d’éviter la désintégration, qu’elle négocie des relations initialement difficiles avec les conquérants tatars et qu’elle collecte des dîmes, tout en s’engageant dans des actions culturelles. Parmi ces dernières, figurent des polémiques théologiques majeures, prenant la défense de l’Eglise arménienne et de ses traditions. La référence à la « belle époque » ne renvoie pas aux bonnes fortunes de l’Etat arménien, mais à l’accumulation de richesse qui libérait le personnel de l’Eglise de toute nécessité matérielle et de tout travail. Gantzac tient ainsi en haute estime la monarchie arménienne de Cilicie, laquelle « entreprend de prendre soin de l’ensemble des besoins matériels de tous les habitants » des institutions monastiques « à travers le pays » (p. 140).

Cette Histoire des Arméniens admire Moïse de Khorène [Movsès Khorénatsi], le fondateur de l’historiographie arménienne et le moins féru de théologie des historiens classiques arméniens. Mais elle ne remonte pas jusqu’à l’antiquité pré-chrétienne, qui est l’apanage de Khorène. Il n’y a pas non plus de place dans cette œuvre pour ces panégyriques en l’honneur d’hommes d’Etat avisés ou de braves guerriers, lesquels émaillent le récit de Khorène, combattant pour l’indépendance de l’Arménie. Gantzac reflète la réalité de son temps, celle de membres apolitiques de l’Eglise, qui ont remplacé dirigeants et chefs de guerre à l’avant-scène de la société arménienne.

II. La situation du peuple

Kiracos de Gantzac ne raconte pas et ne peut raconter l’histoire du peuple arménien au sens convenu du « peuple », tel que défini par Mikaël Nalpantian. Cette Histoire des Arméniens n’est pas une histoire de la vie de la majorité de la population, des catastrophes qui lui arrivèrent et de ses espoirs d’émancipation. Elle fournit néanmoins un matériau substantiel permettant de reconstituer le contexte de la vie de la population ordinaire, qui travaillait dur, sans être payée, les terres du seigneur tatar comme de l’évêque arménien, bâtissait les châteaux que ces derniers occupaient et leur payait impôts et dîmes, lesquels soutenaient leur pouvoir, leur statut, leur luxe et leurs privilèges.

Dans la vision théologique de l’histoire, chez Gantzac, l’invasion tatare est présentée comme le « châtiment divin », en réponse aux « péchés du peuple ». Or, par delà ce mantra bien connu de l’histoire arménienne classique, où les Arméniens du peuple apparaissent comme des pécheurs invétérés, le discours de Gantzac voit dans la conquête tatare la fin d’une brève période de renouveau dans le destin de l’élite séculière arménienne, tel qu’il se manifesta dans la principauté autonome des Zakarian, née d’une alliance militaire arméno-géorgienne (2). Bien que « soumis au roi de Géorgie » (p. 122), le prince arménien Isaac [Sahak] et son frère Ivan, commandant les forces unifiées arméno-géorgiennes, remportèrent :

« […] maintes batailles héroïques […] et s’emparèrent de vastes portions de territoire qui étaient occupées par les Persans et les Arabes […] »

De telles victoires jetèrent les bases prometteuses d’un Etat indépendant, que le triomphe des Tatars enterra. C’est alors qu’advint

« […] l’effondrement qui avait été prédit par Saint Nersès, notre Catholicos, et provoqué maintenant par une nation d’archers. Nous vîmes de nos propres yeux la destruction et la souffrance qu’ils occasionnèrent dans tout le pays. » (p. 168)

Bien qu’affrontant essentiellement les forces des élites étrangères, désormais établies en terre arménienne, les principales, mais non les seules victimes des invasions tatares furent les Arméniens de peu – paysans, artisans et citadins. Les troupes tatares qui les harcelaient fondirent « telles des sauterelles sur les champs, les montagnes, les vallées […] » (p. 172). Ils surgirent avec une telle violence que ce fut « comme si la terre eût été engloutie par une inondation » (id.). Chacun était témoin et prenait connaissance de « drames déchirants » et d’un « deuil tragique » :

