skip to main |
skip to sidebar
Village d’Ano Thermes, préfecture de Xanthi, Thrace, Grèce – sept. 2010© en.wikipedia.org Chez les Pomaks de Thrace occidentale
par Tanya Mangalakovawww.balcanicaucaso.org [Une minorité isolée, à l’âme partagée entre plusieurs identités : la pomaque, la grecque et la turque. Voyage à travers les villages de Thrace occidentale, en recueillant impressions et témoignages d’une communauté peu connue, celles des musulmans slaves de Grèce.]« A Skecha on est des nashi et on parle en pomaque. » J’ai connu Husnia dans l’autobus qui, depuis la ville de Xanthi, chef-lieu de la préfecture homonyme de Thrace Occidentale, en Grèce, une région étroite entre la mer Egée et les monts Rhodope, nous conduit vers son village natal, Thermes.Husnia revient chez elle pour la fête d’Ederles (6 mai), qui marque la fin de l’hiver et le début de la belle saison. C’est véritablement dans la localité thermale de Thermes (que les habitants du lieu, musulmans, nomment Ladzha), à dix kilomètres seulement de la frontière avec la Bulgarie, que se tient une des fêtes les plus grandes organisées à cette occasion. Skecha est le nom que donne la population locale à Xanthi, lorsqu’elle n’utilise pas l’ancien nom turc d’Iskece.Les Pomaks constituent ici une communauté fermée, qui vit dans les villages périphériques des préfectures de Xanthi, Komotini et Evros, des villages auxquels ils donnent des noms qui ne figurent sur aucune carte officielle grecque. Ils parlent un dialecte qu’ils définissent comme « nash » (le « nôtre ») et lequel fait partie de la famille linguistique qui comprend aussi les dialectes bulgares des Rhodope.La tradition d’Ederlez est très vivante à Thermes. Dans trois grands restaurants on cuit à la broche l’agneau et on chante en trois langues : le bulgare, le grec et le turc. Le festin le plus riche est celui qu’apprête l’Union Pomaque Pan-Grecque, égayé par les musiciens d’un groupe folk réputé, provenant du village de Vievo, en Bulgarie.Ahmet Imam, un des dirigeants de la communauté, estime qu’en Grèce il existe aujourd’hui environ 80 000 Pomaks, lesquels parlent un dialecte et conservent une identité culturelle que partagent les habitants du versant bulgare des monts Rhodope.En Grèce, ce dialecte n’a pas de place dans le système scolaire et il s’enseigne de génération en génération dans le cadre des familles slaves musulmanes de la région. Depuis 1998, une association culturelle pomaque publie la revue Zagalisa, ce qui, en dialecte local, signifie « On s’aime, on s’adore ».Avant que ne débute le repas organisé par l’Union, arrive en hélicoptère le mécène de l’événement, le riche homme d’affaires grec Prodromos Emfiyecioglu, membre honoraire de l’organisation.Dans l’auberge voisine on chante en grec, tandis que près du lieu a été érigée une estrade sur laquelle on chante en turc. Dans cette cacophonie musicale on peut entrevoir l’ensemble des aspirations et des tendances qui se disputent l’âme de cette petite minorité périphérique, partagée entre identité pomaque/bulgare, grecque et turque.La tradition d’Ederlez veut que l’on se baigne le matin et que l’on jette dans l’eau de nombreuses feuilles de géranium (« zdravets » en langue bulgare, plante réputée avoir de grandes qualités curatives – Ndlr). Cette année, de nombreux Pomaks sont venus aussi de Bulgarie faire la fête à Thermes.Dans une des sources thermales, des femmes du village musulman de Nedelino se baignent en compagnie d’habitantes du lieu. Parlant tranquillement entre elles, sans avoir besoin d’interprètes. « On fait partie du même peuple. A Ladzhata et à Shein (Echinos en grec, village populeux aux portes de Xanthi), ils parlent comme nous. », me confie Nasibinka, de Nedelino.Pour Ederlez, à Thermes, les jeunes filles les plus élégantes viennent du village de Glafki (ou Gechebunar, deux mille habitants environ), couvertes de voiles en soie aux couleurs voyantes, typiques de la tradition pomaque. Ali Rongo, musicien de Glafki, définit ainsi l’identité des musulmans de Xanthi/Skecha : « Nous, on n’est pas des Turcs. On est musulmans et on se comprend avec les gens de Bulgarie, ceux de Shiroka Laka et Smolyan (localités des monts Rhodope bulgares). On a beaucoup de mots en commun. »L’accès à ces villages isolés, sur une bande de trente kilomètres de la frontière, était très difficile pour les étrangers jusqu’en 1995. Avec l’entrée de la Bulgarie dans l’Union Européenne, la population musulmane des deux côtés de la frontière a pu de nouveau communiquer et se (re)connaître. Un deuxième pas en avant a été franchi le 15 janvier 2010, lorsque les Premiers ministres de Bulgarie et de Grèce ont inauguré le nouveau passage frontalier de Zlatograd-Thermes.La localité de Zlatograd se trouve à dix minutes seulement de la frontière et est devenue en peu de temps une destination commerciale pour les habitants en provenance des régions de Xanthi, Drama et Kavala, étant donné les prix plus accessibles des magasins en Bulgarie.D’après Aleksandar Mitushev, hôtelier et propriétaire d’un complexe ethnographique privé à Zlatograd, l’ouverture de ce nouveau passage frontalier contribuera au développement du tourisme culturel et rétablira les anciens contacts entre Bulgarie et Grèce. Dans ce complexe ont été restaurées de vieilles demeures du 19ème siècle appartenant à des commerçants locaux, qui descendaient vers les ports de la mer Egée pour transporter ensuite les marchandises vers les Rhodope avec des caravanes de chameaux.Selon lui, la population pomaque en Grèce représente un pont entre celle-ci et la Bulgarie. « Ce sont des Bulgares musulmans, pomaques. Ces populations ont vécu dans l’isolement, appelés Pomaks en Grèce et laissés sous l’influence de la Turquie. Beaucoup ont étudié en fait en Turquie et les jeunes comprennent mieux le turc que le bulgare. »Les Pomaks de Xanthi/Skecha parlent soit le grec, soit le pomaque, alors que ceux de la région de Komotini parlent le grec et le turc et ont presque oublié le pomaque. D’après Zafeirios Mekos, avocat de Komotini, spécialiste des minorités musulmanes en Thrace Occidentale, du fait aussi des pressions de la Turquie, tous les musulmans de la région sont considérés comme turcs.A ses yeux, la fête d’Ederlez est utilisée par la composante turque pour éloigner les Pomaks des chrétiens. Il relève que dans la Thrace grecque vivent aujourd’hui près de 35 000 Pomaks. « Les Pomaks tiennent à leur identité particulière. Les Pomaks sont sunnites et dans certains villages proches de la frontière turque, existent des communautés de « kazalbashi », des musulmans mystiques qui boivent du vin et dont les femmes sont plus libres et ne sont pas obligées de se voiler. Les « kazalbashi » possèdent quelques traditions chrétiennes. Par exemple, ils font le signe de croix, lorsqu’ils rompent le pain. » A Iasmos, localité de cinq mille habitants, située sur les flancs des montagnes qui s’élèvent entre Komotini et Xanthi, et que les habitants du lieu, de religion musulmane, nomment « Yasyu Kyoi », vivent deux communautés, grecque et pomaque. Les principales sources de revenu sont l’élevage et la culture du tabac.Dans cette région, le dialecte pomaque est presque perdu. Myumyun s’occupe des troupeaux ; il est né sur la frontière avec la Bulgarie, dans le village de Kaloticho (ou « Ugurli », en dialecte pomaque). Myumyun entonne une célèbre chanson des Rhodope, « Bela sam, bela yunache », connue aussi en Bulgarie (1). Ayshe, octogénaire, née elle aussi à Ugurli, raconte que, lorsque sa famille est arrivée à Iasmos, ils ne savaient parler que le pomaque et le grec, mais qu’ensuite ils ont appris le turc.Ayshe est la chamane du village et connaît d’antiques rituels utilisés pour tenir éloigné le mauvais œil. Lorsque je l’ai priée de me chanter une vieille chanson, elle ne s’est souvenue que de chansons en turc. Elle a désormais oublié les chansons en pomaque, qu’elle ne chante plus depuis de nombreuses années.A Organi, village dans la région de Komotini, le maire Mehmet Eminoglu m’explique que sur les onze villages pomaques de la commune, le vieux dialecte ne se parle que dans le village de Mirtiski. Les jeunes oublient la langue et seuls les anciens sont en mesure de chanter les chansons traditionnelles. « Ici, à l’école primaire, on étudie en grec et en turc. Ici, en Grèce, le gouvernement affirme qu’il s’agit d’une population turque, de crainte que la Bulgarie ne puisse faire état de prétentions sur ces minorités. » Selon M. Eminoglu, la minorité pomaque ressemble à une pomme, coupée en deux par les monts Rhodope : chaque village situé en Grèce possède son village jumeau en Bulgarie. « Nous sommes citoyens européens, citoyens grecs, d’origine ottomane ou turque, du moins c’est comme ça que se voient la plupart d’entre nous, raconte le maire. Je comprends le bulgare, mais je ne l’écris pas. Mais, lorsqu’un enfant naît chez nous, la première langue qu’il apprend est le pomaque. »NdT : « Bela sam, bela yunache, cela sam sveta ogrela » [Je suis blanche, blanche, mon héros, je brille sur le monde entier] : allusion à une légende bulgare durant l’occupation turque - http://slavic-unity.com/viewtopic.php?f=103&t=1822
