dimanche 18 décembre 2011

Ruben Melkonyan - On some tendancies of contemporary Turkish historiography / Sur certaines tendances de l'historiographie turque contemporaine

© Denoël, 2008

Sur certaines tendances de l’historiographie turque contemporaine

par Ruben Melkonyan

Fondation Noravank, 17.11.2011


[Depuis des décennies, la Turquie se démène contre la reconnaissance du génocide arménien non seulement au plan politique, mais aussi universitaire. Rappelons que l’historiographie turque soi-disant officielle, dans son essence, opère une même distorsion de l’histoire, s’agissant en particulier du génocide arménien ou de la question arménienne. L’historiographie turque a reçu la tâche de présenter l’histoire d’une manière nouvelle, à savoir en la falsifiant, depuis le fondateur de la république de Turquie, Kemal Atatürk, sous le contrôle direct duquel elle se trouvait. Les attaques de l’historiographie turque à l’encontre de l’identité arménienne s’accentuèrent notablement en 1965 et ce processus s’est poursuivi jusqu’à maintenant. Aujourd’hui, la question du génocide arménien est une priorité n° 1 pour l’historiographie turque qui, à cet égard, met en œuvre une politique systématique.

Dans un tel contexte, les articles et entretiens donnés par les historiens turcs, qui diffèrent du point de vue officiel, revêtent un intérêt particulier. Lors des débats qui furent lancés après 2005 et, surtout, après la signature des protocoles arméno-turcs, certains historiens et commentateurs turcs objectifs se sont mis à publier des articles et des interviews relatifs au génocide arménien, articles où parfois il est possible de découvrir d’intéressantes révélations et aveux. Précisons que ces matériaux ont été principalement publiés dans des médias turcs relativement plus libres. Nous présentons ci-dessous, traduits, certaines opinions des chercheurs turcs sur le génocide arménien, qui illustrent les développements intervenus dans un petit segment des milieux universitaires turcs.]

Taner Akçam (historien) – Halil Mentes, qui occupa le poste de ministère des Affaires Etrangères et de président du Parlement à l’époque des Jeunes-Turcs, mentionne dans une lettre écrite depuis Malte que, s’ils n’avaient pas exilé les Arméniens et les Grecs, ils n’auraient jamais pu établir leur Etat. Des paroles similaires furent prononcées en 1920 dans le Parlement de Turquie par Hassan Fehmin : « Avant de procéder aux déportations, nous savions que nous serions qualifiés d’assassins », déclara-t-il, posant la question suivante : « Pourquoi avons-nous pris le risque d’être qualifiés d’assassins ? » Il livra alors cette réponse : « Nous étions obligés de faire cela, dans l’intérêt de notre patrie sacrée. »

La république de Turquie, de même, fut établie à la suite du génocide arménien de 1915. La réputation et la gloire des fondateurs de la république de Turquie constitue une part inséparable de notre identité nationale. Les critiquer ou les accuser revient à s’accuser soi-même et c’est très difficile. Or, parmi les fondateurs de la république de Turquie, figurent des gens qui prirent part au génocide de 1915 ou qui en eurent connaissance ; voilà pourquoi il nous est difficile d’évoquer ce sujet.

D’après les statistiques ottomanes officielles de 1919, environ 800 000 Arméniens furent tués. Facile à dire : 800 000 Arméniens furent tués et il est évident que l’Etat est responsable du meurtre de tant de gens. Examinons maintenant cette question en détail : supposons que 800 000 personnes moururent « de faim, de conditions misérables, pour des raisons inconnues », etc. Certes. Or, en 1916, 1917, 1918, le gouvernement ottoman déplaça 1,5 million de musulmans sans aucun problème. Comment l’Etat, qui réinstalla sans problème 1,5 million de musulmans, ne put-il éviter la mort d’environ 1 million d’Arméniens ?

Vous savez, nous avons affaire à un mensonge officiel. Ils disent que « les Arméniens auraient attaqué à revers et c’est pourquoi nous les avons exilés des régions en guerre et réinstallés dans des endroits plus sûrs, afin qu’ils ne puissent pas nous combattre. » Précisons que les Arméniens furent exilés de toutes les régions d’Anatolie – Ankara, Brousse, Kütahya, Amasia, Tokat, Samsun, Edirne, Tekirdag. Les Arméniens furent exilés de ces vilayets vers les déserts de Syrie et d’Irak. Parallèlement, d’après les documents turcs, la Syrie et l’Irak étaient déclarés zones de guerre. Les Arméniens furent exilés du centre de l’Anatolie, des vilayets les plus en sécurité, où aucun incident ne se produisit, et envoyés vers une zone de guerre, vers la guerre avec les Britanniques. N’est-ce pas étrange ?