« […] Chacun pouvait voir comment le sabre moissonnait sans pitié hommes et femmes, adolescents et enfants, vieillards et infirmes, évêques et prêtres, enfants de chœur et secrétaires. Les nourrissons au sein étaient projetés contre des rochers, tandis que de jeunes beautés étaient violées ou enlevées […] [Les Tatars] s’adonnaient au massacre comme s’ils se rendaient à un mariage ou à quelque festivité […] Le pays tout entier était empli de cadavres et il n’y avait personne pour les ensevelir. Les larmes de leurs proches avaient séché et il n’en restait plus pour les pleurer. » (p. 173)

Tout n’était que mort et destruction à Dumanis, Chamchoulta, Tbilissi, Garin, Yerzindjan et Sébastia [Sivas]. Animés d’une « cupidité jamais satisfaite » (p. 173), les cavaliers tatars entreprirent le « pillage de nombreuses provinces, s’emparant de l’or et de l’argent, des habits précieux, des chameaux, mulets, chevaux et d’un bétail innombrable » (p. 202). Le pays fut « mis à sac […] et réduit à des décombres », et sa population « asservie » (p. 182-183).

Attirés par une « abondance de trésors », les soldats « massacrèrent sans pitié les hommes, les femmes et les enfants » du Lori, « détruisant biens et possessions ». A Ani, « ils s’emparèrent de tout ce qu’ils purent trouver, dévalisèrent les églises, semèrent la destruction à travers la ville […] et […] anéantirent sa gloire […] »

Conquête et pillage furent mis en œuvre avec un talent et une technologie militaire quasi invincibles. Montés sur « des chevaux de course inépuisables » (p. 174), les soldats tatars faisaient pleuvoir un « déluge de flèches » sur les villes dont ils « abattaient » les défenses « à l’aide de nombreuses machines ». Farouches guerriers, ils étaient dirigés par des généraux dotés d’une « profonde sagesse », qui « disposaient leurs forces avec sagacité », soucieux en particulier de « disperser » les nombreuses troupes non tatares au sein de leurs armées, afin d’ « éviter quelque trahison (possible) » (p. 202). Ces troupes comptaient aussi des Arméniens, certains peut-être en quête de fortune, d’autres contraints de s’enrôler afin de rembourser quelque dette ou simplement conduits là pour gagner leur subsistance, ayant été chassés de leurs terres.

De puissantes descriptions donnent une idée de l’échelle et de la violence de l’invasion tatare, qui eut pour résultat la fuite de dizaines de milliers d’habitants, principalement vers la Cilicie, qui fut ainsi

« […] inondée d’une multitude d’hommes qualifiés ou non, venus de tout le nord-est (à savoir l’Arménie), fuyant le territoire qui avait été dévasté par l’assaut des Tatars. » (p. 140)

A mesure que les Arméniens abandonnaient leurs terres ancestrales, les colonisateurs étrangers, parmi lesquels des Tatars accompagnés de « familles entières », les occupaient (p. 170). Si l’immigration arménienne en direction de la Cilicie fournira les bases sociales de la monarchie arménienne de Cilicie, elle accéléra dramatiquement la mutation de l’Arménie, passant d’un territoire peuplé à une écrasante majorité d’Arméniens à une entité multiethnique, processus qui avait débuté lors de l’occupation arabe.

Pour les Arméniens qui restèrent, les Tatars nourrissaient des projets à long terme quant à leur exploitation continue et intensive. Une fois leur pouvoir assuré, les dirigeants tatars

« […] donnèrent pour instruction aux restants, ceux qui avaient échappé au sabre et à l’esclavage, de rentrer dans leurs foyers, leurs villages et leurs cités, et de se mettre à les reconstruire à leur profit (les Tatars) […] Le pays commença ainsi lentement à prospérer. » (p. 188)

Ces « restes », « quasi nus et affamés », furent soumis à un régime d’imposition, qui « les appauvrit tous et emplit le pays de cris et de malheurs ». Chaque année, des « officiels malveillants » exigèrent des niveaux insupportables d’impôt (p. 261), sans égards pour la solvabilité de la population. Il convient de noter que cette imposition s’opérait sans discrimination aucune et frappait « Persans, Arabes, Turcs, Arméniens, Géorgiens et Alains », conduisant toutes ces nations « aux portes de la mort ».