____________
Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Grecia/Tra-i-pomacchi-della-Tracia-occidentaleArticle publié le 03.06.2010Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2011
ARLINGTON, Massachusetts – Muriel Mirak-Weissbach a beau avoir grandi dans les banlieues paisibles de Winchester et d’Arlington, elle n’est pas indifférente aux retombées des conflits.Bien au contraire, pour l’A., fille de deux survivants du génocide arménien, tout cela l’entourait, tandis qu’elle grandissait. Même si elle n’en avait pas encore conscience. Même si cela devint de plus en plus clair, à mesure qu’elle avançait en âge.Le moment clé de cet éclairage intervint lorsque Muriel, qui habite maintenant en Allemagne, partit à nouveau à la rencontre des conflits et de leur impact.Toujours intéressée par la politique, elle s’est impliquée dans les mouvements politiques en Allemagne durant les années 1960 et 1970. Puis, au fil des ans, ses centres d’intérêt ont aussi évolué – pour œuvrer dans le monde arabe et musulman.En 1991, après l’opération Tempête du Désert, elle lança une initiative intitulée le Comité Sauvons les enfants d’Irak, aidée par l’Eglise Chaldéenne d’Irak et une organisation des droits de l’homme intitulée International Progress Organization. Ce collectif rassembla une aide humanitaire sous la forme de nourriture et de médicaments et, malgré l’embargo qui frappait le pays, l’achemina vers la population irakienne, réussissant en outre à transporter certains des enfants qui nécessitaient le plus une attention médicale vers des hôpitaux pour enfants situés en Virginie (Etats-Unis) et en Allemagne.De retour à Arlington, elle ramena ces récits, les partageant avec sa mère. Des récits si proches du vécu de sa mère en Arménie qu’ils libérèrent des souvenirs ensevelis depuis longtemps.Ainsi débuta ce périple Through the Wall of Fire : Armenia – Iraq – Palestine / From Wrath to Reconciliation [A travers le mur de feu : Arménie – Irak – Palestine / De la colère à la réconciliation], un ouvrage centré sur le conflit, le combat et finalement l’espoir, racontés à travers le regard des enfants.- Nicole Laskowski : Chaque section – Arménie, Irak et Palestine – est centrée sur des récits d’enfants. Pourquoi ?- Muriel Mirak-Weissbach : Selon moi, si les gens arrivent à saisir la nature du traumatisme qu’ils ont connu, l’on peut d’une certaine manière ouvrir le cœur d’autrui aux catastrophes et trouver le courage d’identifier les forces qui se dissimulent en fin de compte derrière ces tragédies. Et je soutiens que pour surmonter ces conflits, il faut tout d’abord assumer la réalité historique, sans qu’existe de faute collective. Il s’agit au contraire de groupes discrets, soutenus par des puissants dans le monde entier. Voilà ce qu’il faut reconnaître pour pardonner.- Nicole Laskowski : Le message est donc le pardon ?- Muriel Mirak-Weissbach : Pardonner et oublier. Mais pour pardonner, vous devez tout d’abord reconnaître ce qui s’est passé. La paix ne peut advenir que si chaque partie s’engage dans l’intérêt et au bénéfice de l’autre. C’est une idée noble. Je pense que l’on peut y arriver.- Nicole Laskowski : Mais tel n’est pas le cas. Comment ces pays peuvent-ils atteindre l’objectif dont vous parlez ?- Muriel Mirak-Weissbach : L’exemple que j’ai choisi à la fin du livre métaphorise ce que pourrait être ce processus. Lors d’une expérience lancée par Daniel Barenboim, musicien argentino-israélien, et Edward Saïd, l’intellectuel palestinien aujourd’hui disparu… un orchestre constitué de jeunes israéliens et palestiniens (et autres Arabes) pour jouer de la musique classique.Ils devaient trouver des gamins prêts à intégrer ce genre d’expérience… Ils jouaient la journée avec Barenboim. Le soir, au moins trois ou quatre fois par semaine, ils avaient des débats sans fin avec Saïd sur tous les sujets. Durant ces discussions, ces enfants prirent connaissance des drames vécus de l’autre côté.Au plus haut du conflit de Gaza en janvier 2009, l’orchestre devait entamer une tournée mondiale pour célébrer son dixième anniversaire. A cause des hostilités, ils n’ont pas pu jouer et ils ont déplacé leur venue à Berlin.Toutes les places du concert furent vendues dès qu’il fut annoncé… C’était incroyable ! D’un côté, ces horreurs qui avaient lieu à Gaza. Et ici, des Israéliens et des Palestiniens luttant vraiment pour transmettre de grandes idées en musique. C’était mon cas – je me colletais à ce moment-là au livre – et puis, après avoir vu ce concert, je me suis dit : voilà la clé. Voilà comment Israéliens et Palestiniens doivent être liés entre eux… L’expérience prouve que les gens peuvent changer du tout au tout.- Nicole Laskowski : Qu’est-ce que ce « Mur de feu » ?- Muriel Mirak-Weissbach : Le titre provient d’un épisode de La Divine Comédie de Dante. Un livre important pour moi, lorsque j’étais plus jeune. Dante traverse l’Enfer, le Purgatoire, puis veut entrer au Paradis. Virgile lui apprend que c’est possible, mais qu’il lui faudra traverser un mur de feu pour y parvenir. Il est terrifié, puisque les flammes lui rappellent les souffrances de l’Enfer. Virgile lui dit alors : « De l’autre côté du mur de feu se trouve Béatrice. » Un changement soudain se produit chez Dante. Ce nom déclenche une sorte de changement intérieur dans son apparence émotionnelle. Au lieu d’être obsédé par la peur ou lui-même, il s’intéresse à quelqu’un d’autre, sa bien-aimée, à un rapport amoureux. C’est alors qu’il traverse les flammes et rejoint, de l’autre côté, Béatrice.J’ai choisi ce titre comme métaphore du défi émotionnel qui, selon moi, attend les dirigeants politiques et les populations dans ces régions du monde.Si quelqu’un signe un morceau de papier, cela n’apporte pas la paix. Car la paix n’est pas l’absence de guerre. C’est la transformation d’un rapport d’hostilité en rapport de coopération. - Nicole Laskowski : Avez-vous dû traverser votre propre mur de feu pour écrire ce livre ?- Muriel Mirak-Weissbach : Je savais que mes parents avaient souffert, mais je n’ai vraiment appris les détails que dans les années 1990. Après avoir travaillé durant de nombreuses années sur ce sujet et beaucoup voyagé dans la région, j’ai décidé d’écrire ce livre. Tout cela est issu de réflexions sur ce qui avait forgé ma décision de devenir politiquement active, analyste et journaliste politique spécialisée sur ces pays.Il m’a fallu travailler ce que mes parents avaient vécu concrètement. Et faire des recherches sur ce qu’avaient vécu mes parents fut comme aller dans l’Enfer de Dante… Affronter la brutalité du génocide dans le contexte des atrocités de la Première Guerre mondiale : un défi intellectuel et émotionnel que je puis comparer à ce mur de feu. En lisant ces récits, on a tendance à être amer, à haïr, à critiquer. J’ai dû me confronter à cela et me dire : « Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas une population, les Turcs, qui a fait cela. » J’ai dû réorganiser mon attitude émotionnelle à l’égard de ces événements et de mon propre arrière-plan personnel. Et il m’a fallu le surmonter.[Through the Wall of Fire, de Muriel Mirak-Weissbach, est disponible auprès de : National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), 395 Concord Avenue, Belmont ; Armenian Cultural Foundation, 441 Mystic Street, Arlington ; St. James Armenian Apostolic Church, 465 Mount Auburn St., Watertown ; www.abrilbooks.com et http://amazon.com.] ______________
Source : http://www.wickedlocal.com/winchester/fun/entertainment/books/x2102346356/Q-A-WITH-Winchester-native-MURIEL-MIRAK-WEISSBACH-A-journey-through-the-Wall-of-Fire#axzz1JDIcxzDJArticle publié le 08.03.2010.Traduction : © Georges Festa – 04.2011