Nous sommes las d’entendre la phrase : « Laissons cette question aux historiens. » Le ministère turc des Affaires Etrangères et nos diplomates, sans la moindre raison, sont devenus de grands historiens. Et après cela, vous diriez que nous devons laisser cette question être étudiée par les historiens ? Autrement dit, nous ne la laisserons aux historiens que lorsqu’ils diront ce que nous voulons qu’ils disent. Ou le contraire – vous n’autorisez pas les historiens dont le point de vue diffère du vôtre. Il s’agit d’un problème totalement politique et il est nécessaire que les hommes d’Etat des deux pays s’asseyent autour d’une table et le règlent.

La Turquie ne peut vivre en couvrant ce crime. C’est une honte pour la Turquie. Avec cette honte, la Turquie ne peut ni devenir membre de l’Union Européenne, ni trouver sa place dans le monde moderne. Ils ne le permettront pas tout simplement. Nous appelons aujourd’hui ce siècle l’ère des excuses. La Turquie est comme une marmite : le ministère des Affaires Etrangères est le couvercle qui arrive difficilement à « recouvrir » la Turquie. Maintenant cette marmite s’apprête à exploser : il n’est plus possible de maintenir la Turquie à l’écart du monde extérieur. La marmite éclate de toutes pars.

Selim Deringil (historien) – Ils disent : « Laissons les historiens examiner les événements de 1915 », mais ont-ils vraiment posé la question aux historiens ? Non ! Les autorités turques ont des historiens que je qualifierais d’ « équipe A ». Lorsqu’ils disent : « Laissons les historiens étudier », c’est à ces historiens qu’ils pensent.

Ceux qui créèrent la république de Turquie n’étaient pas des milliers. Ils étaient quelques centaines à occuper différents postes durant l’exil des Arméniens en 1915. Soit ils étaient au courant de ces événements, soit ils furent directement impliqués. A une échelle plus large, c’étaient les mêmes. On dit : « Exil, massacres, génocide ou ce qu’on voudra, ont été perpétrés par les Jeunes-Turcs. » Fort bien, mais qui étaient ces Jeunes-Turcs ? Tous les fondateurs de la république de Turquie furent Jeunes-Turcs.

Halil Bertay (historien) – La question de la position de l’Etat ou du demi-Etat turc est assez difficile. Tout le monde était au courant des massacres, de 1915 aux années 1930. Voilà pourquoi, lorsque nous étudions l’historiographie de ces événements, nous ne trouvons jamais des formules du genre « Rien de tel ne s’est produit ; tout cela n’est que mensonge. » La raison en est que les souvenirs de ces événements étaient encore frais parmi les générations et que chacun savait ce qui était arrivé. Il se trouvait même des gens osant dire : « Si on ne les avait pas tués, eux l’auraient fait ! » En 1926, dans le Los Angeles Examiner, un interview avec Atatürk fut publié. A cette époque, le procès de certains membres du parti Jeune-Turc avait pris fin. Répondant à une question du journaliste, Atatürk déclare : « Les gens, que nous condamnons aujourd’hui, sont responsables de violences et de massacres atroces à l’égard de la population chrétienne de l’empire ottoman. »

Ayse Hur (essayiste) – D’après les statistiques établies en 1914, il y avait 2 538 églises, 451 monastères et 2 000 écoles appartenant à la communauté arménienne. La première chose que les musulmans qui s’installèrent dans les villages et les villes arméniennes, suite aux déportations, fut de transformer les églises les plus importantes et les plus belles en mosquées. Les autres furent utilisées comme entrepôts ou chaudières. Représentant l’aile nationaliste radicale au Parlement turc, Riza Nur écrit dans une lettre adressée le 25 mai 1921 au commandant du front oriental, Kazim Karabekir : « Si nous arrivons à éradiquer de la face de la terre les ruines de la ville d’Ani, ce serait là un grand service rendu à la Turquie. » Il parlait de la capitale du royaume d’Arménie au Moyen Age. Dans ses Mémoires, Karabekir écrit qu’il déclina la proposition de Riza Nur, car les ruines d’Ani occupent un territoire équivalent aux murailles d’Istanbul et il eût été très difficile de mener à bien une telle entreprise.

En perpétrant les déportations, le parti Jeune-Turc rendit complices à la fois de larges masses populaires et la plus grande partie des cadres politiques, administratifs et militaires de l’empire ottoman. Autrement dit, ce fut un crime perpétré de manière collective. L’idéologie des Jeunes-Turcs s’étend sur une longue période. Du fait de cette continuité, que l’on peut qualifier de complicité, après quelque 90 ans, il est encore impossible de dévoiler la vérité sur la déportation des Arméniens en 1915, laquelle peut être définie en tant que génocide. »

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Source : http://www.noravank.am/eng/articles/detail.php?ELEMENT_ID=6123
Traduction : © Georges Festa – 12.2011.