Sans Etat et privées de toute élite politique autochtone, l’existence de la population ordinaire et le fruit de son labeur étaient désormais voués exclusivement à la subsistance d’un Etat étranger oppressif et de ses élites séculières étrangères. Mais avec une spécificité toute particulière ! L’Eglise arménienne continuera de profiter du travail des serfs arméniens et des dîmes collectées auprès de ses paroissiens, la valeur de ces dernières étant rehaussée, car n’ayant pas à verser le moindre impôt aux nouveaux maîtres de l’Arménie.

III. La lutte des hommes d’Eglise pour la survie

La survie de l’Eglise arménienne, alors que tous autour d’elle perdaient leurs dirigeants, au sens figuré et littéral du terme, est l’un des phénomènes les plus remarquables de l’histoire arménienne. L’Eglise survécut, sans jamais avoir disposé d’un pouvoir étatique, excepté une force armée. Ce qui s’avéra naturellement être un avantage, l’Eglise ne représentant par conséquent aucune menace directe pour la conquête étrangère. Mais, fait essentiel pour sa survie et qui la distinguait de l’aristocratie séculière, son profond enracinement et son immense influence sur une population nourrie par des milliers de paroisses à travers le pays. Ajoutée à cela, la lutte continue de l’Eglise contre la noblesse séculière et le pouvoir étranger avait forgé un cadre doté d’une identité idéologique spécifique et une capacité d’organisation administrative et sociale à toute épreuve. Ce qui apparaît clairement, lorsque Gantzac retrace le retour de l’Eglise de l’abîme, tandis qu’elle lutte pour se réformer et rasseoir son pouvoir sur ses ouailles, lequel se dissipait rapidement.

Or ce genre de ressources internes n’eussent pas, à elles seules, suffi à sa survie. Il fallait que l’Eglise fût aussi protégée, assistée et s’avérât utile aux deux puissances extérieures. L’essentiel, dans cette affaire, était d’amener les dirigeants étrangers de l’Arménie, parmi lesquels les Tatars, à intégrer dans leur système de gouvernance une Eglise arménienne apolitique, qui avait de fait démontré sa capacité à confier une population passive à un régime étranger. A l’époque de Gantzac, l’Eglise d’Arménie reçut aussi un soutien significatif de la diaspora basée dans l’Etat arménien de Cilicie. Là, les dirigeants de l’Etat et de l’Eglise, liés par de nombreux fils aux paroisses de la mère patrie, ont pu aussi nourrir l’ambition d’y étendre les frontières de la nouvelle monarchie arménienne et continuèrent par conséquent à s’intéresser à la survie de l’Eglise.

Mais, pour prouver sa valeur, l’Eglise devait tout d’abord remettre en ordre son assise des plus chancelante. Des décennies d’instabilité, d’invasions étrangères, de guerres et de délabrement avaient pris leur part. Au 13ème siècle, sa législation et sa structure internes, ses institutions, son organisation au niveau national, ainsi que ses coutumes et traditions étaient quasiment en pièces. Même durant l’autonomie prometteuse des Zakarian (3), Gantzac note le déclin de l’Eglise. Alors que « chaque bataillon géorgien possède son prêtre pour dire la messe à ses soldats », regrette-t-il, les Arméniens n’ont « aucune Eglise itinérante » (p. 125), relevant que la pratique a cessé, depuis « la suppression des grandes seigneuries princières, du fait de l’oppression persane et arabe ». « L’asservissement aux étrangers » a tellement « corrompu et vicié » (p. 126) l’Eglise arménienne que, tentant de la rétablir, le prince Isaac [Sahak] fit face à une institution « qui avait perdu l’habitude d’appliquer » jusqu’aux rituels les plus élémentaires et institués de longue date (p. 129).