Alexandre Chirvanzadé – Stepan Zoryan – Paramaz [Matteos Sarkissian]© www.armradio.am - groong.usc.edu – www.hunchak.org.auAlexandre Chirvanzadé, L’Esprit du mal – Stepan Zoryan, Histoire d’une vie – H. M. Boghossian, Paramaz par Eddie Arnavoudianwww.groong.org 1. L’Esprit du mal – Un roman de Chirvanzadé sur les préjugés rétrogradesAlexandre Chirvanzadé (1858-1935) est généralement considéré comme l’un des représentants majeurs du roman réaliste arménien. La valeur accordée à son œuvre est cependant imméritée et une grand part de son héritage est illisible. Mais il fut parfois un observateur perspicace de la société, avec le don de raconter une histoire. Parmi ses œuvres volumineuses figurent ainsi quelques écrits dignes d’intérêt. L’Esprit du mal est de ceux-là. Court roman consacré à une certaine « Sonia la belle », une jeune épileptique, il évoque avec une certaine intensité émotionnelle les méfaits de la vie communautaire, en particulier pour les femmes, dans une société viciée par l’ignorance et des préjugés irrationnels. Après avoir vécu sa première crise d’épilepsie à l’âge tendre de sept ans, Sonia est enfermée dans la maison familiale, atrocement misérable. Les victimes malheureuses de l’épilepsie étant alors regardées comme affligées par des esprits malfaisants, la connaissance publique de la situation de Sonia saborderait pour sa famille toute chance de la marier. Sonia doit ainsi être enfermée à l’âge de 9 ans, afin de la préparer au traditionnel mariage arrangé. Recluse chez elle, Sonia se languit de ses amis qu’elle entend crier, rire et pleurer, tandis qu’ils parcourent les ruines du village, frappé il y a peu par un tremblement de terre. Mais, lentement, elle se laisse gagner par l’asservissement, s’adaptant et se conformant à son nouveau destin, du moins extérieurement. N’est-ce pas, d’ailleurs, le but présidant à l’enfermement des jeunes filles à marier ? Briser leur volonté individuelle, détruire leur esprit d’indépendance et les préparer à leur rôle soumis en tant que bétail d’élevage et cheval de trait au sein de la « sainte famille ». Au début, grâce à quelques souvenirs de ses jours de liberté, Sonia fabrique des poupées, auxquelles elle donne le nom de ses anciennes camarades de jeu. Mais ensuite, préalable à sa servitude d’épouse, elle se met à tricoter et raccommoder des chaussettes – que son père dépensier vendra pour s’adonner à la boisson. Parasite complet, il traite son épouse Chouchan et sa fille en conséquence, aggravant ainsi leur angoisse et leur souffrance.La mère de Sonia espère une pause, croyant que « l’esprit malin » puisse être vaincu grâce à la prière et à sa confiance en Dieu. Sa fille finit par être mariée. Mais, pour Sonia, le mariage n’est qu’une nouvelle étape dans son chemin de croix. Dès le début, les haines mesquines et sordides de sa belle-famille font de son existence un enfer. Et lorsqu’elle traverse sa première crise de sa vie de femme mariée, son existence cauchemardesque et la menace d’un drame se font quasi palpables.Ce roman n’est pas dénué d’imperfections. Trop de transitions rapides nous empêchent de saisir toutes les nuances de l’évolution de Sonia et de son « adaptation » à sa vie carcérale. De plus, comme l’a noté Léo, en liant l’hostilité générale de sa belle-famille à celle que suscite la situation particulière de Sonia, toute la violence et le caractère irrationnel du préjugé à l’encontre des épileptiques deviennent moins parlants. Quoi qu’il en soit, la plupart des personnages, en particulier Sonia, sa mère et Daniel le fou, l’idiot du village local qui, contrairement à une mentalité odieuse, éprouve une profonde compassion humaine envers Sonia, composent des types humains saisissants. Leurs relations, ainsi que celle des personnages mineurs, traduisent bien la tragédie d’êtres dont les vies sont piégées au sein d’un réseau de préjugés médiévaux et de misère.2. L’Histoire d’une vie – des mémoires fictifsPuisant leur inspiration dans la vie en Arménie, les premiers romans et nouvelles de Stepan Zoryan (1889-1967) reflètent traditions et usages nationaux d’une manière plus authentique que les œuvres d’écrivains tels que Chirvanzadé, lesquels s’intéressent principalement au vécu des communautés en diaspora. L’Histoire d’une vie, récit fictif d’une enfance et d’une adolescence au nord-est de l’Arménie, au tournant du 20ème siècle, en est un bon exemple. Grâce à ses personnages bien construits – le héros Souren, Eve, Achot, Sampson, Sétrak -, l’ouvrage est plus que le tableau captivant de la vie parmi la misère, l’oppression étrangère et des coutumes sociales rétrogrades. En reconstituant l’histoire des débuts de Souren, Zoryan éclaire aussi certains aspects de l’histoire même de la vie.Les soixante premières pages composent une lecture palpitante, recréant comme par enchantement l’imagination de l’enfance, fusionnant son mélange d’émotions, de troubles, d’efforts et d’appétences chaotiques, d’ambitions, de plaisirs et de souffrances innocentes. L’on découvre dans quasiment chaque page la magie et le drame de la vie naissante. Souren survit à un clivage familial hostile, endure le mariage d’un de ses premiers amours d’enfance, subit le contrecoup de la mort de son frère et explose d’indignation lors du projet de fiançailles de la sœur de son meilleur ami Sétrak avec un homme âgé et détestable. Pourtant, aucun malheur ne décourage son ardeur. Grâce à une imagination et une audace incroyables, lui et ses amis ont recours à d’étonnants stratagèmes afin de déjouer leurs nombreux persécuteurs.La résistance des Arméniens à l’occupation étrangère représente une part centrale de l’expérience formatrice de Souren. A l’époque, toutes les écoles arméniennes sont fermées par les autorités tsaristes, dans le cadre de leur stratégie visant à saper le mouvement national arménien émergent. L’on découvre ainsi Souren, âgé de sept ou huit ans, se préparant à intégrer l’école russe locale de service. Il suit auparavant les cours illégaux, clandestins, dispensés en arménien par le maître Zakar. Se réunissant dans un souterrain abandonné, les infiltrations incessantes, l’humidité et la moiteur contraignent élèves et maîtres à faire classe au dehors. Ils sont découverts. L’école est fermée. Zakar est arrêté et exilé. Mais la résistance continue, sous des formes diverses.Ces premières péripéties ouvrent la voie aux infortunes et aux fardeaux de la vie d’adulte, laquelle néanmoins apporte parallèlement une promesse et un potentiel plus vastes. Souren quitte l’école russe pour son premier emploi comme transcripteur de correspondances dans une gare locale. Il fait sa première rencontre amère avec la duperie et la traîtrise humaines, connaît sa première incarcération et entame un processus de politisation. Le passage progressif de Souren à l’âge adulte est saisi avec émotion à travers les évocations de son amour pour Anahid, non payé de retour.La seconde partie de L’Histoire d’une vie est de moindre qualité. Il s’agit pourtant d’un témoignage intéressant sur la population et la vie sociale et politique à Tbilissi, jadis, comme Bolis [Istanbul], un centre important de la diaspora arménienne et une base pour la renaissance nationale. C’est à Tbilissi que Souren vient chercher du travail, parfaire son éducation et découvrir le monde des livres. Personnages et lieux, rapports sociaux et situations politiques sont rendus vivants, traduisant bien l’atmosphère de la ville comme centre administratif d’une province impériale.Aussi hardi et discutable que cela puisse être, il est raisonnable de soutenir que L’Histoire d’une vie soutient la comparaison avec David Copperfield de Charles Dickens. Tous deux communiquent avec esprit et humour, l’émerveillement, l’aventure, le mystère et la magie de l’enfance. Tous deux retrouvent la réalité souvent oubliée de l’univers d’un enfant, marqué par de vastes, profondes et des plus diverses expériences émotionnelles et intellectuelles, empreintes d’une insondable innocence, laquelle rend l’enfance si enchanteresse.3. Paramaz – Esquisse d’une biographie d’un dirigeant hentchak
Paramaz [Matteos Sarkissian] (1863-1915), l’un des membres les plus éminents du parti social-démocrate arménien hentchak, n’est guère servi par cette esquisse de biographie écrite par H. M. Boghossian. Raccordant des événements disparates au sein d’une structure chronologique plutôt illogique, cette brochure inclut cependant des matériaux qui stimulent la réflexion quant à divers aspects de l’histoire arménienne moderne. Elle offre en outre l’intérêt de rééditer certains des écrits de Paramaz. Suite à la disparition rapide du parti armenakan, rudimentaire et amorphe, le parti hentchak, fondé en 1887, fut le premier mouvement politique arménien véritablement moderne. Durant son développement historique, il connut plusieurs transformations d’ordre qualitatif. Deux traits durables marquèrent néanmoins sa période initiale. Dès ses débuts, le parti hentchak appela à l’institution d’une Arménie indépendante, défendant la thèse d’une séparation de l’Arménie historique d’avec l’empire ottoman. Reconnaissant la composition multiethnique et multinationale des territoires historiques de l’Arménie à cette époque, il plaida pour une plate-forme de droits démocratiques et nationaux à égalité comme base d’un Etat indépendant. Si le parti hentchak réussit, sur cette base, à s’implanter rapidement et solidement dans les communautés arméniennes de l’empire ottoman, ces dernières ne se trouvaient pas en Arménie historique, mais au dehors, en Cilicie et ailleurs. Les conséquences, tant pour le peuple arménien que pour les hentchaks, furent incalculables.Tel est le contexte de l’œuvre politique de Paramaz, tandis qu’il sillonnait les communautés arméniennes de l’empire ottoman, souvent déguisé en maître d’école, marchand ou vagabond, prenant la parole, éduquant et organisant. Outre son activité en Cilicie, à Van et dans d’autres régions de l’Arménie historique, il se rendit aussi dans le Caucase, où il se distingua parmi ceux qui œuvraient afin de promouvoir l’entente entre les différents groupes nationaux. Lors de son arrestation et de son procès à Van en 1898, le discours enflammé, qu’il prononça depuis le banc des accusés, résume l’essentiel de son point de vue :« Comme nos requêtes ne peuvent être satisfaites dans le cadre de