mardi 22 février 2011

Ghazi Gheblawi



Screaming Pain


Upon dawn
and after sun rise
closing yesterday, eating today
when it began, it wasn't time.
Finding me praying,
For tomorrow to save
To heal, to obstruct my scream
Upon the rise
The burning soul,
Started to rise
And rays of glow,
Struck my eyes

Inside the pain of mine
Lives my joy
With candles and scents of past
Approaching till today
Sitting, eating pieces
Of cold sadness,
And dead happiness
Killed smiles,
Childish laughers.
Inside lives joy
forgetting its being,
Losing its name
sending its last sigh, its last joy.

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Souffrir à en crier


Au matin
Et au coucher du soleil
Achever l’hier, savourer l’aujourd’hui
Au commencement, il n’est déjà plus temps.
Tandis que je prie
Pour les lendemains sauver
Apaiser, obstruer mes cris
Au lever
Mon âme en feu
Qui s’élève
Et ces rayons embrasés
Qui frappent mon regard

Au sein de ma douleur
Palpite une joie mienne
Parmi chandelles et senteurs du passé
Approcher encore ce jour
S’asseoir, mordre à
Une froide tristesse,
Bonheur évanoui
Sourires meurtris
Rires d’enfance.
Ma joie intérieure
Qui oublie qui elle est
Perd jusqu’à son nom
Adressant son ultime soupir, son ultime allégresse.

© Adaptation : Georges Festa – 02.2011
Avec l'aimable autorisation de Ghazi Gheblawi.

Né en 1975, Ghazi Gheblawi est poète. Il vit en Libye.

site : http://www.gheblawi.com/


Ara Baliozian - Poèmes / Poems

Denis Donikian
« Sur ma peau sèchent des soleils.
Comment écrire. »
Colle, objets divers, moulage, 94x12x12 cm, 2001
© www.denisdonikian.com



The Human Condition


We walk like apes
Eat like cannibals
Talk like parrots
Fight like dragons
And call ourselves
Civilized human beings.

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La condition humaine


Comme les singes nous marchons
Comme les cannibales nous mangeons
Comme les perroquets nous parlons
Comme les dragons nous nous battons
Et nous osons nous dire
Des êtres humains civilisés.


Haiku


Little toadstools
On the lawn:
Reminders of Hiroshima.

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Haïku


De petits champignons vénéneux
Sur la pelouse :
Rappels d’Hiroshima.


Dreams/Nightmares


When dreams
Come true/They turn
Into nightmares.

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Rêves/Cauchemars


Lorsque les rêves
Se réalisent/Ils se transforment
En cauchemars.


Ara Baliozian


Textes extraits de : Armenian-American Poets: A Bilingual Anthology, éd. et trad. Garig Basmadjian (Détroit, Michigan: Alex Manoogian Cultural Fund of the Armenian General Benevolent Union, 1976).

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Source : http://armenian-poetry.blogspot.com/search/label/Ara%20Baliozian
Traductions : © Georges Festa – 02.2011


Emma Gevorghian

Emblème de la République Socialiste Soviétique d’Arménie
© fr.wikipedia.org


Les vicissitudes d’une Arménienne après la Seconde Guerre mondiale

par Anoush Garsanzian

Deportate, esuli, profughe, n° 4, mars 2006


Entrée dans l’orbite de l’Union Soviétique, la république d’Arménie engagea 600 000 hommes dans la Seconde Guerre mondiale, dont 200 000 étaient des Arméniens de la diaspora, et ce avec un seul objectif inavoué : sauver ce qui restait de la grande Arménie. Beaucoup ne revinrent pas de ce conflit, tandis que les rares qui parvinrent à sauver leur peau furent placés sous surveillance et, s’ils se montraient trop agités, envoyés en exil en Sibérie par le gouvernement stalinien, désireux d’empêcher la reconstitution d’une classe dirigeante arménienne.
Les Arméniennes, qui depuis toujours maintiennent la mémoire historique de leur peuple, à laquelle elles éduquent leurs enfants, lesquels souffrent et s’amusent, aujourd’hui comme autrefois, s’en souviennent fort bien.
12 et 13 juin 1949 : deux dates indélébiles dans l’esprit des Arméniennes et celui de Madame Emma Gevorghian, pétulante septuagénaire de 77 ans, qui vit dans le village de Panik (région d’Artik). La nuit du 12 au 13 juin 1949, Emma se trouvait chez elle avec son fils né depuis peu ; son mari se trouvait alors en Russie.

« A minuit on sonna à la porte et moi, qui n’étais pas encore totalement réveillée ni consciente de ce qui se passait, je me suis retrouvée face au maire avec deux policiers. Ils m’ordonnèrent de m’habiller et d’emmener mon bébé de 15 jours avec le minimum d’affaires pour un voyage. J’étais perdue, je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait. J’ai pris un petit tapis, j’y ai enroulé mon bébé et j’ai rejoint le camion qui nous attendait dehors, sans savoir où il nous emmenait. J’ignorais ce qui se tramait et pourquoi. Cette nuit-là, plusieurs dizaines d’autres familles furent déportées du village : quatre d’entre elles seulement sont revenues ; on n’a plus eu de nouvelles des autres. Nous autres, Arméniens orientaux, on ne pouvait pas imaginer que les Russes puissent se comporter aussi mal ; pour nous ils avait toujours été des sauveurs, des amis, des frères ! »

En pleine nuit, ils transfèrent Emma du camion dans un train de marchandises :

« Plein de gens ordinaires furent chargés dans le train avec leurs enfants, sans mot dire, sans la moindre plainte, des visages tristes qui pleuraient sans verser une larme. Où les emmènent-ils et pourquoi ? … Qu’avaient-ils fait ? … »

Telles étaient les interrogations qui passaient et repassaient dans la tête d’Emma sans arriver à trouver une explication plausible, logique.

« Sur le trottoir, les policiers se dépêchaient et poussaient les femmes dans les wagons, l’une d’elles tombait, telle autre pleurait, et puis, une fois à l’intérieur, ils fermèrent les portes et personne ne pouvait savoir quoi que ce soit, ni demander humblement la raison de tels actes. »

Madame Emma se souvient de sa tante, qu’ils avaient mise dans un wagon voisin du sien, passant devant elle et lui lançant une cuvette : « Emma, pour laver le petit ! Ça te servira! »

« On est partis, mais sans savoir où… Personne ne bronchait, personne ne pleurait, même si on se doutait un peu de ce qui arriverait ensuite… Personne ne parlait à personne, chacun avait plein de choses à découvrir, mais n’avait pas le courage de demander… ou de s’informer. Durant le trajet une femme a commencé à avoir des douleurs suite aux coups reçus durant son transfert, une autre est morte. Il a fallu rester ensemble jusqu’au prochain arrêt, qui n’arrivait jamais, pour pouvoir se libérer des cadavres de celles qui étaient mortes, et aussi pour confier les enfants devenus orphelins aux divers orphelinats sur la route vers… le néant. Ils nous donnaient à manger une fois par jour, une nourriture qui ressemblait à de l’eau sale ou tout comme, vu l’odeur. Dans le wagon des femmes se leva une odeur insupportable, due aux besoins naturels satisfaits debout, une vision indescriptible. »

Ce voyage dura un mois ; le wagon des femmes perdit 30 % des détenues, ces dernières ne supportant ni la faim, ni la chaleur, ni un long voyage dans de telles conditions. Un mois après, le train arriva en Sibérie, dans la bourgade d’Altaj. Là ils séparèrent les hommes et les envoyèrent dans divers endroits, en les séparant à nouveau. Madame Emma se trouvait avec une dizaine de familles qui se connaissaient déjà avant cette aventure, une aventure où se fut aussi mêlée une famille arménienne du Liban, revenue de diaspora en Arménie, dans l’espoir d’une vie meilleure et qui, au contraire, soudain, se retrouva exilée en Sibérie, sans raison, ni motif.

« Des gens bien. Ils avaient deux fils. Deux de leurs épouses et enfants moururent dans la lointaine Sibérie et un seul sauva sa peau, de toute cette nombreuse famille. Il vécut pour pouvoir me raconter les souffrances d’une vie emplie d’espérance, achevée tragiquement. Nous vivions dans une pièce unique, qui servait la nuit de dortoir pour tous, mais aussi de salle de bains, de salle à manger et de salon. Je ne pouvais plus parler à cause de la peur, j’étais devenue muette et c’est seulement après une longue période que j’ai recommencé à parler. J’ai voulu écrire moi aussi une lettre en Arménie pour leur dire où je me trouvais et ce que je faisais, mais bien sûr, tout étant contrôlé par les policiers, je ne pouvais leur écrire que j’étais mal, que j’étais dans une situation affreuse ! »

Quatre mois plus tard, le mari d’Emma partit à la recherche de sa femme et de son fils pour les faire sortir de l’enfer sibérien, mais n’ayant pas le droit de le faire, il fut lui aussi déporté et resta là-bas.
Madame Emma demanda ensuite à son mari la raison de tout ceci, pourquoi un homme en train de chercher sa famille pouvait être à son tour déporté. Alors celui-ci lui apprit que tous ceux qui avaient fait la guerre et qui, pour tel ou tel motif, s’étaient rendus à l’ennemi ou avaient été capturés, n’avaient pas le choix : impossible de rentrer dans leur patrie. Seul restait le chemin de la déportation. Quiconque rentrait en Arménie, comme soldat vaincu ou victorieux, était condamné à l’exil dans un lieu lointain, à un destin immérité et lourd d’inconnues. Ils restèrent huit années dans cette situation pénible. L’hiver dure en moyenne sept mois en Sibérie, avec des températures qui peuvent atteindre – 40 ° C. Vents et tempêtes de neige sont le lot quotidien.

« Seuls les hommes étaient capables, s’ils étaient unis entre eux, d’aller dehors braver la tempête, unis pour ramener un peu de bois et de nourriture pour leurs familles. On mangeait peu, mais il fallait manger pour survivre. Alors on s’est mis à faire notre pain à la maison et à élever des poules. De temps en temps, ils emmenaient les hommes pour les interroger dans les casernes, pour savoir Dieu sait quoi… On ne sait pas. Il était interdit de parler une autre langue en dehors du russe et on ne parlait l’arménien que lorsqu’on était seuls à la maison, mais toujours la peur à nos trousses… que quelqu’un n’entendît les mots non russes prononcés. C’est donc en déportation que sont nés mes fils Valya et Kolya, des prénoms russes. On ne pouvait donner que des prénoms russes à nos enfants. On n’avait plus le droit de penser à donner ces beaux prénoms arméniens à nos enfants. On ne pouvait même pas y songer… Ni de loin… On vivait dans un espace de 20 mètres carrés. Tout était devenu difficile, se soigner, avoir des médicaments et tout un tas de choses. Ça a duré comme ça jusqu’à la mort de Staline… »

La mort de Staline a elle aussi laissé une forte impression dans l’esprit d’Emma :

« Lorsque la nouvelle de sa mort est arrivée, on s’est tous mis à pleurer, des pleurs d’une joie triste. Les yeux tristes de ceux qui n’ont que souffert et jamais profité ne pouvaient pas ne pas pleurer. Mais dans notre cœur tous se disaient : « Enfin ! » Avec la mort de Staline tous se sont mis à espérer pouvoir rentrer dans leur patrie, l’Arménie, mais beaucoup n’ont pas eu le courage de le faire, craignant que durant le trajet ne leur arrive quelque chose et qu’on s’en prenne à leurs frères et sœurs qu’ils avaient laissés en Arménie. »

Finalement, en 1956, Emma, son mari et leurs trois enfants reviennent en Arménie.