Pire, le cœur même de l’Eglise était menacé par l’ascendant d’un clergé dégénéré, intéressé et opportuniste. Entre autres « vices majeurs », la pratique des évêques consacrant des prêtres non en fonction de leur mérite, mais « contre argent sonnant et trébuchant ». En retour, ces prêtres « mal éduqués », « indignes », « prostitués », « maquereaux […] agissant en qualité de prêtres » (p. 210), se mettent à exiger un paiement illégitime pour leurs offices religieux. Allant jusqu’à « s’emparer des biens et des foyers de leurs ouailles ». Beaucoup partent « chasser » ou « faire office de scribes » à des fins lucratives, au lieu de répondre aux besoins de leurs paroissiens. Ce malaise institutionnel était si répandu que Gantzac juge l’Eglise « hors des règles et des constitutions de nos apôtres et de nos dirigeants. » (p. 213)

Cette corruption aliène et éloigne de l’Eglise la base plébéienne. L’homme et la femme du peuple, qui travaillent dans les domaines de l’Eglise et lui paient les dîmes qui la soutiennent, se mettent à la défier et à déserter en nombre. A mesure que « l’amour se dessèche et que la cruauté règne » dans le pays, « la religiosité elle aussi diminue et la perfidie relève la tête. » (p. 24) Au mieux, l’indifférence et, au pire, le mépris imprègnent les comportements populaires à l’égard de l’Eglise et du clergé. « Ne cessant de maudire et blasphémer », « d’impardonnables pécheurs » témoignent leur « mépris envers notre foi, notre Créateur, le baptême, les anges et les prêtres […] » (p. 220). En lieu et place d’un respect silencieux, « palabres et rires » se font entendre lors de la messe (p. 218). Tandis que l’Eglise perd son emprise sur la population, « beaucoup vivent une existence […] se jouant de la volonté, des règles et des instructions de Dieu » (p. 216-217), instructions et règles écrites, cela va sans dire, par l’archevêque et l’évêque.

Recourant à de sinistres visions d’appauvrissement, au cas où ses serfs et ses contribuables l’abandonneraient, l’Eglise décide sans barguigner de recouvrer son autorité. Avec l’aide directe du catholicos Constantin [Kostandin] Ier Bardzabertsi, dont le siège est alors en sécurité en Cilicie, un concile du clergé aboutit à un texte réformateur (4), sous la forme d’une

« charte constitutionnelle, courte et aisément compréhensible, conçue à partir des règles de nos saints Pères afin de pourvoir aux nécessités de la vie tant ecclésiastique que séculière. » (p. 214)

Au moyen d’instructions destinées à être appliquées à travers toute l’Arménie, l’ambition de l’Eglise est de centraliser l’autorité, rétablir l’ordre dans ses rangs et consacrer un clergé efficace et éduqué, afin de répondre plus efficacement à cet enjeu de la reprise en main d’une population rebelle. C’est ainsi que seuls des prêtres ayant suivi des études, âgés au minimum de 30 ans, purent devenir évêques. De leur côté, les prêtres eurent pour obligation d’avoir au moins 25 ans et d’avoir eux aussi fait de bonnes études. Les paiements indus, en échange de services, lesquels éloignaient une population déjà affamée, devaient cesser. Les rituels et coutumes, qui servaient à attacher des congrégations à l’Eglise et étaient tombés en désuétude, devaient être remis à l’honneur (p. 218-220).

Parallèlement, s’ouvrit un second front, destiné à imposer une autorité ecclésiastique absolue sur les évêchés et les paroisses. Un « exercice d’effort particulier » fut exigé en la matière, afin de « ramener sur la bonne voie » non seulement « les prostituées », non seulement « les incroyants et les sorcières », mais « les pécheurs de toute espèce. » Un service secret d’agents à la solde de l’Eglise fut institué, afin de surprendre et punir les mécréants. Des espions devaient être postés aux « portes des villes et des châteaux, à l’entrée des villages et des fermes ». Des prêtres locaux se virent confier la responsabilité de « surveiller sans cesse », afin d’être constamment « au fait du comportement de tout un chacun ». En cas d’impossibilité de « remplir cette tâche à titre personnel », ils étaient obligés de recruter « l’assistance d’un confrère » (p. 220). « Deux fois par an », les évêques devaient « inspecter leurs évêchés, afin de nommer des subordonnés vertueux et avisés, capables d’exécuter les ordres de l’Eglise. » (p. 219) Au bas de l’échelle, les prêtres de paroisse devaient « rassembler chaque année leurs paroissiens, en séparant hommes, femmes et enfants, afin de leur confier des instructions spécifiques (p. 220).