l’empire ottoman, nous, révolutionnaires, reconnaissant nos droits humains fondamentaux, exigeons la séparation de la population de l’Arménie d’avec l’Etat ottoman. Nous ne sommes pas chauvinistes ! Notre détermination est que l’Arménien, le Kurde, le Turc, l’Arabe, le Laz, le Tcherkesse (qui vivent en Arménie), soient gouvernés par ceux pour lesquels ils votent et régis par des lois pour lesquelles ils votent. Nous exigeons l’Arménie avec toute la population qui y vit ! »Avec des hauts et des bas, Paramaz continua d’œuvrer jusqu’en 1914, date à laquelle il fut à nouveau arrêté, victime d’une offensive majeure visant les Hentchaks, préméditée par les Jeunes-Turcs. La raison de cette offensive était évidente.Alors que les défaites politiques et militaires, ainsi que les divisions internes, conduisirent le parti hentchak à abandonner finalement sa politique révolutionnaire, il garda cependant une vision pénétrante de l’évolution politique de l’empire ottoman et des groupes nationaux qui le constituaient, livrant un tableau fidèle du caractère essentiellement national-chauviniste et fasciste des Jeunes-Turcs. Paramaz remarque en particulier leur attitude hostile et intolérante à l’égard des autres groupes nationaux et condamne leur tendance à centraliser le pouvoir étatique, n’y voyant rien de moins que les efforts de la nouvelle élite turque pour défendre ce qui subsistait d’un empire colonial désormais très réduit. Paramaz faisait partie de ce courant des Hentchaks qui, anticipant le désastre du génocide, s’opposèrent au pacte qu’avait conclu la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) avec les Jeunes-Turcs, se mirent à cultiver une opposition turque et plaidèrent pour la renaissance d’une autodéfense armée arménienne, se préparant à nouveau à la clandestinité.Dans le contexte d’un empire ottoman tourmenté par la crise et soumis à l’oppression grandissante des Jeunes-Turcs, en particulier en Arménie historique, la perspective d’un mouvement révolutionnaire arménien renaissant était sérieuse. Les Jeunes-Turcs redoutèrent que le mouvement hentchak ne prît les devants par rapport à la FRA et ne présentât une menace réelle pour leurs projets. Ils entrèrent donc en action. Paramaz et quelque deux cents organisateurs et dirigeants furent jetés en prison et l’organisation hentchak, de fait, brisée. Paramaz fut même accusé de complot d’assassinat visant Talaat Pacha et autres dirigeants Jeunes-Turcs. Une fois écartée la menace hentchak, les Jeunes-Turcs ne s’attendirent qu’à peu d’opposition au regard de leurs plans génocidaires. Et lorsque Paramaz et ses vingt camarades furent exécutés en public en juin 1915 à Istanbul, les déportations en Arménie historique étaient déjà mises en œuvre.Aperçu intéressant de cette brochure, ses précisions quant aux villages et communautés arméniennes au nord de la Perse. A cette époque, et peut-être même jusqu’aux années 1930, la notion d’une « Arménie perse » conserva quelque réalité. Les régions proches du lac d’Ourfa (considérées parfois comme faisant partie de l’ancienne Arménie pré-chrétienne) comptaient encore des villes et des villages peuplés de communautés arméniennes anciennement établies. Bien que cela ne figura jamais dans les exigences nationales arméniennes, le mouvement révolutionnaire arménien utilisa cette région comme base arrière sûre pour la fabrication et la contrebande de fusils, ainsi que la diffusion de propagande, en direction de l’Arménie sous domination ottomane. [Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]___________
Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010828.htmlArticle publié le 28.08.2001
Traduction : © Georges Festa – 04.2011
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.
© underconstructionhome.netBiennale de Venise 2009 – Entretien avec Archi Galentzpar Christopher Atamianwww.reporter.am - Christopher Atamian : Pourrais-tu présenter l’œuvre que tu exposes à la Biennale de Venise cette année ?- Archi Galentz : Je vais montrer une série d’objets, petits et de taille moyenne, avec pour titre opératoire « not red banners » [anti-bannières rouges]. Je remonte en 2003 avec des bannières qui sont oranges, violettes ou un mélange de ces deux couleurs. J’utilise une soie tissée d’une manière spéciale et une gaze transparente orange et violette mélangées en fines couches, lesquelles changent de couleur en fonction de l’éclairage et du point de vue. Elles sont construites comme des peintures pour utiliser l’effet de provisoire. Je m’intéressais au fait que les spectateurs les voyaient toujours en rouge – par rapport au communisme et ainsi de suite. En 2005, j’ai exposé pour la première fois quelques-unes de ces bannières à Berlin au Prima Center, un espace géré par des artistes, lors d’une exposition personnelle « Ces jours en 16 ans » (1).- Christopher Atamian : Quelle est l’histoire préexistante, si tant est ?- Archi Galentz : Les théories ne m’intéressent pas vraiment. Cette série a commencé en 2003 en réaction aux images « New Hero » de Marina Abramovich. Ces bannières, ou fragments de drapeaux, ne symbolisent pas une quelconque doctrine politique, mais j’essayais sûrement de les « charger » d’une connotation politique. J’espère arriver à une sorte d’écriture sur ces bannières en blanc et rouge, à mi-chemin entre SMS et courriels, écrire en arménien, mais avec des caractères latins, une phrase ou 3-4 mots, du genre « liberté, égalité et fraternité » - « @ngueroutioun, azadoutioun, barekamoutioun ».- Christopher Atamian : Comment ton œuvre s’adapte-t-elle aux thématiques du groupe ou du Pavillon Krossings, où tu vas te retrouver ?- Archi Galentz : Je me concentre sur notre exposition collective en tant que manifeste collectif avant tout. […] Les bannières étaient un projet autonome. Une touche subtile, à mon avis, passant d’une peinture à un niveau conceptuel. Ces bannières sont faites de bois, de tissus et de matériaux en acier, évitant le recours aux médias nouveaux et onéreux. Ma posture en tant qu’artiste arménien me permet de jouer avec l’entrelacement d’une forme minimaliste et d’une surface vivante. Disposées à côté des écrits délicats et laineux de Silvina, elles soulignent un niveau autre que l’information verbale, parlée.- Christopher Atamian : Comment et quand as-tu intégré Underconstruction ?- Archi Galentz : J’en suis « membre fondateur ». En 2003 on avait une exposition à Berlin. Achot, moi et deux artistes de république d’Arménie. Silvina était invitée et présentait son travail et ses idées. Tout de suite après, nous avons essayé de développer et d’exporter notre expérience vers Erevan. On a commencé avec « Hayk in sight » [Arménien en vue] de Silvina, un projet qui tentait de susciter la confiance dans notre identité culturelle, plutôt que géographique (2).- Christopher Atamian : Où es-tu né et où habites-tu actuellement ?- Archi Galentz : Je suis né à Moscou dans une famille d’artistes arméniens. J’ai grandi à Moscou et en partie à Erevan, j’allais dans une école anglaise et j’apprenais l’arménien à la maison. J’ai étudié l’art à Erevan, après avoir été exclu de mon école d’art à Moscou, du fait de mes origines, je pense. Je vis actuellement à Berlin.- Christopher Atamian : Pourrais-tu préciser comment tu vois le lien diaspora –Arménie – libre à toi d’évoquer n’importe quel aspect ou de parler en termes généraux – et le rapport ou l’interaction entre artistes dans la diaspora arménienne et en Arménie. La scène artistique se porte-t-elle bien dans les deux cas ?- Archi Galentz : Dans un sens, les Arméniens vivent toujours en diaspora, même en république d’Arménie. Mes grands-parents arrivèrent en 1946 du Liban et mon père est né à Erevan, mais la culture arménienne continue à se développer en « îles » séparées… Je n’arrive pas vraiment à penser l’art en termes de santé. J’ai quelque chose contre « l’eugénisme culturel ». L’art est une nécessité intérieure, non une stratégie de bric et de broc ou un faire-valoir, ou l’illustration d’une doctrine. J’ai aussi ce problème avec l’avant-garde. Ils n’apaisent pas la société, mais sont habituellement des instruments au service de manipulateurs qui restent en arrière-plan.- Christopher Atamian : Question difficile : pourquoi n’y a-t-il pas eu de « grand » artiste arménien, depuis Gorky ?- Archi Galentz : J’ai beaucoup de respect pour Gorky, mais je conteste le fait qu’il soit l’artiste arménien le plus important. Il représente une part importante de l’histoire de l’art américain, ayant influencé de nombreux expressionnistes abstraits, partagé un studio avec De Kooning et étant considéré comme faisant partie d’une « chaîne » allant du surréalisme à l’abstraction. Si bien que Gorky compte pour 99 % des gens comme faisant partie de cette chaîne ou de ce mouvement, et non parce qu’il était Arménien ou qu’il fut témoin du génocide. Il y aurait beaucoup à dire sur pourquoi et comment le génocide a influencé son inspiration… Dans ce contexte, Tutundjian est plus évident, mais moins « important » que Gorky.