« En Arménie, longtemps après la mort de Staline, son ombre fit régner la terreur. C’est comme ça que nulle part, mon mari ne trouvait du travail ; je me suis mise à travailler la terre au village et lui, ne trouvant rien à faire dans sa patrie, est reparti travailler en Russie, où il est mort, cinq ans seulement après. »

Aujourd’hui, Madame Emma a 77 ans, elle vit avec son plus jeune fils et ses neveux. Dans son regard se lisent les longues et difficiles nuits qu’elle a traversées, mais elle est contente maintenant : au moins, sa vie est digne et surtout elle est vivante, ce qui est beaucoup, vu que tant de ceux qui étaient avec elle sont morts sans revoir leur patrie.

« La vie est toujours belle ! », conclut-elle.

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Source : http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=21730
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 02.2011
Avec l’aimable autorisation de Bruna Bianchi (Università Ca’ Foscari, Venise).


lundi 21 février 2011

Génocide arménien - Réparations

© www.reporter.am


Le mouvement pour les réparations et un règlement véritable du génocide arménien

par Henry C. Theriault, Ph.D.

The Armenian Weekly, April 2010


A la mémoire de Dennis Brutus, poète et militant sud-africain des droits de l’homme, 1924-2009


[Au cours des cinq derniers siècles, génocide, esclavage, apartheid, viol de masse, conquête et occupation impériales, guerres agressives ciblant les non-combattants, expulsions de populations et autres violations en masse des droits de l’homme ont proliféré. Chacun de ces processus a duré des mois, sinon des siècles. Tandis que les sociétés responsables furent majoritairement les Etats européens traditionnels ou les Etats d’implantation européenne en Australie, en Afrique et aux Amériques, les Etats et sociétés asiatiques et africaines figurent aussi parmi eux. Ces processus ont été la force décisive qui a modelé la démographie, l’économie, les structures et les forces politiques, ainsi que les caractéristiques culturelles du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, et les conflits et défis auxquels nous faisons face. Par exemple, comprendre pourquoi la population des Etats-Unis est ce qu’elle est – pourquoi des Afro-américains s’y trouvent, où ont « disparu » des millions d’Américains autochtones, pourquoi les Vietnamiens et Cambodgiens ont immigré aux Etats-Unis, etc. - requiert de reconnaître le rôle fondamental du génocide, de l’esclavage et de la guerre agressive dans la formation des Etats-Unis et de régions comme l’Afrique subsaharienne et l’Asie du sud-est, touchées par ces phénomènes.]

De par le monde, des populations dans la misère, victimisées guerre après guerre, petits résidus de groupes autrefois nombreux, et d’autres, réalisent que leurs difficultés actuelles, leur pauvreté actuelle, résultent directement de ces puissantes forces d’exploitation, de soumission et de destruction. En dehors de la logique irrésistible de « nécessaire impartialité » - traitement impartial nécessaire à leur survie matérielle élémentaire et à leur dignité en tant qu’êtres humains – beaucoup reconnaissent que les effets dévastateurs de ces injustices passées doivent être traités d’une manière sérieuse, si leurs groupes et sociétés peuvent espérer exister à l’avenir et durablement. Cette reconnaissance a conduit à divers mouvements de réparations. Les Américains autochtones réclament les terres soustraites via une conquête brutale, un génocide et une imposture. Les Afro-américains exigent une compensation pour leur contribution à une part significative de l’activité qui a bâti les Etats-Unis, labeur qui leur a été volé et payé en retour par la seule cruauté, violence et destruction des individus et des communautés. Des sociétés autrefois colonisées, dont le travail fut exploité afin de construire l’Europe et l’Amérique du Nord, dont les matériaux bruts furent volés afin d’apporter des ressources et dont les sociétés furent « dé-développées », luttent maintenant pour survivre, tandis que les sociétés globales du Nord, édifiées à partir de leurs pertes, capitalisent sur leurs déprédations antérieures afin de consolider leur domination. Et ainsi de suite.

Ces dix dernières années, les acteurs de ces différents combats ont commencé à prendre conscience de leur cause commune et un mouvement global de réparations a émergé. En 2005, par exemple, le Worcester State College, au Massachusetts, a organisé un colloque international sur les réparations, auquel participèrent Dennis Brutus, célèbre militant des droits de l’homme, avec des communications sur les réparations au titre de l’apartheid en Afrique du Sud, de Jim Crow - au titre de l’esclavage afro-américain et au-delà -, sur le génocide des Américains autochtones et le vol des terres, sur le système des « femmes de réconfort » - esclavage sexuel mis en œuvre par le Japon, sur le recours à la dette globale comme instrument « post-colonial » de domination, et sur le génocide arménien. Alors que des processus majeurs de réparations se comptent par dizaines, sinon par centaines, dans le monde aujourd’hui, il peut être instructif d’étudier ces cas en détail, en tant qu’illustrations de ces nombreux combats.
L’esclavage aux Etats-Unis détruisit les sociétés africaines, exploitant et abusant des millions d’êtres humains durant 250 années. Lors de son abolition, il jeta les anciens esclaves dans l’économie des Etats-Unis, privés de terre, de capital et d’éducation. La reconnaissance initiale de la nécessité de verser quelque compensation au titre de l’esclavage, afin de donner aux anciens esclaves une chance pour une autosuffisance économique élémentaire, suscita un racisme violent et discriminant. Les anciens esclaves furent intégrés de force dans l’ordre économique au niveau le plus bas. Les richesses sont préservées à travers les générations grâce aux héritages. Ceux dont la population commence avec peu et qui n’asservissent, ni n’exploitent autrui, resteront avec peu. Le mouvement des Réparations pour les Afro-américains reconnaît que la misère, la discrimination et autres défis, auxquels font face aujourd’hui les Afro-américains, résultent d’injustices perpétrées il y a plus de 100 ans, qui n’ont jamais été réparées, ainsi que de la violence et de la discrimination racistes ultérieures, qui ont préservé ensuite le statu quo de l’après-esclavage.

Le cas sud-africain tourne autour du fait que, tandis que le monde se détournait de l’Afrique du Sud durant les années 1980, le gouvernement afrikaner emprunta de l’argent, en particulier en Suisse, pour continuer de financer l’apartheid. Contre l’embargo international, les prêts des banquiers payaient les fusils et autres matériels militaires utilisés pour tuer les militants noirs et maintenir leur peuple en esclavage. La fin de l’esclavage ne signifia pas celle de la dette. Aujourd’hui, les Sud-Africains vivent dans la pauvreté, car leur pays est obligé de rembourser des dizaines de milliards de dollars US de prêts contractés auparavant, afin de les maintenir en esclavage. Ils payent en outre d’autres milliards pour les retraites des officiels de l’armée, de la police et du gouvernement afrikaner, lesquels coulent des jours confortables après avoir impunément assassiné, torturé et violé durant des décennies. Plus encore, les multinationales américaines et autres ont retiré d’immenses profits du labeur des Sud-Africains. De nombreuses victimes de l’apartheid rejettent la dette liée à ces prêts et exigent réparation pour tout ce qu’elles ont subi et tout ce qui leur a été exproprié, comme un juste moyen de sortir leur société de la pauvreté. Après des années de refus, le gouvernement sud-africain lui-même a récemment revu sa position, fondée sur la volonté de se gagner les faveurs des grandes multinationales, et a commencé à soutenir les procédures judiciaires liées aux réparations de la part des multinationales enrichies par l’apartheid.
Au lendemain de la décolonisation, des sociétés dévastées par des décennies, sinon des siècles, d’occupation d’exploitation, de destruction des cultures et des familles et de génocides, se retrouvèrent dans la misère et dépourvues des ressources les plus élémentaires, nécessaires pour répondre aux besoins minimum de leur population. Obligées subitement de rivaliser avec celles qui s’étaient enrichies et avaient accru leur puissance militaire et culturelle grâce à la colonisation, elles n’avaient aucune chance. N’ayant d’autre choix que d’emprunter de l’argent dans l’espoir de « rattraper ». Mais des dirigeants corrompus et égoïstes ont détourné des milliards sur des comptes bancaires privés (avec l’assentiment des anciennes puissances coloniales), investissant dans des travaux publics insensés et inadaptés ou accaparant sinon l’argent censé aider ces populations. Les bailleurs, comme le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, imposèrent alors leurs conditions pour précipiter ces sociétés dans un nouvel asservissement aux économies des Etats-Unis et d’autres grandes puissances. Honorer des prêts qui n’ont pas aidé leurs économies à se développer revient maintenant à sacrifier les services publics et de santé élémentaires auprès de ces sociétés désespérées et accepter un contrôle extérieur d’envergure sur celles-ci, au profit des anciens colonisateurs et des multinationales, et ce au prix d’une nouvelle dégradation de la dignité et des conditions matérielles de leurs populations. Le Mouvement du Jubilé appelle à l’effacement de la dette en tant qu’étape cruciale vers la justice au titre des dévastations dues au colonialisme et au post-colonialisme, et une transition vers une économie globale durable et équitable.
Les anciennes « femmes de réconfort » ont longtemps vu leur dignité outragée dans leurs propres pays et de la part du Japon. Elles furent souvent appauvries du fait de leur expérience épouvantable, violées des milliers de fois dans des camps de viol permanent, en tant qu’esclaves sexuelles de l’armée japonaise. Les dommages physiques liés à ces rapports forcés incessants et à la violence brutale à laquelle ces militaires les soumirent, les conséquences d’une addiction forcée aux drogues et un intense traumatisme psychologique ont fréquemment accompagné ces femmes jusqu’à un âge avancé. Elles nécessitaient des soins médicaux, ainsi qu’une reconnaissance de l’injustice humaine perpétrée à leur encontre. Au début des années 1990, des « femmes de réconfort » survivantes commencèrent à exiger des réparations afin de traiter les conséquences de ce qu’elles avaient subi.