« Instiller la crainte de l’enfer » en chacun et obtenir ainsi l’obéissance requise constitue l’objectif de tous ces efforts. Ceux « qui refusent » de s’y soumettre « doivent faire l’objet d’un avertissement et d’une amende », ainsi que d’un « châtiment spirituel et physique » (p. 219). Afin de faire un exemple, les « récalcitrants » doivent avoir « la langue coupée ou percée et lacée à l’aide d’un fil de fer. » Puis, la victime devait être ignominieusement « exposée un jour durant » afin d’être maltraitée par la foule, avant d’être contrainte de « payer une amende » laquelle, fait notable, devait être établie « en fonction de ses capacités » (p. 220) ! Tout cela étant naturellement censé profiter aux âmes du peuple, à leur bonheur éternel.

Or, tout en répondant de la sorte aux nécessités célestes de ses ouailles, l’Eglise s’assura que celles-ci remboursassent immédiatement ce service ici-bas sous la forme de produits terrestres de luxe à l’attention du prêtre et de l’évêque. Inspirer la « crainte de l’enfer » au sein des masses plébéiennes avait pour principal objectif d’assurer les revenus de l’Eglise. Censée être l’expression de la volonté du fondateur de l’Eglise arménienne, saint Grégoire l’Illuminateur, une clause centrale dans la réforme établie exigeait que « le prêtre insiste sur le paiement des dîmes par le peuple », lesquelles, une fois entre les mains de l’Eglise, seraient à proportion réparties en direction de chaque échelon ecclésiastique supérieur (p. 221). Cette réforme stipulait aussi que

« la population, de gré ou de force, donne ce qui est dû au prêtre – le fruit de chaque arbre et de chaque plante, une juste part sur chaque troupeau, des présents pour la célébration des mariages, des vêtements pour les funérailles […], ainsi que de la nourriture et des habits […] afin que le prêtre puisse prier et dire la messe. » (p. 220-221)

C’est ainsi que l’Eglise parvint à rétablir son autorité auprès d’une population asservie, surexploitée, perdurant à travers les siècles avec l’aval supplétif du pouvoir étranger, possédant villages, fermes, domaines monastiques et serfs, tous administrés par un appareil organisationnel relativement indépendant et une idéologie religieuse distincte.

IV. Coexistence pacifique du seigneur tatar et de l’évêque arménien

Quelque heureuses qu’aient pu être les réformes de l’Eglise, son existence continue dépendait en dernier ressort du bon vouloir des puissances étrangères, lesquelles dominaient désormais l’Arménie. Durant la première période de la conquête tatare, l’Eglise et ses officiels n’échappèrent ni aux destructions, ni aux pillages, ni à la répression, ni à la prison, ni au meurtre, ni à l’asservissement. Gantzac, qui relate ces violences, en fut lui-même victime. Néanmoins, une fois leur conquête assurée, les Tatars, suivis par les futurs maîtres ottomans de l’Arménie, comprirent fort bien dans quelle mesure leurs intérêts coïncidaient avec la tolérance d’une Eglise arménienne apolitique.

Assuré d’avoir soumis toute menace d’opposition, le pouvoir tatar proposa à l’Eglise arménienne des concessions matérielles, lesquelles l’aidèrent notablement à consolider ses positions. Gantzac relève que Sartakh, fils du khan tatar Mangou [Mongku], qui s’était converti au christianisme,

« […] fut d’un grand secours pour l’Eglise et pour les chrétiens. Avec l’accord de son père, il obtint un édit exemptant l’Eglise et ses prêtres de tout impôt […] et publia une déclaration stipulant que quiconque tenterait d’imposer des chrétiens risquerait la peine de mort […] » (p. 257)

Tout en imposant des taxes fragilisantes à la population en général, un des vassaux de Mangou Khan prend soin de « n’en soutirer aucune auprès des hommes d’Eglise, car il n’y est pas autorisé par le khan » (p. 261). Outre le fait de recouvrer ses droits sur des terres et des biens perdues auparavant, l’Eglise obtint plus encore sous la forme d’un présent impérial (p. 258), lequel fut en retour préservé de ses ennemis envieux. Lorsque le roi arménien de Cilicie, Héthoum Ier, lui rendit visite, Mangou Khan en personne