- Christopher Atamian : Pourrais-tu évoquer ton travail lors de la récente exposition ThisPLACEd à Tallinn et l’esthétique usta ?- Archi Galentz : Mon travail sur les formes usta parle de la place des « médecins », de ceux qui ne s’intéressent qu’à un patient réellement malade… Du fait de porter des vestons gris et de prendre les véritables décisions, comme des conservateurs dans leurs bureaux, prenant l’argent des politiciens et de l’industrie. De faire tout ce qui est nécessaire par soi-même. Enseigner, écrire, faire de l’art, le vendre, prendre ses responsabilités.- Christopher Atamian : Pourrais-tu développer ta formule superbe sur « le comportement insupportable et le langage écœurant du pathos avant-gardiste » ? Existe-t-il des théoriciens que tu apprécies ou que tu respectes ?- Archi Galentz : Avant-garde. En général, dans le langage contemporain, ce terme revêt une connotation positive. Je pense que ce phénomène a muté vers son contraire : c’est un merveilleux stratagème – désigner quelque chose à l’aide d’un terme brillant, alors qu’en fait on cherche à castrer l’idée qui y préside. Exactement comme le 20ème siècle a réussi à faire passer le communisme d’un principe de fraternité à un monde qui présente immédiatement à l’esprit des images d’esclavage et de goulags. « Avant-garde » en tant que terme provient d’une théorie militaire élaborée par Clausewitz et Jomini à la fin du 18ème siècle. Il est alors utilisé pour décrire un combattant des frontières et l’est aussi maintenant de façon métaphorique dans l’art : contre l’art de mauvaise qualité et le kitsch, et contre la confiance en soi de la classe moyenne. Avant-garde comme porteur d’idées, de technologies, de relations et de contextes nouveaux : qu’on m’inscrive dans cette coterie, si elle existe. Pour en revenir aux pères de la stratégie militaire, avant-garde n’est pas utilisé pour définir de jeunes et stupides kamikazes envoyés à la mort, mais plutôt comme des forces chargées de distraire l’ennemi, afin d’ouvrir son flanc plus faible en vue d’un coup fatal. Lorsque des exemples historiques (l’avant-garde russe des années 1920 ou l’expressionnisme allemand dans les années 1930, ou l’art américain des années 1940-50) sont mis en avant, le concept est toujours utilisé en opposition au stalinisme et au totalitarisme nazi. A mon avis, cela ne suffit pas aujourd’hui. Pour moi, il s’agissait clairement d’une tactique de manipulation à l’époque de la Guerre froide. Je dirais même que l’art contemporain comme système est un produit de la Guerre froide. Le plus intéressant dans le discours post-moderne est probablement le refus d’aborder l’art en termes de dialectique héros-victime. Les théoriciens qui m’ont influencé sont Abaev, Feyerabend et Groys. Mika Hannula, un ami suédois, conservateur de profession, m’a initié à la « pensée esthétique » de Wolfgang Welsch au début des années 1990.- Christopher Atamian : S’il y a une ou deux œuvres que tu aimerais commenter ou faire connaître aux lecteurs, profites-en.- Archi Galentz : J’ai mis des œuvres importantes sur le site d’Underconstruction et j’ai commenté des thématiques sur www.underconstructionhome.net. Une grande série d’œuvres sur lesquelles je travaille actuellement concerne l’héritage soviétique. Je pense qu’il s’agit là de thèmes extrêmement importants. Pour moi c’est aussi très important en tant qu’artiste arménien, car nous sommes une nation qui fait face à une puissante vague de modernisation. Un véritable viol, mais qui élimine l’option de « se cacher dans un monastère » comme le ferait une bonne sœur. Soixante-dix ans de socialisme ne sont pas un simple intermède dans l’histoire d’une nation, ne l’ignorons pas.- Christopher Atamian : Mon œuvre pour la Biennale de Venise se centre autour de Nigoghos Sarafian et des questions de langue et d’exil. Aurais-tu des commentaires à faire à ce sujet ? L’importance ou la place de la langue ? Sarafian écrit : « Notre patrie nous a échappé, nous avons été jetés à la mer. C’est peut-être la meilleure façon d’apprendre à nager. Sommes-nous Michael Phelps ou une bande de marmots en train de barboter dans un bassin ?- Archi Galentz : C’est aussi le problème que j’ai avec Nigoghos Sarafian. Ce serait très intéressant de voir ton travail sur lui et d’en discuter. Je le connais un peu, suite à une présentation à laquelle j’ai assisté à Berlin, qui était construite à partir de la métaphore de la forêt comme existence dangereuse. Pour beaucoup d’Arméniens, c’était une énorme révolution de comprendre qu’une telle arnaque conceptuelle peut être métaphorique. Or les questions qu’il soulève sur son identité – « qui suis-je ? » sont un peu dépassées pour les années 1930. Il s’agit bien sûr d’un problème que les Arméniens ont constamment rencontré depuis l’acte, plutôt avant-gardiste, d’accepter le christianisme comme religion nationale en 301, et après notre mouvement de renaissance au 9ème siècle. Sarafian vivait en France, mais où est l’influence du Surréalisme ? Le mouvement révolutionnaire de libération : a-t-il jamais entendu parler de Sigmund Freud ? Du marxisme ?… Ces mouvements et doctrines ont travaillé le problème des identités mutuelles. Dans le passage que tu as traduit pour un catalogue à Tallinn, il lutte encore dans le cadre d’une identité conservatrice et traditionnaliste : « Je ne crois plus en Dieu, je ne suis pas aussi versé en krapar (arménien classique) que mon père, qui lisait Grégoire de Narek. » Chose intéressante, Mihran Dabag, éminent chercheur sur le génocide, qui a interviewé des centaines de témoins, m’a confié un jour que, quelle que soit la longueur d’un récit – 15 minutes ou 5 jours -, les meurtres ou les souffrances sont racontées très rapidement. Le récit principal est toujours un bilan de perte – le jardin aux arbres fruitiers, la maison, les animaux, le tapis de la grand-mère, et ainsi de suite. Pour moi, c’est une situation intéressante dans le cas de Sarafian. Ce qui soulève la question de l’identité arménienne en tant que système conservateur, où une société médiévale, de type féodal, est considérée comme un système social idéal…, où l’on vit dans un royaume et où le voisin est regardé comme un rival dangereux… La question de la langue est un problème terrible. Dans un sens, c’est une honte que les Arméniens se battent au sujet de l’orthographe adéquate au 21ème siècle et qu’une population de 7 millions d’individus se permette le luxe d’avoir trois langues [l’arménien occidental, l’arménien oriental et le krapar ou arménien classique]. Rien d’étonnant à ce qu’il n’y ait aucune revue d’art internationale en arménien, ni de véritable collectionneur ou musée ! Il est plus facile de ferrailler sur l’orthographe de Bedros ou Petros.Notre culture nationale ne s’intéresse pas à l’art contemporain comme plate-forme d’échanges intellectuels, ni comme modèle de prise de conscience démocratique et transparente. Aujourd’hui, ce n’est même pas tant un problème de langue – on peut recourir à YouTube pour découvrir le rabiz et autre kitsch ethnique. C’est un problème d’approche de la culture en tant que mécanisme de conservation. Les Arméniens sont doués pour la flexibilité et le travail de notre groupe en fournit un bon exemple. Nous avons une société civile plus développée que nos voisins, même les Russes, qui disposent de ressources bien supérieures. Ils possèdent à Moscou de véritables conservateurs et collectionneurs d’art, des musées privés, mais ils n’ont pas l’expérience de la vie en diaspora. Pour reprendre ces mots de Branko Dimitrievich, un conservateur avec qui j’ai travaillé à Belgrade : « Qui je suis est moins important que l’endroit où je me trouve. » Notes1. http://www.prima-center.net/Exhibitions2005B/Galentz.htm2. http://www.underconstructionhome.net____________
Source : http://www.reporter.am/index.cfm?furl=/go/article/2009-05-16-biennale-interview-archi-galentz&pg=1Article publié le 16.05.2009.Traduction : © Georges Festa – 04.2011.
Avec l'aimable autorisation de Christopher Atamian.
Serguéi Paradjanov, La Couleur de la grenade, 1968ARMÉNIE
à Vram,
« C'est un jeune roi plein de beauté,
Il est tout habillé de moire verte ;
Il possède des troupeaux innombrables,
Des coursiers vigoureux et d'agiles juments. »
Nersès le Gracieux,
Le PrintempsLà-bas recommence tout !
Là-bas, je vois avec des yeux nouveaux,
Je touche l’alphabet des étoiles de doigts
Devenus saisons neuves !
Là-bas, Interlocuteur vivant, Dieu,
Intelligence suprême,
Miséricorde amoureuse,
S’enracine librement en mon corps !Dieu que personne ne peut voir ni deviner
Sans devenir transparence de lumière,
Vérité de langue,
Langue de vérité !
Là-bas, j’apprends à me taire,
A lire avec le sang
L’écriture erratique des visages,
Les syllabes royales des montagnes !
Il me faut réapprendre l’amour,
Âme à âme,
Clarté à clarté !
Etre ! Bâtir une place forte
Dans le fini,
Une tendresse plus lourde que la légèreté
Des paroles !
Là-bas : la patrie, le lieu natal,
Le puits ancestral,
Qui ne quittent jamais le sang !
La maison, la mienne celle-ci,
Dans le tremblement d’une vie
Incarnée en poèmes
De pure affection !