Les Américains autochtones et les Arméniens partagent des similitudes certaines dans leurs expériences passées et leurs défis actuels, de leur écrasement du fait des jeux et des conquêtes de puissantes impériales rivales et successives, et de toute une série de traités rompus ou déloyaux, à une histoire faite de massacres, de violences sexuelles et de destruction sociétale. Les membres de ces deux groupes ont été conduits à la mort lors de « longues marches ». Au lendemain d’un génocide actif perpétré au moyen du massacre direct et de déportations mortelles, ce qui restait de ces peuples fut même effacé de leurs terres, via des raids et une destruction par centaines de milliers, jusqu’à des millions, de sépultures d’Américains autochtones dans le cadre d’une politique de l’élite « scientifique » des Etats-Unis, et la destruction continue de l’Eglise arménienne et d’autres structures subsistantes à travers la Turquie. Pour les Américains autochtones, l’expropriation continuelle de la terre et des ressources, le blocage des structures sociales et la destruction démographique catastrophique de ces mêmes populations (estimée à 97 % aux Etats-Unis, sur le continent) ont laissé les nations indiennes soumises aux caprices du gouvernement des Etats-Unis, contraintes de lutter pour préserver leur identité et leur survie matérielle dans un monde hostile. Les réparations, s’agissant en particulier de territoires traditionnels, sont essentiels à la survie des peuples et des cultures autochtones. De même, déchue de son statut de plus grande minorité dans l’empire ottoman il y a un siècle, une population arménienne de moins de 3 millions d’habitants dans la nouvelle république fait face à une Turquie de 70 millions d’habitants avec des ressources économiques incroyables, édifiées sur le pillage des richesses et des terres des Arméniens – via un génocide, précédé d’un siècle d’oppression et de massacres – et une puissance militaire énorme acquise grâce à l’aide des Etats-Unis, en reconnaissance de son pouvoir régional – obtenu lui aussi au moyen du génocide. La diaspora arménienne, qui compte quelque 5 millions de membres, est dispersée à travers le monde, perdant lentement sa cohésion et sa pertinence, à mesure que des forces puissantes d’assimilation et de fragmentation prennent leur part. Des réparations sous la forme de compensations pour les richesses spoliées, que l’on peut en de nombreux cas repérer dans les familles et les milieux d’affaires en Turquie aujourd’hui, ainsi qu’au titre des territoires vidés des Arméniens et ainsi « turcisés » via le génocide, sont cruciales pour la viabilité de la société et de la culture arménienne à l’avenir. Sans cette espèce de sanctuaire que le traité de Sèvres était censé accorder aux Arméniens, une véritable régénération est impossible : le pouvoir turc, toujours violemment hostile aux Arméniens, s’accroît chaque jour, tandis que l’Arménie résiduelle post-génocidaire décline.
Naturellement, les réparations ne visent pas seulement à atténuer les dommages infligés à des collectivités humaines, afin de rendre possible à l’avenir un semblant de régénération ou de survie, mais c’est important. Les réparations représentent aussi une reconnaissance tangible, matérielle, permanente, au-delà des mots, de la part des groupes perpétrateurs ou de leurs descendants, de l’injustice morale de ce qui a été fait, ainsi que de la dignité et de la légitimité humaine des groupes victimes. Elles sont la forme que prennent de véritables excuses et l’acte par lequel des membres qui ont subi l’atteinte originelle contre les droits de l’homme ou qui en ont tiré profit – sur le plan économique, politique, militaire, culturel et en termes de sécurité de l’identité des personnes et du groupe – rompent de manière décisive avec le passé et refusent d’encourager le génocide, l’esclavage, l’apartheid, le viol en masse, la conquête et l’occupation impériales, la guerre agressive centrée sur les civils, les expulsions forcées et toute autre forme de violations des droits de l’homme.

C’est dans cet état d’esprit qu’en 2007, Jermaine McCalpin, chercheur en sciences politiques, qui a récemment soutenu sa thèse de doctorat à la Brown University [Providence, Rhode Island], spécialiste de la justice à long terme et de la transformation démocratique des sociétés après des violations en masse des droits de l’homme ; Ara Papian, ancien ambassadeur d’Arménie au Canada et expert en histoire et droit diplomatique ; Alfred de Zayas, ancien avocat auprès du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme et en charge des Pétitions, et actuellement professeur de droit international à l’Institut d’Etudes Diplomatiques et de Relations Internationales de Genève [Geneva School of Diplomacy and International Relations] ; et moi-même, nous sommes réunis afin d’étudier la question des réparations au titre du génocide arménien en termes concrets. Les travaux du Groupe d’Etude sur les Réparations au titre du Génocide Arménien [Armenian Genocide Reparations Study Group – AGRSG] ont abouti à un rapport intermédiaire sur les justifications juridiques, diplomatiques et éthiques des réparations et apporte des propositions concrètes pour le processus politique qui soutiendra de véritables réparations.
Le droit international stipule clairement que les groupes victimes ont droit à des dédommagements pour les préjudices commis à leur encontre. Cela s’applique au génocide arménien pour deux raisons. Premièrement, les actes commis contre les Arméniens sont illégaux au titre du droit international à l’époque du génocide. Deuxièmement, la Convention des Nations Unies de 1948 sur la Prévention et la Répression du génocide s’applique rétroactivement. Même si le terme de « génocide » n’était pas encore inventé, lorsque le génocide arménien de 1915 fut perpétré, la Convention subsume des lois et des accords internationaux préexistants pertinents, telles que les Conventions de La Haye de 1899 et 1907. Comme le génocide est illégal au titre de ces deux Conventions, il demeure illégal au titre de celle de 1948. De plus, la république de Turquie actuelle, en tant qu’Etat successeur de l’empire ottoman et bénéficiaire des richesses et des terres expropriées grâce au génocide de 1915, a la responsabilité de réparer.
Alors que le traité de Sèvres de 1920, qui reconnaissait un Etat arménien plus vaste que celui qui existe aujourd’hui, n’a jamais été ratifié, certains de ses éléments gardent force de loi et le traité en tant que tel n’a pas été supplanté par le traité de Lausanne de 1923. En particulier, la délimitation des frontières d’un Etat arménien fut entreprise conformément à ce traité et décidée par une sentence arbitrale exécutoire. Quel que soit le mode final de ratification de ce traité, la procédure mise en œuvre par la commission chargée de décider la sentence arbitrale, fut acceptée par les parties contractantes du traité et, selon le droit international, la décision qui en résulte a force de loi, quel que soit le sort ultime du traité. Ce qui signifie qu’au regard du droit international, les soi-disant « frontières wilsonniennes » sont les véritables frontières de l’Etat arménien, qui devrait exister aujourd’hui en Asie Mineure.

Divers arguments d’ordre moral ont été brandis contre les réparations en général, en particulier pour les dommages perpétrés lors des décennies ou des siècles précédents. Deux sont d’une importance notable, à savoir que 1) un Etat et une société contemporaine qui n’ont pas perpétré une violation de masse des droits de l’homme, mais ont simplement succédé à l’Etat et à la société qui en furent les auteurs, ne portent pas la responsabilité de ce crime, ni de réparer les dommages causés, car cela reviendrait à pénaliser un peuple innocent ; et 2) ceux qui exigent des réparations en termes de terres au titre du génocide arménien mettent en œuvre un irrédentisme nationaliste territorial du même ordre que le nationalisme turc, lequel conduisit une turcisation de la terre au moyen du génocide, ce qui est illégitime.
A la première objection, le rapport répond que, du fait que les membres actuels de la société turque profitent directement de la destruction des Arméniens en termes d’accroissement du pouvoir politique et culturel, ainsi que d’un territoire « turc » notablement plus vaste et d’une quantité importante de richesses personnelles et étatiques qui ont été à la base de toute une série de développements économiques, ils ont un lien avec le génocide. Même s’ils ne peuvent être critiqués moralement pour cela, ils sont responsables de la restitution des richesses et de l’application de compensations à l’égard des Arméniens pour d’autres dimensions du génocide. A la deuxième objection, le rapport répond que les terres en question sont devenues « turques » en vertu précisément du projet ultranationaliste du génocide. Maintenir de la sorte des terres « turcisées » indique une approbation implicite de cet ultranationalisme génocidaire, alors que lever leur contrôle par la Turquie est l’unique voie menant à un rejet de cette idéologie.
Outre les arguments juridiques, politiques et éthiques justifiant les réparations, le rapport propose aussi un modèle complexe au processus politique, afin de déterminer et procéder aux réparations. Le rapport met en évidence le fait que des réparations matérielles et des réparations symboliques, y compris des excuses et la diffusion de la vérité sur ce qui s’est passé en 1915, ainsi que la réhabilitation de la société perpétratrice, sont des composantes essentielles d’un processus de réparations, s’agissant de parvenir à un règlement stable et respectueux des droits de l’homme. Le rapport propose de réunir une Commission sur la vérité et les réparations au titre du génocide arménien, impliquant Turquie, Arménie et autres, qui travaillera à promouvoir à la fois un ensemble de réparations réalisables et un processus de réhabilitation conditionnant les réparations à une transformation démocratique positive, respectueuse d’autrui, de l’Etat et de la société turque. Autant les réparations constitueront un règlement de l’héritage du génocide arménien, autant elles seront une opportunité de transformation sociale productive en Turquie, qui bénéficiera aux Turcs.
Enfin, le rapport soumet des recommandations préliminaires pour les compensations financières et les réparations territoriales en tant que telles. Les premières se fondent en partie sur l’estimation détaillée des réparations élaborée dans le cadre de la Conférence pour la Paix de Paris [1919], augmentée de la prise en compte additionnelle d’éléments qui ne furent pas suffisamment couverts, lors de cette même Conférence, par la prise en compte des pertes matérielles financières subies par les Arméniens. Le rapport envisage aussi plusieurs options concernant la restitution des terres, de la restitution symbolique des églises et autres biens culturels en Turquie à la restitution intégrale des territoires concernés par la sentence arbitrale wilsonnienne. Le rapport inclut l’option hautement novatrice consistant à autoriser la Turquie à conserver une souveraineté politique sur les territoires en question, mais en les démilitarisant et en permettant aux Arméniens de se joindre aux habitants actuels, tout en bénéficiant d’une protection politique et de droits commerciaux et résidentiels dans leur intégralité. Ce modèle est intéressant, en partie parce qu’il propose une conception de la politique respectueuse des droits de l’homme, post-nationale, que l’on pourrait considérer comme s’inscrivant dans une transition hors des marques des nationalismes territoriaux agressifs – du type de celui adopté par les Jeunes-Turcs – lequel produit si souvent génocides et conflits.
Le 15 mai 2010, le Groupe d’Etude sur les Réparations au titre du Génocide Arménien [Armenian Genocide Reparations Study Group – AGRSG] présentera officiellement ce rapport lors d’une manifestation publique à l’Institut d’Analyse et de Règlement des Conflits, près l’Université George Mason d’Arlington, en Virginie.

