mercredi 7 décembre 2011

Occupy Wall Street : The Armenian Connection / le lien avec l'Arménie

Manifestants d’Occupy Wall Street, New York, Zuccotti Park, 17.09.2011
© David Shankbone – http://fr.wikipedia.org


Occupy Wall Street : la connexion arménienne

par Anoush Ter Taulian

www.armenianweekly.com


A Occupy Wall Street (OWS), j’arborais un tee-shirt que j’avais réalisé où il était écrit « La Turquie Orientale occupe l’Arménie Occidentale », lorsque quelqu’un vint me voir et me demanda : « Est-ce que ton tee-shirt concerne Thanksgiving ? » J’ai alors décidé de camper à OWS et d’installer une table d’information sur l’Arménie. Je fabriquai un prospectus disant que des multinationales de la machine de guerre des Etats-Unis, comme Godrich, Chevron, Raytheon, Exxon, United Technologies et Northrop Grumman, dépensent plus de 7 milliards de dollars en ventes vers la Turquie et des millions de dollars en soutien aux membres du Congrès des Etats-Unis, afin qu’ils ne votent pas de résolution sur la reconnaissance du génocide arménien.

Un prêtre arménien eut la gentillesse de m’aider à imprimer les prospectus. Lorsque je lui ai demandé si nous pouvions avoir des Arméniens, des Grecs et d’autres pour monter un groupe de prières à OWS, comme le faisaient les musulmans, il m’a dit : « Je n’ai pas le temps. Je suis seul à rendre visite dans des hôpitaux et des familles. » Lorsque j’ai appelé une de mes amies arméniennes pour lui demander de venir et de nous aider à notre table, elle me dit : « Ne vont-ils pas nous reprocher d’être là ? » J’ai parlé aussi à l’une des responsables de la Fédération de la Jeunesse Arménienne (AYF) de New York, qui m’a dit : « Ne seront-ils pas vexés, si nous venons ? » Malheureusement, ces Arméniens ont perdu le contact avec certains des idéaux et des objectifs qui présidaient à Occupy Wall Street – dont celui de donner à la population une chance de s’exprimer contre l’injustice sociale.

Alors que beaucoup d’Arméniens s’étaient déjà exprimés à titre personnel à OWS, il n’y avait aucune présence d’organisations ou de collectifs arméniens, pouvant aider à éduquer l’opinion américaine sur des problématiques arméniennes. J’ai appelé l’ANCA pour obtenir une liste de multinationales, comme Coca Cola, Pfizer, Frito Lay et Motorola, qui soutiennent la politique négationniste de la Turquie, mais ils n’avaient aucun délégué à New York pouvant aider à faire passer l’information ou faire signer des pétitions arméniennes. Alors qu’il y avait chaque jour des manifestations à OWS par des groupes représentant les enseignants, les médecins et les infirmières, les syndicats et les écologistes, certains Arméniens furent apparemment trop conservateurs pour s’associer à OWS. Peut-être craignaient-ils d’être pris dans une arrestation en masse ou bien n’apprécient-ils pas cette révolution à la base ?

Après avoir passé neuf années dans la zone de guerre en Artsakh, j’ai contacté beaucoup de gens dans les médias, à mon retour aux Etats-Unis, mais il est très difficile d’obtenir une couverture par la presse de questions touchant l’Arménie. Je vis alors OWS comme une opportunité idéale en relations publiques. Ma table et mes pancartes arméniennes ont été photographiées par des centaines de gens et circulent beaucoup sur Facebook et Twitter. J’ai été interviewée par des journalistes de télévisions et de radios du monde entier. J’ai aussi pu parler à des tas de gens, qui voulaient en savoir plus sur le génocide. Un jeune Arménien de 14 ans s’est approché et m’a dit que sa grand-mère l’emmenait parfois à l’église, mais que, comme les gens parlaient arménien, il ne comprenait rien. Il ne savait pas grand chose sur le génocide, mais il m’a posé un tas de questions. Un jeune Irlandais est venu à ma table et a expliqué le génocide à ses amis, qui n’en avaient jamais entendu parler. Chaque jour, plus d’un millier de gens visitaient OWS et beaucoup n’avaient aucune idée de l’endroit où se trouve l’Arménie.