« […] publia une déclaration ferme, avertissant que nul ne saurait oser s’en prendre à lui ou à son pays. Il publia aussi un autre édit, accordant la liberté aux églises dans toutes les provinces. » (p. 263)

Les autorités tatares allèrent jusqu’à faciliter l’existence de leurs sujet chrétiens en organisant la construction de nouvelles routes de toutes parts, afin que les pèlerins chrétiens pussent rassembler leurs forces » avec des ordres stricts pour que « nul ne leur porte atteinte » (p. 223).

De telles concessions avaient peu à voir avec la foi chrétienne de tel ou tel chef tatar ou quelque qualité humaine que ce soit de la part d’autres officiels. Les accords passés avec l’Eglise arménienne s’inscrivaient dans un calcul politique pragmatique. Il s’agissait là de stratagèmes en vue de contrôler, nés de la commodité et de la nécessité. L’Eglise arménienne apolitique, qui exerçait un contrôle effectif sur la population, agissait de facto afin de réconcilier la masse de la population avec le pouvoir tatar. Sa doctrine chrétienne de soumission aux puissants de la terre, combinée à sa force d’organisation, contribuait avec succès à détourner, étouffer ou supprimer toute velléité de résistance ou de révolte.

Nul besoin, il va sans dire, de quelque décision consciente de la part de l’Eglise, à ce sujet, pour agir en tant qu’agent d’une telle réconciliation. Il suffisait qu’elle prêchât sa théologie à des ouailles réceptives et terrorisées au sein d’un vide politique. L’empressement des Tatars à s’accommoder avec l’Eglise arménienne comportait d’autres bénéfices pour les conquérants. Aux yeux de la population arménienne, le pouvoir tatar était étranger et impénétrable, sur le plan linguistique, social et culturel, une réalité que relève la description de la vie, des mœurs et coutumes tatares par Gantzac. L’interlocuteur autochtone, davantage familier et traditionnel, que l’Eglise représentait, était censé assurer un exercice plus stable de la domination étrangère.

Outre l’impératif de maintenir l’ordre en Arménie, les concessions tatares envers l’Eglise étaient aussi dictées par les nécessités de leurs combats pour la suprématie régionale contre les forces arabes, persanes et autres. Les compromis passés avec le royaume arménien de Cilicie, encore solide, pouvaient là contribuer à préserver un flanc important, les laissant libres de poursuivre leurs ambitions ailleurs. Les concessions à l’Eglise en Arménie, que l’Eglise et l’Etat arméniens de Cilicie avaient pris l’initiative de réformer, constituaient des avancées à cette fin. En retour, l’Eglise et l’Etat arméniens de Cilicie, eux-mêmes désireux de briser leur isolement régional, seraient incités, quelles que fussent leurs ambitions à long terme, à réprimer toute ambition politique immédiate dans le cadre d’une Eglise réformée en Arménie.

V. Héritage pour l’avenir

En lisant le récit, par Gantzac, du combat de l’Eglise pour se réformer au plan intérieur et instaurer une coexistence avec les maîtres tatars de l’Arménie, l’on ne peut s’empêcher de noter une absence de tout sens de responsabilité sociale, qu’elle pourrait avoir pour le bien-être de ses fidèles. Se manifeste, en outre, une indifférence frappante pour la nationalité de l’autorité séculière, en lieu et place d’une volonté de restauration d’un pouvoir séculier arménien indépendant. Préoccupations négligeables pour une Eglise aux intérêts de laquelle pourvoyaient désormais les autorités tatares.

Or, à l’instar des autres féodalités, l’Eglise arménienne, en dépit de son histoire égoïste et collaborationniste, ne fut pas résolument et unanimement réactionnaire, au sens de ne rien compter dans son œuvre qui pût être utile à des mouvements progressistes ou démocratiques ultérieurs. Avec un contrôle absolu de toutes les institutions éducatives et culturelles et, en partie aussi, du fait de la prospérité matérielle qui découla de sa coexistence avec les conquérants étrangers, elle parvint à laisser derrière elle un patrimoine culturel durable, lequel se révéla d’une valeur inestimable au moment des Lumières et de la renaissance nationale arméniennes aux 18ème et 19ème siècles.