[Henry C. Theriault est docteur en philosophie de l'Université du Massachusetts (1999), spécialisé en philosophie sociale et politique. Il enseigne depuis 1998 la philosophie au Worcester State College. Depuis 2007, il est rédacteur en chef adjoint de la revue Genocide Studies and Prevention. Ses recherches sont centrées sur une approche philosophique des questions liées au génocide, en particulier le déni, la pensée critique et les critères de mise en évidence, la justice à long terme, les analyses éthiques des motivations des perpétrateurs, ainsi que sur le rôle de la violence contre les femmes dans le génocide. Parmi ses publications : "Rousseau, Plato, and Western Philosophy's Anti-Genocidal Strain" [La tendance anti-génocidaire chez Rousseau, Platon et dans la philosophie occidentale], in Metacide : Genocide in the Pursuit of Excellence, éd. James R. Watson et Erik M. Vogt (Amsterdam-New York : Rodopi, paru en 2010 - NdT) ; "The Allbright-Cohen Report : From Realpolitik Fantasy to Realist Ethics", Genocide Studies and Prevention 4:2 (août 2009) ; et "Genocide, Denial and Denomination : Armenian-Turkish Relations From Conflict Resolution to Just Transformations", National University of Rwanda Centre for Conflict Management Journal, avril 2009.]

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Source : http://www.armenianweekly.com/
Traduction : © Georges Festa, Ph.D. – 02.2011
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.


dimanche 20 février 2011

Lory Bedikian - Night in Lebanon / Nuit au Liban



Night in Lebanon


The youngest boy, with his ulcer,
sleeps. His lower lip pulsates, a small fish
breathing. A bed of torn pillows, cradles four
of them, two brothers, two sisters –
curved, quiet on the living room floor.
Buzzing, the open window has its mouth full
of street lights, mosquitoes, those who stay
awake. Peeled paint on the ceiling, the door

sheds the skin it wore through
a drawn-out, twenty-year civil war.
The parents sleep in a room full of faith
hammered to the walls. Posing, a copper
cross, its inscription in Armenian asks
for blessing of God upon this home.
Through the mother’s sleeping lips a prayer
slips, rises, drifts and hovers above the boy

who dreams : he’s a grown man
spinning yarn around their home
until it’s as thick as a bombshell.
Then, cane in hand, walking through a cedar
grove, he drops a string of worry
beads into a well. Cracking a pumpkin
seed open with his teeth, he tastes
childhood in each closed casing.

In the morning, a thin scroll
of bread filled with tomato paste, oil, mint
will start the hurried day. But now, he sleeps
as he did the day he was born. Stillnes
enters his lip, his mouth finally rests,
breathing as he will when his is older
than this war whose finger has carved a scar
in him, the size of an eye that will not close.

Lory Bedikian


Nuit au Liban


Le plus jeune, avec son ulcère,
dort. Sa lèvre inférieure palpite, tel un petit poisson
qui respire. Le lit aux oreillers déchirés berce
les quatre, deux frères, deux sœurs –
pelotonnés, calmes sur le sol du salon.
Bourdonnante, la fenêtre ouverte et sa gueule emplie
des lumières de la ville, de moustiques, de ceux qui sont
éveillés. Peinture écaillée au plafond, la porte

se défait de la peau qui fut sienne durant
une interminable guerre civile, de vingt ans.
Les parents dorment dans une pièce emplie d’une foi
clouée aux murs. Apposée, une croix
de cuivre, son inscription en arménien appelle
la bénédiction de Dieu sur cette maison.
Des lèvres de la mère endormie une prière
se glisse, s’élève, dérive et volète autour du garçon

qui rêve : il est cet homme adulte
tissant un fil autour de leur maison
jusqu’à ce qu’il ait l’épaisseur d’un obus.
Puis, un bâton en main, traversant un bosquet
de cèdres, il jette un komboloï à perles
dans un puits. Fendant une graine
de citrouille avec ses dents, il éprouve
son enfance dans chaque enveloppe close.

Au matin, une fine tranche
de pain emplie de jus de tomate, d’huile, de menthe
ouvrira le jour qui presse. Pour l’heure, il dort
comme il le faisait à sa naissance. L’immobilité
gagne ses lèvres, sa bouche enfin se repose,
respirant comme il le fera quand son souffle est plus ancien
que cette guerre dont le doigt a découpé une cicatrice
en lui, grosseur d’un œil qui ne se referme pas.

Adaptation : Georges Festa - 02.2011


Night in Lebanon est paru dans la revue Crab Orchard (vol. 8, n° 1, 2003) – site : http://craborchardreview.siuc.edu/ - et a été à nouveau publié in Blue Arc West : An Anthology of California Poets (éd. Tebot Bach, 2007). Repris in Poets Against War – site : www.poetsagainstthewar.org.

Lory Bedikian est lauréate 2011 du Levine Prize in Poetry.

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Source : http://armenian-poetry.blogspot.com/2008/05/lory-bedikian-night-in-lebanon.html

Armenian Poetry Project, un projet de Lola Koundakjian


Hratchia Kotchar - Vahram Alazan - Zabel Essayan

Emblème de la République Socialiste Soviétique d’Arménie (1920-1991)
© fr.wikipedia.org


Hratchia Kotchar, Le Livre blanc – Vahram Alazan, Chemins de souffrance – Zabel Essayan, Sur Méguerditch Bechigtachlian et Bédros Tourian

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


1.

Au début des années 1960, affranchis d’une partie des contraintes politiques antérieures, quelques auteurs arméniens parvinrent à aborder certains aspects de 1915, avec un niveau d’intégrité artistique qui évita ce patriotisme et ce chauvinisme vulgaires, lesquels anéantissent tout potentiel créateur. Parmi ces œuvres figure un volume intitulé Le Livre blanc, de l’écrivain arménien soviétique Hratchia Kotchar, mort tragiquement en 1966 à l’âge de 55 ans. Recueil de deux courts romans et de plusieurs nouvelles, Le Livre blanc constitue une réflexion sur la force de l’identité nationale et sur la volonté humaine de vivre.

L’œuvre la plus remarquable dans ce volume est Désir, une reconstitution enthousiaste et sincère de la vie en Arménie soviétique durant les années 1930, avec le génocide pour toile de fond vivante du récit. Arakel est un réfugié vieillissant, originaire d’Arménie Occidentale, qui provoque une crise politique après avoir franchi illégalement la frontière arménienne soviétique vers ce qui fut autrefois une province d’Arménie. Il est motivé par un puissant désir de visiter son lieu de naissance et rendre hommage aux tombes de sa famille.

Admirable exercice d’écriture, l’histoire évoque sa lutte pour revoir, se souvenir et ainsi retrouver et revivre ces choses et lieux, qui partagèrent l’existence de l’ancienne génération des réfugiés de 1915. C’est aussi un tableau fidèle de la vie quotidienne de ces paysans, désormais établis dans des villages d’Arménie soviétique. Les heurts entre générations, entre familles et entre des factions politiques, qui exploitent la crise politique provoquée par Arakel pour faire avancer leurs intérêts particuliers, leurs partisans et réduire leurs opposants, sont finement saisis. Tous les niveaux de la société sont dépeints, sans rien embellir, de l’appareil étatique central à Erevan, la capitale, jusqu’au conseil municipal avec ses dirigeants qui se chamaillent. La réponse cassante et bureaucratique des officiels du gouvernement de tous grades aux requêtes d’Arakel détermine le sort de nombre d’individus et familles. Trait louable de l’œuvre, la description réaliste de membres de la communauté kurde, qui évite les paramètres d’une mythologie raciste largement répandue. Il s’agit d’un hymne à la vie humaine.

Nahabed, l’autre court roman, n’est pas aussi affiné et pénétrant. Mais il reconstitue la souffrance, le désespoir et le regain d’espérance, d’une maison et d’un foyer, qui suivirent les massacres de 1915. Même si Nahabed, comme personnage, est proche de la caricature, cela ne diminue en rien la chaleur et l’humanité dont son expérience est empreinte.

Son vécu durant le génocide traumatise Nahabed. Il est étreint par le désespoir et une résignation fataliste à sa mort prochaine. Pourtant, malgré cela, il se remarie à un âge déjà avancé, crée des enfants et commence à rebâtir une vie. Cette transformation est dépeinte non sans force, verve et densité d’émotion. Ce qui lui donne profondeur et puissance est le fait que la renaissance de Nahabed n’est pas inspirée ou déclenchée par quelque révélation « intérieure » métaphysique ou surnaturelle de la valeur d’une vie humaine abstraite. Elle est davantage le produit de pressions sociales, d’une solidarité sociale, d’enjeux familiaux et du soutien de la communauté locale. Pour profond que soit leur désespérance, les communautés humaines doivent vivre et, lorsqu’elles le font, elles entraînent avec elles jusqu’aux êtres les plus désespérés et découragés.

2.

Chemins de souffrance (Erevan, éditions Sovetakan Krogh, 1990), de Vahram Alazan, est écrit dans un arménien merveilleusement intact. Le style et la manière de raconter est aimable et simple, comme si l’on nous narrait quelque conte ancien. Pourtant, il s’agit là d’un témoignage sur la vie rude et brutale dans les camps soviétiques, de 1936 au début des années 1950. Un hommage au courage, à la solidarité et à la résistance humaine. Alazan fut un membre dévoué du Parti communiste d’Arménie, un homme de lettres, un poète et un romancier. Il fut aussi l’un des principaux vulgarisateurs de la littérature arménienne occidentale en Arménie soviétique. Comme tant d’autres, il fut victime des purges.

Le véritable courage, note Paul Nizan, consiste à surmonter de petits ennemis. En quinze ans de prison et d’exil, Alazan ne manqua jamais de ce véritable courage. A chaque étape, lui et ses compagnons firent preuve d’une capacité étonnante de rebondir et d’une résistance acharnée. Sans jamais succomber ni désespérer. La solidarité et les protestations collectives contre les puissants du jour firent en sorte que, durant les années les plus sombres, ils préservèrent leur humanité, leur esprit et leur espérance.

Lors de leur périple de deux mois en direction de la Sibérie, ils protestent en jetant par la fenêtre du wagon ce pain rassis et pourri censé les nourrir. Leur chef est enfermé, dix jours durant, dans un cachot isolé, sans éclairage ni chauffage. Au camp, ils vivent dans la terreur d’une exécution imminente. Ils voient de nombreux camarades être convoqués dans les bâtiments de l’administration pénitentiaire sans jamais revenir. Les criminels de droit commun, avec lesquels ils sont forcés de se mélanger, sont encouragés à persécuter, frapper et voler les prisonniers politiques, espérant ainsi les démoraliser et les réduire à l’état de chevaux de trait passifs et obéissants. Malgré une pression sanguine trop élevée et de graves problèmes cardiaques, Alazan est contraint d’effectuer des travaux physiques très éprouvants dans des conditions polaires. Il voit nombre d’amis et de compagnons de détention mourir d’épuisement, de maladie et de faim.

En dépit de cet enfer qu’est leur existence quotidienne, les prisonniers politiques restent humains, continuent à profiter de la vie, rire, plaisanter, faire la fête et espérer. De fait, leur comportement est empreint de noblesse. Rendus, après des mois de confinement isolé, à la compagnie de leurs camarades de détention, ils organisent des fêtes insensées, comme s’ils étaient au paradis. Un bain chaud et un ensemble de vêtements propres suscitent chez eux un sentiment de liberté. Ils organisent des conférences et des débats. Ils rencontrent Gourguen Mahari et fêtent ses vingt ans d’activité littéraire. L’ouvrage est empli d’anecdotes émouvantes sur la vie dans les camps, sur des rencontres avec d’autres intellectuels et artistes emprisonnés et sur l’ingéniosité que déployaient les prisonniers dans leur lutte pour rester humains.