Dans mes prospectus et mes interventions, j’ai aussi mentionné le fait que les Arméniens sont autochtones sur leur terre et que les multinationales nuisent aux droits des peuples partout dans le monde. Les compagnies minières et pétrolières placent les profits au-dessus de la population, empoisonnent la terre et rendent les gens malades. Beaucoup d’autres populations autochtones se sont exprimées à OWS. Le Mouvement des Indiens d’Amérique [American Indian Movement] avait une table sur le génocide de leur peuple et la spoliation de leurs terres et de leurs droits. J’ai rencontré une femme Inuit, dont la tribu ne compte plus que 3 000 membres. J’avais installé ma table arménienne à côté des Arawaks de Puerto Rico, qui m’ont aidée à surveiller et ranger mon matériel arménien. J’ai réalisé pour eux un tee-shirt où il était écrit « Taino Genocide 1492 » [Génocide Taïno 1492] (1).

Un Turc, qui campait en dehors du parc, brandissait des pancartes telles que « Pendez les dictateurs turcs ! » et « Brûlez le drapeau turc ! » Il était ulcéré de s’être vu refuser sa retraite et d’avoir été poursuivi pour avoir manifesté en Turquie. Quand je lui ai demandé s’il reconnaissait le génocide arménien, il m’a répondit que oui, mais qu’il n’ajouterait pas cela à sa liste des injustices en Turquie. Une Turque s’est précipitée sur ma table arménienne en crachant des obscénités, mais globalement les gens me soutenaient.

OWS était très bien organisée. Il y avait une bibliothèque, une plate-forme des médias, une tente de premiers secours avec acupuncteurs et praticiens de reiki, alimentation nutritive, des toilettes avec prêts de vêtements, équipes de nettoyage, espace scénique ouvert, repas d’échanges, sécurité, réunions en assemblée générale, ainsi qu’un groupe de réflexion avec des débats quotidiens du genre « Quelle différence entre une entreprise et un être humain ? » Des gens pédalaient à bicyclette pour recharger des batteries et des médiateurs intervenaient sur appel. C’était vraiment édifiant de voir autant de jeunes gens débattre de la façon d’améliorer l’Amérique et leurs existences. Naturellement, il y avait beaucoup de problèmes dans un espace aussi ouvert. Il y avait des voleurs et des toxicomanes, comme dans toute l’Amérique. Il y avait des problèmes sanitaires et d’espace. La croissance à un rythme rapide du site fut un véritable défi.

Je dormais le 15 novembre à 0h50, lorsque Zuccotti Park fut cerné par un millier de policiers. Je rassemblai le peu de choses et les ouvrages que j’avais apportés – sur le génocide arménien, l’autodéfense de l’Artsakh et la destruction du cimetière de Djoufa [Djougha] – et je m’échappai. Ce fut une invasion chaotique. Les gens n’eurent même pas le temps d’emballer leurs affaires et la police détruisit beaucoup d’objets de valeur. Les journalistes furent empêchés de pénétrer dans les zones intérieures où des manifestants étaient passés au gaz lacrymogène et frappés. Six journalistes et 220 manifestants furent arrêtés. Au lieu de dialoguer avec les groupes organisateurs sur la manière d’aborder les problèmes, plus de 7 millions de dollars furent gaspillés en heures supplémentaires versées à la police.

Durant quelques semaines à New York, sur la terre sacrée et spoliée des Lénape, livrée aujourd’hui aux promoteurs immobiliers et à la spéculation, les gens se sont permis de rappeler ce que les choses pourraient être s’il existait une gouvernance sans profit spéculatif, ni politiciens corrompus, ni lois oppressives, ni entreprises rapaces. OWS continue d’exister dans nos têtes et nos cœurs. J’espère qu’il y aura des tables arméniennes dans tous les sites Occupy à venir.

Contact : anoush49@hotmail.com.

NdT

1. Sur les Taïnos, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Ta%C3%AFnos

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/11/24/occupy-wall-street-the-armenian-connection/
Article paru le 24.11.2011.
Traduction : © Georges Festa – 12.2011.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.


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