L’ouvrage de Gantzac éclaire avec admiration les efforts remarquables d’hommes, non moins remarquables, qui, aux époques les plus difficiles, préservèrent des foyers d’étude et des bibliothèques. Voyant dans les livres « les monuments vivants pour les générations à venir de toutes les nations », Gantzac réserve des éloges particuliers à des hommes tels que le prêtre Vanakan qui, fuyant l’agression étrangère,

« […] au sommet d’une crête rocheuse, creusa une grotte de ses propres mains […], où il édifia une petite église […] et où il rassembla et déposa de nombreux livres, car cet homme était très savant […] Beaucoup venaient le voir pour apprendre de lui […] et lorsque leur nombre devint trop grand, il dut descendre de la grotte et rebâtir l’Eglise et ses salles d’étude au pied de la grotte. » (p. 176)

C’est grâce aux efforts d’hommes de cette trempe que Gantzac, ses contemporains et ceux qui les suivirent, y compris nous, purent et peuvent lire les œuvres de la littérature arménienne classique. Grâce à leurs efforts, nous pouvons feuilleter les volumes merveilleusement reliés et illustrés de Moïse de Khorène, que Gantzac dépeint élogieusement comme « le plus riche et le plus sage par sa science » et dont l’histoire, écrite dans « une langue habile », bien que « de peu de pages, est immense par sa profondeur » (p. 23). D’autres auteurs, qui ont survécu pour bâtir l’avenir, parmi lesquels Khazar Barpetsi, Pouzant Posdos, Agathange, Korioun, Yéghiché (6), tous cités par Gantzac et auxquels son accolade à Stépanos Orbélian, qui « atteignit les sommets de la pensée philosophique, littéraire et critique » (p. 62), s’applique selon des modalités diverses.

Parmi ses contemporains, Gantzac rend particulièrement hommage à Mékhitar Gosh, le maître incontesté de la pensée juridique arménienne. Fondateur du monastère de Nor-Getik (5), Gosh, écrit Gantzac, fut « un homme avisé et aimable, réputé pour son esprit versé dans les lois » (p. 127), qui légua des « ouvrages d’une profonde sagesse » au profit des étudiants (p. 161). Autres personnalités « illuminant le pays à la manière d’éclaireurs » (p. 135), des musiciens tels que Khatchadour de Daron [Daronetsi], « saint homme et au savoir immense, mais célèbre en particulier pour son art musical » (p. 154). Associés à Gosh, figurent des dentellières, des femmes dont l’œuvre « reproduisait fidèlement » la forme humaine du Christ, « suscitant grande admiration chez tous ceux qui les découvraient » (p. 157).

C’est grâce aux efforts d’hommes tels que les intellectuels, les artistes, les poètes, les philosophes, les architectes, les sculpteurs, les musiciens, les scribes, les copistes, les professeurs et les bibliothécaires – pour la plupart membres de l’Eglise – qu’une grande partie de la culture arménienne fut élaborée et préservée tel un fil continu à travers des siècles d’absence de l’Etat. Ce fil sera repris par les Arméniens lorsqu’ils émergèrent de leur condition de subordination en qualité de « religion loyale » envers l’empire ottoman pour se déterminer eux-mêmes en tant que nation et peuple. Ils reprirent la langue écrite qui avait été préservée afin de l’utiliser comme fondement de l’arménien littéraire moderne, susceptible de les aider à rassembler les pans divisés de leur terre et de leur peuple grâce à un sentiment national commun d’identité. Le récit des combats de Vartanants par Gantzac représente une contribution à la préservation de cette tradition de respect pour la résistance et de haine pour la conquête étrangère, qui deviendront les pierres angulaires de l’identité nationale arménienne moderne.