Il est des domaines existentiels dont on aurait aimé voir parler Alazan, mais il garde le silence. Il y a juste une observation sur l’esprit politique du temps et les combats culturels et politiques, qui conduisirent aux purges. Pratiquement rien n’est dit de ses tentatives créatrices, de ses efforts et frustrations. D’un certain côté, cependant, nous trouvons une allusion à un important accrochage politique contemporain. Aghasi Khanjian, alors dirigeant du Parti communiste d’Arménie, qui fut lui aussi victime des purges, apparaît comme le champion décidé et convaincu des intérêts nationaux arméniens contre un pouvoir central arrogant. Durant son existence, il prit la défense de Tcharents et de Bakounts. Il fut un obstacle de taille contre les objectifs de Beria visant à remplacer la direction du Parti communiste d’Arménie par d’ignobles « béni-oui-oui ». Beria le fit donc assassiner, supprimant ainsi une entrave notable aux purges qui s’ensuivirent.

Alazan ne fut libéré du goulag qu’en 1946, à l’âge de 43 ans. Mais, comme tant d’autres, il n’était pas encore un homme libre. Il dut passer huit autres années d’exil en Sibérie, avant de recouvrer la liberté. En 1954, il fut réintégré au sein du Parti communiste et se remit à écrire. Mais sa santé était alors brisée. Il mourut dix ans plus tard.

3.

L’essai détaillé de Zabel Essayan, Sur Meguerditch Bechigtachlian et Bédros Tourian, révèle une intellectuelle et une artiste de premier plan. Avec une sensibilité et une profondeur revigorantes, elle aborde des questions d’ordre national, social, politique et artistique. Résultat, une présentation brillante et avertie du poète et dramaturge Bechigtachlian (1828-1868) (en dépit du titre, et malheureusement pour nous, Bédros Tourian n’y tient pas ses promesses) et de son époque. Voici ce que nous avons pu y glaner.

Bechigtachlian vécut l’époque des Lumières arméniennes au 19è siècle et du déclin de l’empire ottoman. Un moment de renaissance nationale durant lequel, parallèlement à l’émergence nouvelle d’une classe moyenne arménienne, se développa une intelligentsia nationale relativement importante et intègre. Cette période fut témoin du combat pour sauver, faire renaître et moderniser la langue arménienne et la transformer en un outil d’élévation du peuple. C’est alors aussi qu’apparaissent le théâtre, l’art épistolaire, la poésie et la prose arméniennes modernes. Les grands intellectuels, artistes et penseurs du temps, dont Bechigtachlian, vouèrent leurs efforts à améliorer le sort du peuple.

L’intellectuel arménien progressiste avait fort à faire à Constantinople. Afin de se gagner position sociale, pouvoir et avancement, l’élite arménienne qui s’y était établie, assimilait volontiers tout ce qui était ottoman, excepté la religion. Elle révérait tout ce qui était étranger et composait une classe de parasites des plus révoltante et servile. Cette même élite affichait un mépris virulent et quasiment raciste à l’égard des dizaines de milliers d’immigrés, nouvellement arrivés des provinces arméniennes. Et c’est contre cette toile de fond que les intellectuels progressistes cherchèrent à redonner vie à la conscience, à la culture et à la langue nationales. L’objectif plus vaste de cette entreprise notablement démocratique était de jeter les bases d’un progrès économique et social pour la masse du peuple arménien – la paysannerie opprimée et les immigrés occupant les taudis dans les villes. Tel est le contexte dans lequel Essayan commente les pièces de théâtre et la poésie de Bechigtachlian.

L’approche de l’art de Bechigtachlian par Essayan est aussi pénétrante que son évocation des conditions qui présidèrent à son apparition. Incisive et sans concession, elle se montre des plus spirituelle dans sa critique dévastatrice du « théâtre engagé » contemporain, avec ses intrigues absurdes, ses personnages unidimensionnels, de carton pâte, et ses dialogues ampoulés et verbeux. Elle note cependant que ce théâtre, véritablement inepte sur le plan de l’art, est l’œuvre d’hommes et de femmes dotés d’un réel talent artistique. Pourquoi prit-il cette forme ? Parce qu’à cette époque, le théâtre n’est pas vraiment de l’art, il s’agit là de propagande, d’un instrument visant à atteindre le peuple, d’un moyen de faire renaître la conscience et la fierté nationales. Pour l’Arménien opprimé, l’image romantique, le plus souvent grossièrement maquillée, des gloires anciennes, semait les graines d’une nouvelle fierté nationale. Le théâtre n’était pas, comme pour les classes moyennes d’Europe, un divertissement. Si bien que, malgré tous ses manques par rapport aux normes et aux critères de perfection artistique, ce répertoire joua un rôle positif et fut, de fait, plébiscité par le peuple. Il répondait à un réel besoin. Cette littérature de propagande imprègnera ainsi, quasiment dans leur ensemble, romans historiques, pièces de théâtre et poésie arménienne.

Son évaluation de la poésie de Bechigtachlian est tout aussi élogieuse, témoignant d’une sensibilité artistique hautement développée. L’on n’y trouve quasiment aucune trace de cette sentimentalité consternante, de cette grandiloquence et de cette déclamation qui entachent ses discours et ses pièces de théâtre. Un goût raffiné, un sens de l’équilibre et de l’harmonie, tout cela contribue à rendre admirablement les tourments et les émois de l’âme humaine. L’appréciation par Essayan de la poésie arménienne classique de Bechigtachlian est significative. Si sa poésie nationaliste et patriotique, écrite en arménien moderne, est de grande qualité, non sans une dimension universelle, c’est avec son écriture en arménien classique que Bechigtachlian peut, selon elle, être rangé aux côtés des plus grands poètes à travers le monde.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il a publié de nombreux essais littéraires et politiques dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20000524.html
Article paru le 24.05.2000.
Traduction : © Georges Festa – 02.2011
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.


samedi 19 février 2011

Jo Laycock - Imagining Armenia

© Manchester University Press, 2009


La politique britannique et les Arméniens au début du 20ème siècle
[recension de : Jo Laycock, Imagining Armenia : Orientalism, Ambiguity and Intervention, Manchester : Manchester U.P., 2009]

par Ronald Grigor Suny

The Armenian Mirror-Spectator, 12.02.2011


Lorsque le très lu historien Arnold Toynbee définissait l’Arménie comme étant « entre Orient et Occident », il n’appréciait pas de manière positive une zone d’échanges culturels, mais la pathologie d’une « paralysie spirituelle ». Et partageait en cela une approche européenne généralisée de l’anormalité, et même du caractère inacceptable, d’un peuple chrétien vulnérable, dominé par un empire musulman despotique. Adoptant le paradigme orientaliste d’Edward Saïd, Jo Laycock explore de quelle manière la politique de domination occidentale fut légitimée par la représentation de l’Orient (et de l’Occident) en Occident. A quoi donc se rattache l’Arménie ? A l’Orient ou à l’Occident ? Comment les Britanniques s’imaginaient-ils les Arméniens ? Et dans quel but ?

Les chrétiens ottomans sont alors, tout uniment, présentés comme opprimés et potentiellement civilisables, dignes ainsi à ces deux titres du soutien britannique. Mais comme les Arméniens et les autres vivent aussi en Orient, dont ils sont les produits, leur voie de guérison nécessitait une intervention britannique. L’appui paternaliste de Londres était requis, du fait de la voix absente d’un Orient muet. Paradoxalement, la cause des Arméniens fut défendue par les critiques libéraux anti-impérialistes de l’impérialisme victorien de Disraeli, mais, comme le souligne J. Laycock, « elle approuvait implicitement la domination impériale britannique, réaffirmant les visions impérialistes du monde. » (p. 28)

L’Arménie n’est pas seulement chrétienne, mais aussi, dans l’imaginaire britannique, un berceau de la civilisation face à la barbarie. Cependant, à l’instar des Balkans étudiés par Maria Todorova (1), l’Arménie est un « autre intérieur », se revendiquant d’Europe – une Europe encore plus originelle, du fait de son insistance à avoir été la première nation chrétienne. Pour les Britanniques, les Arméniens ne sont pas alors des « étrangers à l’intérieur de l’Europe », mais « une sorte d’étranger civilisé dans le monde oriental, une part de l’Europe qui a été déplacée » (p. 34). Du fait de son intérêt pour les Arméniens, la Grande-Bretagne accrut son rôle autoproclamé de défenseur de la civilisation. Dans l’imaginaire orientaliste dichotomique de l’Orient et de l’Occident, l’Arménie, de même que les Balkans et l’Europe orientale plus généralement, occupe une position médiane ambiguë, laquelle requiert une étude et une compréhension plus grande de « ce que signifie être « civilisé » et ce que signifie être « Européen » » (p. 37).

S’agissant de définir les Arméniens, religion et race rivalisent, mais à mesure que le discours de la nation domine de plus en plus la manière avec laquelle les peuples et la géographie sont catégorisés au 19ème siècle, les écrivains britanniques considèrent les Arméniens comme une nation dispersée ou démembrée – au moment même où les intellectuels arméniens reconsidéraient quant à eux leur peuple en tant que communauté d’ordre essentiellement national, et non simplement ethnico-religieuse. Or la nation, contrairement à la religion ou même l’empire, requiert un territoire défini et délimité. Voir les Arméniens comme une nation ou comme membres de la race indo-européenne confirmait la parenté des Anglais avec leurs cousins chrétiens d’Orient ; mais, regardant vers l’Est, les écrivains britanniques en concluaient que des siècles de domination turque avaient corrompu les Arméniens, dont la dégénérescence était évidente en toute chose, de leurs talents aussi légendaires que trompeurs à leur hygiène inférieure. Les Arméniens se trouvaient dans une triste situation, mais étaient méritants et susceptibles de rédemption. Des Européens véritables et intacts, tels que les Britanniques, se devaient de protéger et d’encourager les Arméniens. Les atrocités des massacres d’Arméniens par les Ottomans en 1894-96 galvanisèrent les arménophiles britanniques et ancrèrent les images des chrétiens innocents et des Turcs sauvages, que les « atrocités bulgares » avaient auparavant grandement contribué à former. Mais cette compassion britannique était tempérée par l’ambiguïté que l’on ressentait à l’égard d’un peuple lointain et dégénéré.