A Paris, ce mercredi 15 juillet, Anno Domini MMIX
Athanase Vantchev de Thracy
Çihangir, jardin, Istanbul, août 2007© en.wikipedia.orgÇihangir, le quartier libre d’Istanbul
par Graziano Graziani
www.balcanicaucaso.org [A Istanbul, tradition et sécularisation ont un lieu où s’exprimer et tenter de vivre ensemble. C’est le quartier de Çihangir, où se concentre une part importante de la vie culturelle turque et où s’expérimentent des façons différentes de concevoir le monde. Nous accusons réception et publions bien volontiers ce texte.]Istanbul, la ville la plus moderne et cosmopolite de la Turquie, est aussi celle qui s’honore d’un rapport majeur avec l’histoire et la tradition de son pays. Ici, tradition et sécularisation, styles de vie occidentaux et tentative de s’inventer une voie levantine vers la modernité trouvent leur point de rencontre (et d’achoppement). Parmi les quartiers d’Istanbul, il en est un qui offre une vision privilégiée de ce processus, une zone si particulière qu’elle lui a valu le qualificatif d’ « Etat indépendant » : nous voulons parler de la république de Çihangir.Le quartier des artistesClarifions toute équivoque : Çihangir ne possède ni un statut politique, ni une administration différente de celle de la Turquie. Dans l’Etat issu du kémalisme l’intégrité de la nation ne saurait être mise en question, fût-ce par jeu. Cette définition sert davantage à circonscrire un style de vie et un ensemble de comportements plus libéraux qui, dans ces lieux, sont adoptés sans que l’on se sente, pour cela, « observés » et jugés. Non que le reste d’Istanbul soit un lieu hostile aux artistes, aux intellectuels et aux bohèmes ; néanmoins, à Çihangir, tous ces gens disent « se sentir chez eux ».Çihangir se trouve dans le district de Beyoğlu, à deux pas de la très centrale place Taksim, où se concentre une grande partie de la vie nocturne de la ville. Quelque vingt-cinq ans plus tôt, Çihangir commence à devenir le refuge naturel des artistes : les maisons sont peu coûteuses, car le quartier n’est pas considéré comme « sûr », mais vu qu’il est situé en plein centre, il constitue une base d’appui idéale pour qui navigue sur les eaux économiquement incertaines de l’art. Nous sommes au milieu des années 80 du siècle dernier. De là à transformer Çihangir en un quartier cool, le pas est vite franchi. Comme dans chaque processus de gentrification, commencent à disparaître les poches de pauvreté, la prostitution, arrivent les étudiants, les loyers augmentent, les artistes désargentés s’en vont et en l’espace de quelques années acteurs et metteurs en scène à la télévision viennent peupler le quartier. Les lieux à la mode fleurissent aux côtés de ceux « historiques », le quartier devient un lieu de rendez-vous et parallèlement, au dire de certains, perd son âme pour la prêter sous un maquillage plus snob et sophistiqué.Au café KardeşlerLe café Kardeşler se trouve au croisement de deux des artères principales de Çihangir, derrière la mosquée locale. Les tables occupent tout le trottoir, englobant jusqu’aux supports en marbre sur lesquels il était d’usage d’exposer les morts avant le rite funèbre. L’on se retrouve ici pour rencontrer des amis, discuter de projets, de rendez-vous d’affaire, passer le temps en buvant du café ou du thé.Aux tables du café Kardeşler, je rencontre Hande Demircioğlu, une jeune auteure, qui a trouvé ici sa dimension, sans pour autant épargner ses critiques envers un des quartiers des plus chic d’Istanbul. « Un grand nombre d’intellectuels et d’artistes vivent ici. Il y a des quartiers de ce genre dans toutes les grandes villes du monde, et même plus ; à Istanbul il n’y a que Çihangir ! », me confie-t-elle. Parlant de Çihangir Cumhuriyeti – la république de Çihangir – Hande met tout de suite en évidence une contradiction. « C’est la république de ceux qui produisent et consomment la culture, c’est dans ce sens que l’on parle de Çihangir Cumhuriyeti. Un endroit particulier. Il existe une différence sensible avec les autres quartiers. Mais cette différence est comme un mur invisible qui sépare Çihangir du reste de la ville, car l’ostentation de ce mode de vie, cosmopolite et aux idées larges, crée une sorte de barrière. N’est-ce pas absurde ? »L’esprit utopique de ÇihangirL’expression Çihangir Cumhuriyeti a commencé à prendre pied au début des années 2000, grâce aussi au fait que se sont ouverts ici des centres culturels, des théâtres et autres lieux consacrés à l’expression artistique contemporaine. Un sacré changement, comparé à l’époque où le quartier attirait les écrivains désargentés pour ses maisons à bas prix. Aujourd’hui, au contraire, à peu de distance se trouve le studio du Prix Nobel de littérature Orhan Pamuk. Cela dit, d’après Hande, l’esprit de Çihangir peut encore maintenir vivante la flamme de quelques « utopies » qui semblent sorties en piteux état du 20ème siècle finissant. « Pense à un mot comme « liberté », combien il a changé durant ces années. Il s’est en partie atrophié, en partie vidé de nombre de ses significations les plus authentiques et politiques. Parallèlement, l’art, l’esthétique, a commencé à plus avoir à faire avec l’hédonisme qu’avec la politique. Et pourtant le mot « esthétique » contient le mot « éthique ». Il ne faut jamais oublier cela. » En somme, au 21ème siècle, l’art peut-il encore penser à changer le monde ? « Tout à fait ! »Au restaurant ÖzkonakDe l’autre côté du carrefour où se trouve le café Kardeşler, se trouve une petite taverne spécialisée en cuisine turque, où il est possible de manger à peu de frais. Le restaurant Özkonak a été ouvert en 1963 par le grand-père de l’actuel propriétaire, Metin Tak. Monsieur Tak connaît bien l’histoire de Çihangir et raconte que la métamorphose qui a saisi ce quartier a commencé à être visible il y a un peu moins de vingt ans, lorsque, outre les artistes, les universitaires et les étrangers se sont mis à chercher des logements de ce côté-ci, pour être près de Beyoğlu. A cette époque, il n’y avait pas le moindre café à la mode. « Ces cafés ont commencé à ouvrir, il y a cinq ou six ans, alors que le quartier était déjà connu comme un lieu à la mode. Et bien sûr cela a fait que les prix du quartier ont augmenté ! », raconte Metin Tak. Son restaurant est le premier à avoir ouvert dans le quartier et il est surtout connu pour ses pâtisseries. Le parti pris de le gérer comme autrefois fait du restaurant Özkonak un endroit un peu spartiate, mais singulier.Concernant l’histoire de la « république », monsieur Tak fait la grimace : « Cette affaire me paraît absurde. Il s’agit d’un quartier, non d’un Etat. Pourquoi parler de république ? Si chaque quartier devait faire de même, Istanbul n’existerait plus ! » Metin Tak reconnaît cependant que s’il y a vingt ans, les gens disaient vivre à Çihangir et que personne n’y prêtait attention, ce n’est plus le cas aujourd’hui.A l’origine, le quartier était habité par des Grecs. Une minorité ethnique qui, à Çihangir, était majoritaire. Et ce durant la première moitié du 20ème siècle, lorsque de nombreuses minorités non musulmanes furent éloignées par la force du centre-ville. D’après Metin Tak, qui adopte la thèse nationaliste, il n’y eut aucune pression : « Les vieux sont morts et les jeunes ont préféré partir ailleurs. Ce sont des choses qui arrivent. » Mais, dans le quartier, beaucoup sont d’un avis différent. Et les récentes études sur l’urbanisation d’Istanbul confirment que les choses ne se passèrent pas d’une manière aussi amène.Preuves d’occupation temporaireMetteur en scène et organisatrice de spectacles, Şule Ateş vit à Çihangir depuis 1987. Elle a organisé à travers les rues du quartier la première édition d’un projet, « Geşici İşgal », ce qui signifie « Occupation temporaire », une sorte de festival d’interventions artistiques qui se déroule dans des lieux non conventionnels. Après Çihangir, le projet a été mis en œuvre dans le centre historique, puis dans les centres commerciaux de la ville. « L’idée qui préside est d’habiter sur le plan artistique des espaces pour les transformer. N’importe quel espace : magasins, rues, places, cimetières », précise Ateş.Or le fait de travailler sur des espaces non conventionnels, parfois à l’abandon, a conduit Şule Ateş et d’autres habitants du quartier impliqués dans ce projet à se colleter au thème de la spéculation. C’est pourquoi ils ont créé une association, la Çihangir Güzelleştirme Derneği (Association pour la mise en valeur de Çihangir), une sorte de comité de quartier. « Çihangir a commencé à changer avant même que je vienne y vivre, à la fin des années 1980. Par exemple, le café Kardeşler, qui est aujourd’hui un point de ralliement pour tant de jeunes gens, était autrefois fréquenté exclusivement par les hommes. Je me sentais mal à l’aise en y allant. Et puis, avec l’arrivée des intellectuels, les choses ont changé. D’un côté, il y a plus de liberté, de l’autre le risque que quelqu’un brade le quartier pour se faire de l’argent. C’est pour ça qu’on a fondé l’association, il y a quinze ans. »D’après Şule Ateş, le contraste avec le reste de la Turquie, mais aussi avec d’autres quartiers d’Istanbul, est notable. A Çihangir vivent des jeunes femmes seules, des gens qui vivent au grand jour leur homosexualité, sans que cela ne comporte le moindre danger de se sentir discriminés. Il n’en va pas de même dans le reste de la ville. « Ici les propriétaires des appartements ne s’intéressent pas à la vie privée des locataires, explique Şule. Dans le reste de la Turquie, s’il ne s’agit pas de familles, les propriétaires se montrent méfiants et suspicieux. » Même si une bonne partie de la population de Çihangir est célibataire, il existe, d’après Şule, une différence fondamentale avec les grandes villes américaines ou européennes : « Ici il est difficile de te sentir seul, car il y a un « sentiment collectif » qui unit les gens. C’est cela le sens profond de la république de Çihangir. »____________
Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Cihangir-il-quartiere-libero-di-Istanbul-90998 Article publié le 01.04.2011Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2011
© Sahin Film, 201172. Koğuş [Dortoir 72] – une vision nouvelle des prisons en Turquie
par Emrah Gülerwww.hurriyetdailynews.com ISTANBUL – La pièce classique 72. Koğuş [Dortoir 72], écrite en 1954 par Orhan Kemal, écrivain vénéré s’il en est, vient d’être adaptée à l’écran pour la première fois depuis deux décennies. Si la détenue Fatma joue un rôle plus important grâce à la prolifique actrice et diva Hülya Avşar, ce film du réalisateur Murat Saraçoğlu ne parvient malheureusement pas à saisir le souffle et l’esprit de l’œuvre originelle de Kemal.Un des plus grands écrivains de son pays et pionnier moderniste du roman turc, Orhan Kemal reste toujours actuel. Les romans réalistes de Kemal sur les différences de classes et l’envers sombre de la Turquie ont marqué de leur empreinte une période s’étendant sur vingt ans, dès le début des années 1950, considérée maintenant comme l’âge d’or de la littérature turque.Sa rencontre avec un autre grand nom des lettres, le « révolutionnaire romantique » Nazım Hikmet, en prison au début des années 1940, eut un profond impact sur l’entrée en littérature et la politique sociale de Kemal. Il se mit à écrire de la poésie et des récits, s’essayant à des romans et pièces de théâtre. Kemal fut l’un des premiers écrivains à écrire sur la classe ouvrière, l’aliénation des immigrés dans les grandes villes, l’urbanisation de masse et la structure sociale en mutation de la Turquie après la Seconde Guerre mondiale. Jetant une lumière crue et sans concessions sur une population miséreuse, vivant dignement. Les récits, romans et pièces de Kemal donnèrent aussi la parole aux femmes de la classe ouvrière pour la première fois, peut-être, dans la littérature turque moderne.Aujourd’hui, une de ses œuvres les plus applaudies, 72. Koğuş [Dortoir 72], se fraie une voie à l’écran pour la deuxième fois. Cette pièce de Kemal, écrite en 1954, devint pour la première fois un film en 1987, avec Erdoğan Tokatlı, disparu depuis, comme réalisateur et Kadir İnanır et Halil Ergün, comédiens chevronnés, dans les rôles principaux. En 2011, Murat Saraçoğlu dirige Yavuz Bingöl, Kerem Alışık et la diva Hülya Avşar comme prisonniers dans Dortoir 72, le titre originel de la pièce.Situé durant la Seconde Guerre mondiale, le film a pour vedette Bingöl en « Capitaine » Ahmet of Rize, un prisonnier détenu depuis dix ans pour avoir tué les meurtriers de son père, et Alışık en Berbat, prisonnier à vie, condamné à plus d’un titre, du meurtre et de l’extorsion de fonds au jeu. Les choses évoluent pour les détenus, lorsque le capitaine reçoit une grosse somme d’argent de la part de sa mère oubliée et âgée. Dans la dynamique complexe de pouvoir au sein de la prison, le rôle du Capitaine change, tirant d’affaire amis et ennemis grâce à cet argent. Le scénario dû à Ayfer Tunç, romancière populaire de la génération plus jeune, reprend le dortoir pour femmes, entraperçu dans la pièce originelle, et en fait une partie intégrante du film. Avşar joue Fatma, détenue depuis vingt-deux ans pour avoir tué son beau-père, lequel avait tenté de la violer. Le petit rôle de Fatma comme objet d’affection du Capitaine dans la pièce et la première adaptation devient un personnage plus important, davantage central, dans la version 2011.Saraçoğlu, un réalisateur ambitieux, mais timoréSaraçoğlu est un réalisateur prolifique, depuis son premier long métrage, 120, en 2008. Un réalisateur fécond et ambitieux, dénué cependant d’une expression personnelle. Bien que tous ses films s’intéressent à des périodes distinctes et différentes dans l’histoire de la Turquie, son style timoré de réalisateur continue de limiter des thématiques choisies avec soin à des essais d’amateur.Co-dirigé avec Özhan Eren, 120 évoquait des enfants originaires de la ville de Van, à l’est de la Turquie, qui se portent volontaires pour acheminer des armes sur le front entre Kars et Sarıkamış, où les Ottomans combattent les Russes durant la Première Guerre mondiale. Malgré un soutien record du ministère de la Culture, un budget de 3 millions de dollars au total, un millier de figurants et deux années de tournage dans des conditions très dures, le film manque néanmoins du souffle d’une histoire qui proposait un matériau idéal à l’écran.Dans son second film, la même année, Saraçoğlu collabora avec le cinéaste, unanimement salué, Sırrı Süreyya Önder comme scénariste. O… Çocukları [Les Enfants de H…] présentait un système d’assistance visant les enfants de prostituées, mis en place au lendemain immédiat du coup d’Etat de 1980 en Turquie, lorsque beaucoup disparurent en garde à vue, tandis que d’autres, plus chanceuses, gagnèrent l’Europe pour y demander l’asile. Prenant les suites du coup d’Etat pour toile de fond, le film s’intéresse aux drames que ces femmes et ces enfants durent endurer dans un monde d’hommes. O… Çocukları divisa le public et les critiques, d’aucuns estimant que Saraçoğlu évitait de prendre parti sur le plan politique, tandis que d’autres admiraient les histoires individuelles portées à l’écran.Troisième long métrage de Saraçoğlu, Deli Deli Olma [La Pianiste] avait pour vedettes les acteurs consacrés Tarık Akan et Şerif Sezer en vieux villageois, descendants d’une tribu contrainte d’émigrer de Russie vers la ville de Kars, en Anatolie orientale, à la fin du 19ème siècle. Ce film constituait une autre incursion dans des récits tragiques, nés des suites de l’histoire de la Turquie. Et dans Dortoir 72, Saraçoğlu reprend à nouveau une histoire classique forte, éprouvée, parvenant à en faire une évocation honnête avec un jeu d’acteurs superbe et des visuels saisissants, où manquent cependant un souffle et une âme. ___________
Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=inmates-get-new-faces-in-72nd-cell-2011-03-13Article publié le 13.03.2011Traduction : © Georges Festa – 04.2011
Université de Californie, Los Angeles, Royce Hall© en.wikipedia.orgGénocide arménien : collections d’histoire oraleUniversité de Californie, Los Angeles, 02.04.2011www.mirrorspectator.com LOS ANGELES – Un colloque exceptionnel sur les collections d’histoire orale arménienne en Amérique du Nord, leurs usages pour la recherche et le témoignage, les médias, les arts visuels et ceux de la scène, [s’est tenu] sur le campus de l’UCLA, à la Faculté des Sciences humaines 51A, samedi 2 avril, de 9h30 à 17h30.Ce colloque, intitulé « Collections d’histoire orale arménienne : développement, usages, potentiel », était organisé par la chaire d’histoire arménienne moderne de l’AEF [Fondation Educative Arménienne] de l’UCLA et le Centre de Recherches sur l’Histoire Orale (bourse Conservateur John B. Jackson), avec le soutien du Centre d’Etudes sur le Proche-Orient, du Fonds Bob et Nora Movel et du Fonds Souren et Verkin Papazian.Les détenteurs de collections d’histoire orale arménienne au Canada, au Mexique et aux Etats-Unis se sont réunis afin d’évaluer le potentiel de ces collections, leur préservation et les modalités d’accès. Le colloque ouvert au public le 2 avril était précédé la veille par une visite, réservée aux participants, des vastes archives d’histoire orale sur la Shoah, conservées par la Fondation-Institut sur la Shoah à l’université de Californie du Sud. Des discussions se poursuivront au Centre de Recherche sur l’Histoire Orale de l’UCLA pour examiner des problèmes centraux liés à la conservation, à l’archivage et au possible partage des collections d’histoire orale sur le génocide arménien à travers le monde.Le colloque ouvert au publicPour le colloque public, samedi 2 avril, sur le campus de l’UCLA, quatre tables rondes thématiques étaient organisées. La première de la matinée s’intitulait « Les collections : origines, but et témoignage ». Participaient Marc Mamigonian (NAASR - National Association for Armenian Studies and Research), Varoujan Froundjian (collection Parseghian, Université Columbia), Bethel Bilezikian Charkoudian et Haig Der Manuelian (collection ALMA – Armenian Library and Museum of America, Massachusetts), Greg Sarkissian et George Shirinian (collection de l’Institut Zoryan, Toronto), Richard Hovannisian (collection de l’UCLA) et Taner Akçam (chaire Kaloosdian-Mugar, Université Clark – Projet Dersim).La seconde table ronde de la matinée, « Publications, scène et arts visuels », comprenait des exposés et présentations visuelles par Carla Garapedian et Jerry Papazian (Armenian Film Foundation), Donald et Lorna Touryan Miller (USC), Ara Oshagan (photographe, Los Angeles) et Bianca Bagatourian (Armenian Dramatic Arts Alliance).Les séances de l’après-midi débutèrent par une table ronde sur « Préserver, indexer, archiver et donner accès ». Etaient présents Steven Smith (directeur, Fondation sur la Shoah), Teresa Barnett (en charge du Centre de Recherche en Histoire Orale de l’UCLA), Hayk Demoyan (directeur, Musée-Institut du Génocide Arménien, Erevan, Arménie) et Mark Greenberg (directeur, Histoire orale, University of South Forida, Tampa). La séance finale avait pour thème « Potentiels pour futurs chercheurs, écrivains et artistes créateurs » et comptait Armen Marsoobian (South Connecticut State U.), Ara Sanjian (Centre de Recherche Arménien, université du Michigan, Dearborn), Carlos Antaramian (Projet mexico-arménien d’histoire orale), Arda et Doris Melkonian (UCLA) et Reuben Zaramian (université de Toronto).Le professeur Richard Hovannisian déclara : « Après avoir organisé dix-sept colloques dans la série « Villes et provinces d’Arménie historique » et quatre autre sur le génocide arménien, ces quinze dernières années, à l’UCLA, j’ai le plaisir de constater que ce rassemblement éclairera l’importance de l’histoire orale arménienne dans les domaines de l’anthropologie, de la sociologie, de l’histoire, des sciences politiques, économiques, de la linguistique, de la musique et des arts, des sciences humaines, des études sur l’immigration et les diasporas, des études féministes et des études comparées sur le génocide. Il est essentiel que nous réfléchissions à la meilleure façon de préserver et d’utiliser ces précieux témoignages de première main, audiovisuels et filmés, de la dernière génération d’Arméniens à être nés sur leurs terres d’origine en Arménie Occidentale, Cilicie, Asie Mineure et même dans les zones européennes de l’ancien empire ottoman. »Le colloque était ouvert au public et gratuit. Inscription demandée.L’intégralité du programme, les précisions sur le lieu et le stationnement et le formulaire d’inscription étaient accessibles en ligne sur http://oralhistory.library.ucla.edu/conference.html.Pour plus d’informations, contacter le professeur Richard Hovannisian – courriel : hovannisian@history.ucla.edu. _____________
Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20April%202,%202011.pdfArticle publié le 02.04.2011Traduction : © Georges Festa – 04.2011
Linda Ganjian, Navelstone [Omphalos] – en collaboration avec Elif Uras, 2010Carreaux de céramique sur structure en bois, 21 h x 72 w x 72 dAvec l'aimable autorisation de Linda Ganjian© www.lindaganjian.netRencontres imprévues avec notre passé ottoman
par Christopher Atamianhttp://araratmagazine.org Merveilleusement éclectique et stimulante, l’exposition « Blind Dates : New Encounters from the Edges of a Former Empire » [Rencontres imprévues : approches nouvelles aux limites d’un ancien empire], à la Galerie Pratt, ferme ce vendredi 11 février 2011.A travers plusieurs formes d’expression artistique et en « appariant » des artistes originaires, entre autres, d’Arménie, de Bosnie, de Chypre, de Grèce, d’Israël, du Liban et des Etats-Unis, l’exposition suit les traces et les vestiges de cet ancien empire. Ce concept d’« appariement » fut conçu lorsque les deux conservateurs associés de l’exposition, Defne Ayas et Neery Melkonian, se sont rencontrés pour la première fois à l’automne 2005 et ont décidé de réunir des représentants éloignés de cet empire disparu via toute une série de rencontres artistiques imprévues.Ce projet fou multimédia, qui inclut la peinture, la photographie, la sculpture et la vidéo, embrasse un spectre allant de réflexions critiques sur des événements historiques majeurs à des interprétations intimes ou subjectives de discours culturels dominants. Parmi les nombreuses œuvres intéressantes exposées, citons des dessins et des modélisations architecturales par Silva Ajemian et Aslihan Demitas, qui ré-imaginent les ruines d’Ani, ancienne capitale de l’Arménie, d’un point de vue complexe, nuancé ; des récits personnels qui interrogent la fin de l’architecture de l’époque soviétique et les violations des droits de l’homme dans l’Arménie post-soviétique, par Karen Andreassian et Citizen Walker Sergey ; une critique audiovisuelle de la perpétuation des concepts de « traumatisme » et d’« atrocité » via la collaboration image/son fascinante de Hrayr Anmahouni Eulmessekian et Anahid Kassabian ; ainsi qu’une sculpture étrange sous la forme d’une estrade de bains turcs, qui reconstitue les histoires autrefois interconnectées des ateliers de céramique d’Iznik et de Kütahya, par Linda Ganjian et Elif Uras. Digne aussi d’intérêt pour les passionnés d’Arshile Gorky, un photocollage stimulant, bien que partiellement abouti, d’Aram Jibilian, lequel ré-imagine Gorky vu à travers les grilles de sa « maison de verre » dans le Connecticut, où se produit le danseur Aaron Mattocks, masqué, tel le fantôme de Gorky. Je suis un inconditionnel du travail de Jibilian qui, globalement, est visuellement suggestif et riche d’implications sur le plan théorique. Mais là j’ai trouvé la technique de collage dont il s’est servi pour assembler la maison de Gorky peu convaincante et je n’ai pas été conquis par la qualité visuelle d’ensemble de cette œuvre, comme par le passé. Reconnaissons que l’utilisation du masque et le motif du collage, afin de suggérer, peut-être, l’impossibilité de représentation (de la biographie, de la Catastrophe, de la réalité en tant que telle), ainsi que les idées de retracer le passé, constituent un terrain théorique fertile. Une œuvre donc qui mérite un examen critique plus approfondi. Les amateurs de traductions se délecteront avec une série de clichés de textes et inscriptions ottomanes, accompagnés d’un essai philosophique, traduit de l’anglais en turc ottoman, sur la manière de ranimer des traditions rompues ou disparues, par Djalal Toufic et son traducteur, Selim Kuru.Comme critique m’intéressant de près à la danse, j’ai été particulièrement fasciné par un documentaire vidéo agréablement revigorant et riche culturellement parlant, intitulé Dance DNA [Danse ADN], réalisé à partir d’ateliers de création retraçant l’évolution de la tradition de la danse populaire grecque zeybékiko, par Stefanos Tsivopoulos, avec une équipe de danseurs new-yorkais remarquablement talentueux – Ursula Eagly, Carlos Fittante et Christopher Williams. Le zeybékiko est basé sur les danses des guerriers turkmènes zeybeks, amenées en Grèce par des Grecs d’Anatolie et du Pont, qui se retrouvèrent en Grèce continentale en 1923 dans le cadre des échanges de populations de l’après-guerre avec la république de Turquie nouvellement créée. Là, dans les ports, les cafés et autres repaires du demi-monde, il se mêla à la culture rébétiko pré-existante, que pratiquaient les groupes en marge de la société, finissant par s’intégrer à l’histoire de la danse et de la musique grecques., Performance de groupe initialement, cette création a évolué finalement vers une danse individuelle, exécutée par un seul acteur. Danse DNA se compose de séquences d’archives, de photographies, de textes et de films de fiction, et d’entretiens avec les danseurs impliqués. Le documentaire joue avec les notions de temps et d’espace et la mutation d’une expression culturelle turkmène, puis grecque, passant d’un phénomène rural collectif à une danse urbaine, puis dominante, construisant et déconstruisant les aspects de sa culture machiste. Christopher Williams, marionnettiste réputé et danseur contemporain, se déchaîne, tel un faucon, retombant et bondissant du sol, tourbillonnant par de petits mouvements circulaires fascinants. Carlos Fittante, le directeur artistique de BALAM, qui fusionne danse contemporaine et danses traditionnelles balinaises, contribue à une séquence de chorégraphie comparée, unique et merveilleusement jouée, recréant une danse de chasse originaire d’Indonésie, étrangement semblable au zeybékiko : du port de bras à l’énergie violemment contenue, tout se déroule en parallèle avec la tradition zeykek – ce contraste, proche du yoga, chez Fittante, entre contrainte et libération, est une véritable révélation. Entre temps, la méditation que narre avec force Ursula Eagly sur le mouvement et la forme constitue par elle-même une brève leçon sur la danse post-moderne.Neery Melkonian et Defne Ayas signent là une exposition subtile, intelligente et esthétiquement éclairante, qui utilise à bon escient l’espace Pratt, évitant par ailleurs de vaines polémiques : les nationalistes de tout poil partiront quelque peu déçus, mais les autres seront ravis de cette fête esthétique. Parmi les autres artistes marquants de cet événement, figurent Nina Katchadourian, qui a collaboré avec l’artiste kurde Ohmet Ogut dans le cadre d’un spectacle d’ouverture en soirée, lequel nécessitait un échange permanent de lettres à leurs noms en présence d’un avocat, et Jean-Marie Casbarian, dont les photographies obsédantes en noir et blanc, provenant des archives de la Near East Foundation, étaient accompagnées d’un texte et d’une histoire familiale par Nazan Maksoudian, chercheur sur le génocide arménien. Précipitez-vous de toute urgence à la Galerie Pratt, sur la 14ème rue : après le 11 février, le spectacle cessera, avant de prendre le large, en cours d’année, vers Istanbul et Erevan. [Ecrivain, producteur et réalisateur, Christopher Atamian vit à New York. Il a récemment achevé plusieurs traductions d’ouvrages de l’arménien et du français en anglais et a fait partie de la sélection d’artistes invités lors de la Biennale de Venise en 2009. Il publie actuellement un roman et travaille sur plusieurs projets littéraires et cinématographiques.]___________
Source : http://araratmagazine.org/2011/02/blind-dates-exhibition/Article publié le 09.02.2011.Traduction : © Georges Festa – 04.2011