Dans la meilleure tradition qui soit, l’admiration de Gantzac pour la littérature, l’art et la culture n’a cependant rien d’académique. Les traducteurs arméniens du 5ème siècle « ne furent pas de simples traducteurs » ; ils furent « des éducateurs et des maîtres capables de pressentir des développements futurs », ils furent « capables de déplier les secrets de textes complexes et de rendre simples et compréhensibles un discours empreint d’un sens profond » (p. 36). Ils « furent les piliers de l’Eglise, de solides murailles protectrices pour leurs fils, des chandeliers de lumière et des torches embrasées, illuminant chaque recoin. » (p. 36).

L’intellectuel et l’artiste véritable sont au service de la société et de l’individu, participent consciemment aux mouvements sociaux de leur époque. « Ces êtres sont des hirondelles chantantes, des colombes à la voix douce et des hommes sages, amoureux de la vertu et dénonciateurs du vice. Ils sont des maîtres pour les enfants et la jeunesse, des modèles du bien, des joyaux pour les jeunes femmes et des vœux pour les épouses. Ils offrent réconfort aux anciens et solidarité aux faibles, ils vont à la rencontre de celui qui est déchu et reprennent le pécheur, ils poussent et motivent le paresseux et guident les progrès de l’enthousiaste. Epris eux-mêmes d’études, ils critiquent ceux qui haïssent celles-ci. » (p. 36)

Cette tradition, qui a si bien servi le peuple arménien, nous serait des plus précieuse aujourd’hui, en ces temps d’intellectuels apolitiques.

***

L’ouvrage de Kiracos de Gantzac est un trésor et pas seulement parce qu’il suscite une réflexion critique sur le rôle de l’Eglise dans l’histoire et la société arméniennes et du fait de son témoignage sur un aspect du patrimoine littéraire et culturel arménien.

Dans le contexte des tensions et des antagonismes actuels que connaissent les relations arméno-géorgiennes, cette évocation prolixe des tensions et antagonismes aux 12ème et 13ème siècles, centrée sur les luttes pour la propriété et la terre, livre un arrière-plan instructif éclairant. Le discours de Gantzac est aussi empreint d’une certaine qualité universelle, recourant à des critères usuels pour décrire Arméniens et non Arméniens, musulmans et chrétiens. Même s’il n’est pas toujours exempt d’un vitriol anti-musulmans, Gantzac reconnaît, comme nombre d’autres historiens arméniens, la réalité de chefs musulmans méritants. A un autre niveau, il note que l’élite arménienne possède un même pouvoir de violence, pillage et massacre que les non Arméniens. Le prince Isaac [Sahak II Bagratouni], qu’il admire, est présenté dans son ambition et ses méthodes comme un homme sauvage et cruel, guère différent des autres seigneurs guerriers arabes, géorgiens ou tatars. Un humanisme certain transparaît même dans un épisode des relations arméno-géorgiennes, montrant des hommes et des femmes se hissant au-dessus de l’antagonisme religieux et national dans des actions mutuelles de solidarité humaine (p. 189).

Pour toute étude de l’histoire arménienne aux 12ème et 13ème siècles et pour toute vision panoramique de l’évolution et du développement de l’histoire arménienne, cet ouvrage est des plus actuel et passionnant.

Notes

1. Voir notre recension de l’Histoire d’Agathange (Erevan, Université d’Etat, 1983, 552 p.), parue in Groong, 01/05/2011 - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010501.html (Note de l’A.). Traduction à paraître sur notre blog (NdT).
2. Sur l’histoire de l’Arménie zakaride ou Arménie Zakarian (1201 – vers 1260), cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Arm%C3%A9nie_zakaride (NdT).
3. Id.
4. Allusion à la réforme de la discipline ecclésiastique instituée en 1243 - http://fr.wikipedia.org/wiki/Constantin_Ier_Bardzabertsi (NdT)
5. Actuel monastère de Gochavank, près de Dilidjan (marz du Tavouch, Arménie), inspiré du nom de son fondateur. (NdT)
6. Voir nos recensions parues in Groong, 01.05.2001 (Agathange); 19.10.2001 (Khazar Barpetsi); 30.12.2001 (Yéghiché) ; 28.07.2003 (Korioun) (Note de l’A.)
Traductions à paraître sur notre blog (NdT).

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20090727.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.