J. Laycock poursuit son analyse captivante en direction du génocide arménien de 1915. Evénement unique, en bien des aspects, par sa férocité et sa détermination à éliminer et réduire à l’impuissance un peuple constitutif de l’empire, le génocide s’intègre sur le plan discursif au débat plus large sur les atrocités de la guerre, comme dans le « viol de la Belgique », et à une image essentialisée du « Turc » (souvent au singulier) comme perpétrateur de meurtres de masse. Les Arméniens bénéficièrent de ce regain de préoccupation, s’agissant de la défense des petites nations, lui-même intégré aux motifs de faire la guerre contre les Huns et les Turcs. « L’Arménie faisait partie de cette catégorie nouvelle des « nations victimes ». » (p. 119)

Le récit de Laycock est merveilleusement rendu. Elle dissèque avec finesse et sensibilité les tendances contradictoires et rivales au sein de l’opinion britannique et, ce faisant, permet au lecteur d’apprécier les limites de ce qu’il était possible d’imaginer à l’époque. Son propos se concentre presque exclusivement sur les leaders d’opinion en Grande-Bretagne et non sur les Arméniens alors en train simultanément d’inventer et d’élaborer leur propre identité. Cela dit, le domaine qu’elle montre est des plus révélateur. Les Arméniens en tant que martyrs, leurs femmes comme victimes par excellence de prédateurs abominables, sont dépeints au cinéma, dans les affiches et brochures comme les représentants du viol d’une nation. Leur survie personnelle symbolise une continuité nationale – et même civilisationnelle. Après la Première Guerre mondiale, les Britanniques firent face au problème des réfugiés, des rapatriements et de leur propre redressement et reconstruction. Leur sympathie initiale envers les Arméniens s’évanouit à mesure qu’ils affrontèrent la contradiction entre des Etats-nation fixés et homogènes sur le plan ethnique avec un peuple déraciné, incapable de revenir dans le pays d’où il avait été expulsé. Les stéréotypes plus négatifs sur les Arméniens – « âpres au gain », leur « passion de l’intrigue » - aboutirent à saper le soutien britannique à une Arménie indépendante (p. 193). Largement abandonnée par l’Occident, une Arménie croupion perdura jusqu’à l’invasion de l’Armée Rouge fin 1920. L’unique Arménie qui survécut à la guerre, au génocide et à la révolution, fut l’Arménie soviétique, protégée, développée et maltraitée par le régime bolchevique de Moscou. Une région périphérique de l’Arménie historique en était devenue le cœur.

Laycock termine en soulignant à quel point le cas des Arméniens dément « l’opposition binaire entre colonisateur et colonisé, civilisé et barbare, que suppose l’orientalisme » (p. 220). Or la richesse du paradigme de Saïd ouvre la possibilité de comprendre la force du discours, non seulement pour donner sens, mais pour influencer et habiliter les acteurs politiques. Dans cette histoire, les Arméniens en général réagirent plus qu’ils n’agirent, tirant avantage lorsqu’ils étaient considérés comme avatars d’une civilisation et souffrant lorsqu’ils furent écartés en tant que rebut d’une géographie et d’un destin historique malheureux.

[Ronald Grigor Suny enseigne l’histoire à l’Université du Michigan.]

NdT

1. Maria Todorova. Imagining the Balkans. New York : Oxford University Press, 1997. – cf. la recension de Gale Stokes, http://www.ess.uwe.ac.uk/genocide/reviewy3.htm

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20February%2012,%202011.pdf
Traduction : © Georges Festa – 02.2011


Antonia Arslan - La Strada di Smirne / Interview

© Rizzoli, 2009


Un oubli impossible
Entretien avec Antonia Arslan sur La Strada di Smirne

par Stefania Garna

Deportate, esuli, profughe, n° 15, janvier 2011



Le 16 février, l’an dernier, j’ai eu un entretien avec Antonia Arslan, chez elle à Padoue, sur son dernier ouvrage.

- Stefania Garna : A la fin de La Strada di Smirne, tu écris à nouveau : « Un roman est l’œuvre d’un récitant amoureux : il n’étudie pas l’histoire, mais raconte amoureusement les histoires vraisemblables de ses personnages. » Et pourtant tu proposes toujours une solide construction historique. Chaque chapitre s’ouvre avec une date précise, pour commencer. Voudrais-tu parler de tes sources ?
- Antonia Arslan : J’ai écrit cette phrase sur le récitant amoureux pour préciser que je ne prétends pas être historienne de métier ; néanmoins, sûrement aussi du fait de ma façon de penser personnelle et de ma formation, je n’évoque pas des choses sans m’être documentée. Les sources ont été diverses, en premier lieu quasi inexistantes en italien : l’incendie de Smyrne est très peu évoqué et peu étudié en Italie, peu de traductions d’ouvrages sur ce thème, en fait ignoré. Les livres les plus importants sont ceux que j’indique dans les remerciements à la fin. Surtout celui de Marjorie Hovsepian Dobkin et celui d’Hervé Georgelin (1). Je retiens une coïncidence heureuse qui l’a amené à publier ce livre important et très documenté, il y a peu. Non seulement Georgelin a lu toutes les sources grecques disponibles, mais il a consulté directement les témoignages oraux des réfugiés de Smyrne arrivés en Grèce, dont le recensement fut décidé par le gouvernement grec en personne – un corpus de documents, en grand nombre inédits, qui sont retranscrits et conservés à Athènes et entreposés depuis les années 1920. Pourtant, le fait que le gouvernement grec se trouve en 1922-23 face à deux catastrophes simultanées semble avoir totalement disparu de notre esprit. La défaite : l’armée grecque en retraite embarque dans la confusion durant les derniers jours d’août 1922 et il ne s’agit pas d’une simple retraite, car le commandement est quasi inexistant (il y a à ce sujet des épisodes stupéfiants) et les soldats reviennent de plusieurs années de guerre, retraite à laquelle s’ajoute en dernier lieu la campagne d’Anatolie ; les soldats mal payés et mal équipés n’ont qu’une idée : rentrer chez eux. La retraite de l’armée signifie aussi procès et condamnations des hauts gradés qui ont permis que l’armée soit battue de cette manière ; à quoi s’ajoute la perte de Smyrne, ville à vocation commerciale que les Grecs auraient pu conserver, s’ils avaient été bien conseillés, etc. Et puis le deuxième désastre : l’arrivée d’environ un million et demi de réfugiés qui proviennent des territoires anatoliens et bouleversent l’économie de la Grèce, alors une petite nation agricole, pauvre et montagneuse, de quatre millions d’habitants environ ; et qui, à ce moment-là, doit faire face à un désastre économique. Ce qui la sauve, c’est la solidarité de cette fameuse organisation américaine, le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient], la première grande institution humanitaire qui opère sur une très grande échelle, organise des villages en toile et des cantines ambulantes, des orphelinats, des écoles, de petites activités de subsistance, etc. L’argent coule à flot dans ce but en Grèce ; les Arméniens n’oublieront jamais que la Grèce les a tous accueillis, en dépit de ces difficultés. Les témoignages sur cette phase de la diaspora, publiés aussi en Italie, sont nombreux. Je rappellerai à ce propos l’ouvrage de David Kherdian, Lontano da casa, à paraître en 2010 dans une nouvelle édition intégrale aux éditions Guerini e Associati, traduit par Cecilia Veronese (2). Sans oublier Pietre sul cuore d’Alice Tachdjian, publié en 2003 (recension in Deportate, esuli, profughe, n° 2, janvier 2005) (3). J’ai aussi lu les témoignages du médecin arménien Garabed Hatcherian, un survivant du génocide, qui s’était établi à Smyrne et qui a ensuite miraculeusement sauvé sa famille. A peine arrivé, réfugié, à Mytilène, dans l’île de Lesbos, il se livre à de petites annotations jour après jour ; son journal rentre dans les « variations infinies des récits oraux » où j’ai puisé – par exemple, dans l’ouvrage Middlesex, de Jeffrey Eugenides (4), figurent des pages à caractère clairement documentaire et autobiographique, qui appartiennent peut-être au père ou au grand-père et qui expriment un point de vue totalement différent de celui d’Hatcherian. Le plus difficile était de reconstituer la topographie de la ville d’après les différents récits. Aujourd’hui, la ville de Smyrne est tout autre ; grâce à la documentation d’Hervé Georgelin et les cartes de plusieurs publications on s’y retrouve néanmoins très bien. Bien sûr, j’ai travaillé aussi sur des matériaux photographiques ; rappelons que mon livre évoque quand même la route de Smyrne, c’est à dire vers la ville : j’avais pour tâche de raconter les derniers jours tourmentés de la ville. Cela dit, tant sur internet que dans les annexes de ces ouvrages il y a de nombreuses photographies de cette époque, car l’incendie a été très couvert – ces fameuses photos qui montrent les maisons en train de brûler avec leurs façades tels des yeux, derrière lesquels surgissent les flammes… Je devais seulement raconter sans contredire les faits historiques.

- Stefania Garna : Moment émouvant, l’enterrement de Chouchanig dans une petite crique, à la pointe orientale de la Crète, « sous les immenses palmiers de Vai » ; un personnage auquel tu as consacré des pages très denses. Comment devons-nous l’interpréter ?
- Antonia Arslan : L’enterrement est un sceau, c’est l’hommage des hommes à la mer ; c’est aussi mon expérience personnelle, qui s’entrelace ici ; lorsque je suis allée à Vai, j’ai vécu des journées très intenses – je n’ai jamais fait, ni avant ni depuis, une expérience de ce genre : voir une ville dont les colonnes sont encore à demi ensevelies sous terre. Non loin se trouve la bourgade de Kato Zakros, où ils ont retrouvé un splendide palais minoén, outre quatre grands édifices. Une terre chargée d’histoire.

- Stefania Garna : Et puis il y a notamment la grande reconstruction de 1919, surtout avec la présence des Italiens…
- Antonia Arslan : C’est un chapitre que je n’ai traité qu’en passant, même si j’avais à cœur de l’évoquer ; l’Italie était alors présente en force, se trouvant alors en possession du Dodécanèse, douze îles à la position stratégique exceptionnelle. A ma connaissance, ce sujet n’a pas été très approfondi ; on a peut-être plus étudié la présence italienne dans le Dodécanèse que cette tentative en 1918-19 de pénétrer sur le continent : l’Italie voulait Smyrne. L’enjeu était de convaincre la Grèce de débarquer, car elle avait davantage de droits sur Smyrne, du fait de la présence de citoyens grecs ; les deux Premiers ministres français et anglais lui donnèrent le feu vert, même si ensuite ceux-ci se prêtèrent au jeu d’aider Mustafa Kemal. La Grèce a sûrement entrepris une aventure insensée, avec la folie classique des grandeurs des petites armées, mais elle fut encouragée à débarquer et à s’enfoncer en terre ferme. Les Italiens avaient une zone un peu plus au sud ; de là, ils ont aussi aidé Kemal, lui fournissant armes et ravitaillement ; abritant même ses fidèles soldats qui pouvaient avoir besoin de se réfugier durant leur guerre d’usure (de 1919 à 1922, naturellement) contre l’armée grecque ; en résumé, les Italiens ont pris la suite de la France et de l’Angleterre, les principaux responsables. Or les seuls qui ont embarqué durant l’incendie de Smyrne (et nous sommes en septembre 1922), de nuit, en secret, ont été les Italiens, un peu confusément et en contrevenant aux ordres, mais dans un but louable. Par exemple, Coren Minachian s’est sauvé grâce à un marin italien et le raconte précisément (Deportate, esuli, profughe, n° 3, juillet 2005) (5).

- Stefania Garna : On peut penser que des personnages mineurs comme Fräulein Nussbaum ou Miss Brown naissent à partir des témoignages des missionnaires présents dans l’empire ottoman, souvent à partir de journaux ou de textes écrits de première main…
- Antonia Arslan : Oui, bien sûr. Mais j’ai changé leurs noms ; ces textes constituent une autre typologie de témoignage et d’écriture privée. N’oublions pas que, ces dernières années, sont apparus un très grand nombre de témoignages inédits ou bien publiés dans des langues peu diffusées, que l’on traduit au fur et à mesure. Je tiens à rappeler celui du dignitaire religieux apostolique Grigoris Balakian, grand-oncle de Peter Balakian, un des écrivains arméno-américains les plus connus, qui a eu beaucoup de succès avec l’histoire de sa famille racontée dans le roman Black Dog of Fate (6) ; il a découvert, publiée en russe en 1920 pour être exact, le témoignage de son grand-oncle, un ouvrage traduit de suite en France l’année dernière sous le titre Le Golgotha arménien (7) ; cet autre prélat est l’unique survivant du célèbre groupe déporté le 24 avril 1915 ; moyennant quoi, nous sommes maintenant en possession d’une multitude de données fondamentales sur les modalités peu claires de cette phase de la déportation. Il y a en outre d’importants témoignages en arménien qui n’ont encore jamais été traduits, par exemple un recueil de 600 témoignages de survivants, une œuvre monumentale entreprise par une chercheure en Arménie, dont nous n’avons que quelques pages traduites (8) ; les Survivors, des époux Miller (Deportate, esuli, profughe, n° 8, janvier 2008) (9), étaient une centaine et déjà nous restituent tout un univers ; songeons à ces 600 voix ! L’aspect important à relever est qu’aucune de ces sources ne contredit les autres ; chacune raconte les modalités de la survie personnelle et la tragédie du reste de la famille.

- Stefania Garna : A propos des sources orales auxquelles tu as eu accès, comment as-tu pu par exemple reconstituer la « ballade des déportées » ?
- Antonia Arslan : En fait, je l’ai trouvée sur internet et naturellement j’ai opéré les vérifications nécessaires. Je fais partie d’un forum dans lequel correspondent continuellement des chercheurs turcs, anglais, américains, australiens, etc., un lieu d’échanges d’informations et de débats. Ces derniers jours, par exemple, on discutait âprement sur les noyades collectives de Trébizonde ; aux doutes ou aux interrogations concernant ces événements, beaucoup d’entre nous ont ajouté en l’espace de trois jours des données indiscutables provenant d’archives officielles. Revenons à ce chant que j’ai intitulé la berceuse des déportées ; il a été retrouvé et reconstitué de cette manière, jusqu’à une version plus complète que j’ai traduite à partir de la version anglaise.

- Stefania Garna : Dans ton roman alternent cartes historiques et cartes personnelles. Par exemple, tu cites le journal, court et occasionnel, écrit en italien, mais en caractères arméniens, par le grand-père Yervant. Là aussi il semble que soit déclinée la honte d’avoir survécu. Comment doit-on interpréter cette source ?
- Antonia Arslan : Il ne s’agit pas vraiment d’une source, mais de pages ayant un caractère purement familial. Le fait en lui-même m’a frappée : quelques feuillets qui parlent d’épisodes souvent neutres, mais que le grand-père a voulu écrire pour lui en arménien. Je rappellerai plutôt Ambassador Morgenthau’s Story, un document indispensable qui paraîtra en traduction italienne, avec une vaste documentation photographique d’époque, au cours de l’automne 2010, toujours chez Guerini e Associati (avec pour titre Diario dell’Ambasciatore Morgenthau) (10).

- Stefania Garna : Dans ce deuxième livre, le rapport d’attraction (nostalgique) et de répulsion entre Occident et Orient se confirme à travers le lien générationnel entre pères et fils, auquel tu consacres des pages très émouvantes. Ce que tu définis par « la honte du sang nié », « la tentation de l’oubli », peut-il devenir une mise en garde pour la société actuelle ?
- Antonia Arslan : Oui, je crois, à condition que nous ayons constamment à l’esprit une chose : chaque personne est un individu et peut réagir différemment. Nous avons le droit de blâmer ceux qui cherchent par tous les moyens à intégrer une société et nous avons le droit de considérer à l’inverse comme meilleurs ceux qui préservent jalousement leurs us et coutumes, leurs habitudes. Je me pose la question. En vérité, je n’ai pas de réponse définitive, mais ma position découle de tant de gens, vraiment, amis ou non, que j’ai rencontrés dans ma vie, d’origine moyen-orientale, et donc non occidentaux, qui se sont insérées dans la société italienne ou française. Mon sentiment est que les Arméniens ont toujours été bien acceptés et sont aussi en mesure de très bien s’intégrer, parce qu’ils tiennent, de manière obsessionnelle, à respecter les lois du pays dans lequel ils vivent. En Italie, les Arméniens sont si peu nombreux qu’ils se sont pratiquement intégrés, du fait aussi qu’ils n’ont pas d’écoles ; transmettre sa langue aux enfants a donc toujours été très difficile et c’est un phénomène rare, surtout depuis le fermeture du Collège arménien de Venise, par ailleurs réservé aux garçons. A l’étranger, au contraire, où se trouvent d’importantes communautés, ces dernières demandent et obtiennent très souvent de conserver leurs us et coutumes, notamment alimentaires, mais aussi linguistiques, et se battent aussi pour cela. Qui veut s’intégrer est donc considéré avec moins de sympathie. Lorsque j’écris que les Arméniens « ne sont et ne seront jamais des Occidentaux », j’entends quelque chose de plus intime, fait de tant de petites choses, quelque chose qu’un Occidental de souche peut aussi trouver énervant. Par exemple, décider d’un rendez-vous… Chez moi, la partie occidentale a toujours bataillé avec l’orientale, car celle-ci est plus indolente, alors que l’occidentale tend au contraire à être des plus excessive en matière de ponctualité, parce qu’elle veut se manifester ainsi. De petites fractures et oscillations qui transitent chez tout un chacun. En particulier, dans le rapport entre Yervant et ses fils, non seulement il y a le passage de génération, mais aussi l’intervention de la mère. En outre, à cette époque, il était beaucoup moins question de défense de l’identité minoritaire, on ne parlait absolument pas de tout ce sur quoi s’est développé le débat, ces vingt dernières années, et donc, bien évidemment, celui qui était étranger tendait à adopter tout ce qu’il pouvait du pays dans lequel il entrait. J’ai donc fait le choix que les fils soient totalement italianisés. Et pourtant ils ne l’étaient pas… Un oubli impossible.

- Stefania Garna : Armin T. Wegner écrivait en 1915 : « Les Arméniens sont morts de toutes les morts du monde. » Les survivants de ton roman, eux aussi, ont survécu à toutes les morts du monde. Comment as-tu procédé avec cette composante de ton récit, qui ne s’ouvre pas par hasard par la date du 25 juillet 1916, alors que l’essentiel du génocide a été commis ? Une situation te tient-elle à cœur en particulier ?
- Antonia Arslan : Le monde de la déportation et de la survie, je l’ai repris sous de nombreuses facettes, grâce à l’écho de témoignages innombrables. Lorsque ce que j’ai lu à partir de ma documentation s’est bien déposé, alors je peux écrire. Et je procède par instinct. Naturellement, je m’assure de ne pas avoir altéré des données, je cherche à être très fidèle à ce que j’ai lu et trouvé ; mais, dans la narration, ce qui émerge se relie ou se déconnecte, en fonction aussi de logiques internes, qui sont les logiques du récit ; il y a une logique dans le fait de raconter, qui est celle de la vraisemblance et que l’on doit respecter. Trois événements tragiques, à la suite l’un de l’autre, en l’espace de deux jours, ne sont pas supportables dans un récit, même si un témoin te le dit. Une situation très particulière, qui me tient beaucoup à cœur, est l’arrivée des enfants à Venise, surtout cette page où je me rendais compte qu’à mesure qu’ils s’avancent vers le nord, les atmosphères se font plus ténues, les couleurs plus sereines et nous entrons dans l’univers vénitien ; j’ai pu reconstituer cette arrivée grâce aux récits des oncles surtout ; je sais à coup sûr que Vart est allé les accueillir à Venise, parce qu’il l’a raconté à ses fils ; les événements les plus importants se sont tous produits réellement, s’appuyant souvent sur des récits oraux, comparés aussi avec des correspondances ou des journaux intimes ; à moi de reconstituer les connexions.

- Stefania Garna : Tu as inséré dans le livre quelques portraits d’« amis ». Je pense au médecin Coren Mirachian. De quelle manière s’intègre-t-il du côté de la vraisemblance, dans un dialogue naturel avec le vrai ? Voudrais-tu en parler ?
- Antonia Arslan : C’est ce que dans les films on a l’habitude de nommer caméo ; j’aimais beaucoup le docteur Mirachian qui ressemblait à mon grand-père, mais il n’en avait pas l’autorité, il était beaucoup plus modéré ; j’allais chez lui uniquement pour manger des caramels et écouter des histoires, j’accompagnais tante Henriette ; c’était quelqu’un d’important et son petit livre évacue véritablement ce grand courage. Réussir à passer ses diplômes, après avoir perdu à deux reprises toute sa famille… J’ai voulu lui rendre hommage.

- Stefania Garna : L’avant-dernier chapitre s’achève avec l’épisode de l’église livrée aux flammes. La nécessité d’un geste fort qui puisse racheter les Arméniens fuyant, une seconde fois, leur pays perdu, se transforme en un sinistre prélude au sacrifice majeur auquel seront voués les Arméniens à Smyrne. En effet, dans toute la communauté, lors des divers événements, on doit faire les comptes avec ce désir de renaissance, mais aussi de mort et d’anéantissement, l’inéluctabilité d’un destin. A ton avis, quel fut en Anatolie l’apport spécifique de la culture arménienne et, plus largement, des communautés chrétiennes en termes de dimension spirituelle et de choix de tolérance et de partage ?
- Antonia Arslan : Sur ce thème on pourrait écrire des volumes entiers… Bien sûr, j’ai vu l’incendie de l’église comme le prélude de l’incendie de Smyrne, qui entraîne à la suite les Grecs et, à travers eux, toutes les minorités chrétiennes d’Anatolie. L’apport des trois grandes minorités chrétiennes (Grecs, Arméniens et Syriaques) était depuis longtemps très important, surtout dans le domaine économique pour les Arméniens, et diplomatique, tant pour les Arméniens que pour les Grecs. Ces civilisations ont été des ponts, avec cette vocation évidente : vivant soumises à l’intérieur de l’empire, se frayer une voie en inspirant une grande confiance ; ce n’est pas pour rien que les Arméniens étaient surnommés la « communauté fidèle ».

- Stefania Garna : L’incendie de Smyrne est le chapitre conclusif du roman. Le tragique épilogue de la présence chrétienne millénaire, arménienne et grecque, dans la ville-papillon, grâce à toi, est savamment décrit, presque à distance, à travers la tentative d’Isaac et d’Ismène de sauver les orphelins, en les conduisant au port pour les faire ensuite embarquer sur un vaisseau américain, atténuant ainsi le scénario du grand incendie. D’une manière très différente de celle d’une écrivaine comme Didò Sotiríu (11), que d’ailleurs tu ajoutes comme un des témoignages grecs fondamentaux. Dans La Strada di Smirne, l’on éprouve en fait une sorte de ralentissement songeur de l’action, alors même que les événements se précipitent. Quelles sont les raisons de ce choix ?
- Antonia Arslan : Je crois vraiment être faite comme ça. J’ai passé des mois pendant lesquels je n’ai pas écrit, sachant que je devais affronter l’incendie de Smyrne ; et puis, un jour, j’ai entendu Carmen et, soudain, je me suis dit : « Dans la ville-papillon ils écoutent Carmen » et un lien s’est créé ; l’incendie plus vaste, je l’ai toujours conçu comme une série de données obligées que je ne pouvais pas ne pas respecter : les jours, le changement de vent, les témoins qui avaient vu les soldats mettre le feu ; un point que plus personne ne conteste, même les Turcs. Puis, au fur et à mesure, est apparue cette forme un peu rêveuse, à la façon d’une participation très intense, mais en même temps avec une conscience profonde de ne pas être là ; comme un récitant, en fait, je devais raconter de façon à impliquer le lecteur ; ce n’est pas dans ma nature d’être morbide, même si les histoires terribles doivent être affrontées de toutes parts, car la vérité est ainsi – comme la scène de la décapitation de Sempad dans Le Mas des alouettes, mais sans ajouter un mot qui ne soit nécessaire. Lorsque je conclus : « Maintenant, patient lecteur, nous pouvons les pleurer ensemble », mes mots diffèrent de ceux de Sotiríu, par exemple, parce qu’on ne peut oublier qu’à ce moment-là, la mémoire arménienne est une mémoire épuisée par plus de quatre années de persécutions, ou bien les survivants du génocide, quand ils arrivent à Smyrne, tentent de reprendre une apparence de normalité, puis tout à coup, de nouveau… A ce moment-là beaucoup ont jeté l’éponge et se sont laissés tuer ; les Grecs, malgré tout, possédaient l’autre rive de la mer Egée ; il existait quand même une nation de l’autre côté, ce qui a un fort pouvoir symbolique. Sotiríu est sûrement très dure envers les Grecs de Grèce et en cela reflète la composition de ce drame : les Grecs de Grèce se sont retrouvés avec un million et demi de Grecs à secourir, nourrir, etc. et ils les qualifiaient de « Turcs », autrement dit Grecs d’Anatolie. Aujourd’hui encore à Athènes.

- Stefania Garna : Dans le prologue de La Strada di Smirne, au sujet du presse-papier ou papier plume – qui, une fois encore, ramène au grand-père Yervant et à l’Orient, par l’intermédiaire de Mademoiselle Arpiarian et à ses souvenirs presque en miroir -, tu notes en fin de description : « Ces couleurs hurlaient pour être libérées. » Grâce à ce mode d’écriture et de réécriture qui est le tien, tu es descendue et remontée plusieurs fois dans l’univers de ton enfance, de tes émotions de petite fille, libérant ces couleurs. T’es-tu rendue compte des changements durant ce processus ?
- Antonia Arslan : Non. C’est cette même impulsion terrible. Sauf qu’à mesure que j’écrivais La Strada di Smirne, je réalisais que le contexte était beaucoup plus vaste, qu’il exigeait plus de documentation, surtout pour ce qui concerne les Grecs. Pour les Arméniens, j’avais déjà assimilé les matériaux, je voulais faire autrement, quelque chose qui soit autant sérieux et documenté pour eux.

- Stefania Garna : Présence récurrente dans le livre, celle de la nourriture, différente de celle, obsessionnelle, de la déportation (dont il subsiste quelques traces chez les orphelins) : autour de la nourriture évoluent des êtres – surtout des femmes – merveilleux. Pourquoi ?
- Antonia Arslan : Parce que la nourriture est ce qui, dans une culture, subsiste le plus, à tous les niveaux ; au niveau de la nostalgie, peut-être, pour qui ne sait pas cuisiner ; même chez ceux qui ont perdu la langue, il reste un plat traditionnel… L’exemple le plus classique ne vient pas de mon livre, mais du Livre de ma grand-mère, de Fethiyé Çetin : l’écrivaine rappelle la fameuse fougasse (de Pâques), que sa grand-mère de passage prépare, échange et reçoit, bien qu’elle ne parle plus sa langue, qu’elle ait été convertie et mariée de force, et qu’on lui ait interdit de se souvenir qu’elle fut arménienne. Mais la fougasse est restée.

- Stefania Garna : En conclusion de ton interview de 2005 (Deportate, esuli, profughe, n° 2, janvier 2005) (12), tu affirmais tranquillement craindre davantage l’incapacité de l’Europe à gérer les négociations d’entrée de la Turquie en Europe que la situation intérieure de cette même Turquie. A ton avis, dans quel état se trouvent aujourd’hui la république islamique et la communauté européenne ?
- Antonia Arslan : Dans une impasse, je dirai, en premier lieu du fait de la situation de difficulté objective que connaît l’Union Européenne – nous partons toujours plus en ordre dispersé, nous ne devons pas sous-évaluer le grand nombre de nations à l’intérieur de l’U.E. ; ajoutons la présidence actuelle de l’Espagne, un pays davantage en crise que l’Italie ; une situation d’impasse à l’instar des nouveaux entrants dans l’U.E. en général, car de plus en plus de gens se rendent compte qu’à Bruxelles quelque chose va mal ; une caste qui gouverne l’Union, promulgue des lois extravagantes sur des choses mineures ou minimes et qui n’a pas encore compris qu’il faut se mesurer à un grand pays comme la Turquie avec des moyens adéquats, à commencer par ceux de la diplomatie, sous-évaluant l’impact qu’aura dans l’U.E. l’entrée d’une nation armée jusqu’aux dents, avec les forces militaires puissantes et motivées d’un peuple musulman. En fait, ceux qui ont fait un pas en avant ce sont les citoyens turcs, car de plus en plus de voix s’élèvent pour défendre les droits fondamentaux ; depuis l’assassinat de Hrant Dink, il y a chaque année des manifestations ; un prix porte son nom ; de plus en plus de journalistes, d’écrivains et d’universitaires lèvent le voile sur ce grand refoulement qu’est pour la Turquie la question arménienne. L’incendie de Smyrne rentre peut-être aussi dans ce cadre et lèche la fondation de la république turque moderne. D’autre part, il est compréhensible que Kemal ait agi pour des motifs militaires évidents, par une manœuvre victorieuse de grand condottiere : il a fini par chasser les Grecs et a détruit le foyer de leur opposition. Le Premier ministre Erdogan a donc signé ces fameux protocoles avec l’Arménie en octobre 2009, et maintenant il fait marche arrière. Je parlerai donc d’ « optimisme prudent », mais il ne convient pas de jouer les ingénus, comme certains journalistes italiens qui se sont contentés de titrer « Paix conclue entre Arméniens et Turcs ».

- Stefania Garna : Nous attendons ton troisième livre, que tu as annoncé pour cette année. Ce n’est pas la conclusion de la trilogie sur ta famille, mais un témoignage sur ton existence en suspens, un recueil de réflexions sur ton expérience à l’intérieur et autour de ta maladie soudaine et dramatique, au printemps dernier. La nuit de Pâques avait commencé…
- Antonia Arslan : J’ai compris très simplement que je n’aurais jamais pu commencer le troisième livre, si je n’avais fait le bilan de cette expérience (13). J’ai cherché à accepter et non éluder l’expérience de la réanimation (suite à une septicémie rénale), car cela a effectivement changé ma vie. Ce livre ne sera pas un roman…

Notes

1. Hervé Georgelin. La fin de Smyrne. Du cosmopolitisme aux nationalismes. Paris : CNRS Editions, 2005 (Ndlr).
2. Traduction française par Laurence Lenglet : David Kherdian, Loin de chez moi : histoire d’une jeune Arménienne, Paris : L’Ecole des loisirs, 1990 (NdT)
3. Recension traduite en français : http://armeniantrends.blogspot.com/2009/02/alys-tachdjian.html (NdT)
4. Jeffrey Eugenides, Middlesex, traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, Editions de l’Olivier, 2003 (NdT)
5. « Come il cielo semi coperto, il sole si intravede di tanto in tanto, così la mia memoria » - I bambini nel Metz Yeghérn armeno ». Rassegna a cura di Stefania Garna. Deportate, esuli, profughe, n° 3, juillet 2005, p. 143-152. Traduction française par Georges Festa : http://armeniantrends.blogspot.com/2009/03/enfances.html (NdT)
6. Traduction française par Georges Festa, à paraître en 2011 aux éditions MetisPresses (Genève). (NdT)
7. Monseigneur Grigoris Balakian, Le Golgotha arménien / Berlin – Deir es-Zor, traduction Hratch Bedrossian, éditions Le Cercle d’Ecrits Caucasiens, 2 vol., 2002 et 2004 (NdT)
8. Allusion aux recherches de Verjine Svazlian, Le Génocide arménien : témoignages oculaires de survivants - http://www.cilicia.com/armo_book_testimony-web.html (en arménien) (NdT)
9. Donald E. Miller – Lorna Touryan Miller, Survivors. Il genocidio degli Armeni raccontato da chi allora era bambino, Milano : Guerini e Associati, 2007 – recension de Stefania Garna, in Deportate, esuli, profughe, n° 8, gennaio 2008, p. 223-225 (NdT)
10. Henry Morgenthau, Mémoires de l’ambassadeur Morgenthau : vingt-six mois en Turquie, Paris : Payot, 1919. Rééd. Paris : Payot, 1984, avec une préface de Gérard Chaliand.
11. Didò Sotiríu, Addio Anatolia, Milano : Crocetti Editore, 2006 (Ndlr)
12. « Intervista ad Antonia Arslan / La Masseria delle allodole : storie e storia al femminile », a cura di Stefania Garna, Deportate, esuli, profughe, n° 2, gennaio 2005, p. 147-152
13. Antonia Arslan, Ishtar 2. Cronache dal mio risveglio, Milano : Rizzoli, 2010 – voir l’entretien de l’A. avec Roberto I. Zanini, Avvenire, 11.11.2010 (traduction française G. Festa - http://armeniantrends.blogspot.com/2011/01/antonia-arslan-ishtar-2.html)

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Source : http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=84771
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 02.2011