dimanche 8 mai 2011

Pasquale Nero Galante

© Pasquale Nero Galante, 2010
www.galeriselvin.com



Quand se déposent le sable
Les siècles
Effacer du doigt
Ce qui reste
Des larmes
Vague
Coulée d’ombres
Qui mêlent leurs strates
Mouvantes
Les pellicules incertaines
Entre nuit
Et aubes
Lorsque la vision
Se tord
Superposer
Les secondes
Comme l’on arrache
Ce qui traverse
Limon nourricier
S’ensevelir
Les déserts gagnent
Tôt ou tard
Quels repères flous
Gagner bientôt
L’autre rive

© georges festa – 05.2011


[Signalons l’exposition récente de Pasquale Nero Galante et Devabil Kara, intitulée A ciò che la voce non suona, organisée du 2 au 20 mars 2011 près l’Istituto Portoghese Santo Antonio de Rome - http://www.undo.net/it/mostra/116288]

Vidéo de l’exposition – Galerie Selvin, Istanbul : http://www.yidio.com/sihirmagia-pasquale-nero-galante-alla-galeri-selvin-di-istanbul/id/3334988660

Né à Carovigno (Italie), Pasquale Nero Galante vit et travaille à Rome


Istanbul Armenians : The Diaspora's "Outsiders" ? / Arméniens d'Istanbul : outsiders de la diaspora ?

Istanbul, église arménienne, 2008
© Levon R.


Les Arméniens d’Istanbul : outsiders de la diaspora ?

par Vahe Sarukhanyan

http://hetq.am


D’après Arus Yumul, une sociologue arménienne qui enseigne à l’Université Bilgi d’Istanbul, si la domination des musulmans sur les non musulmans durant l’empire ottoman constituait une division hiérarchique, après la fondation de la république en Turquie cette distinction disparut en théorie, mais ce phénomène continue d’exister aujourd’hui en Turquie, quoique non ouvertement.

Yozge Genc, autre expert près la Fondation pour les Sciences Economiques et Sociales en Turquie (TESEV), me confie que le principal problème des Arméniens aujourd’hui en Turquie est de ne pas être considérés comme citoyens à part entière de l’Etat turc.

« Les Arméniens sont encore identifiés par leur religion et leur appartenance ethnique », relève-t-elle, ajoutant que les autres minorités en Turquie ont le même problème, mais que, dans le cas des Arméniens, cela se manifeste quelque peu différemment.

Pakrat Estukyan, en charge de l’édition en arménien de l’hebdomadaire Agos, est du même avis, notant qu’autrefois les Arméniens de Turquie constituaient une nationalité, un peuple, mais qu’ils se trouvent aujourd’hui réduits à une simple « communauté », religieuse, qui plus est.

Durant des années, le nombre des Arméniens vivant en Turquie a tourné autour de 60 – 70 000, sans compter les crypto-Arméniens vivant en Anatolie et en Arménie Ocidentale, dont le nombre est considérable, selon les spécialistes.

Pour Estukyan, même si seule la religion d’un citoyen est notée dans les passeports, les instances gouvernementales ont la haute main sur les données relatives à la nationalité.

Bien que constituant la minorité non musulmane la plus nombreuse en Turquie, les Arméniens ne sont pas représentés dans les secteurs politiques ou sociaux et n’occupent pas de fonctions administratives. D’après Yozge Genc, le processus d’emploi dans la fonction publique est plutôt compliqué pour les Arméniens, en particulier lorsque des questions de sécurité nationale émergent.

Des Arméniens exercent au Conseil municipal de Sisli, mais c’est un quartier où résident la plupart des non musulmans de la ville.

Ozge Genc note qu’un Arménien a été récemment nommé au Secrétariat central du gouvernement pour les Affaires Européennes, mais qu’il s’agit d’un fait isolé. Pour Mensur Akgun, directeur du Centre d’étude des Tendances Politiques Globales (GPOT), cela a beaucoup à voir avec les contacts personnels et pratiques, et non au simple fait d’être Arménien.

D’après Silvia Tiryaki, son adjointe, « l’Etat profond » turc a évité de nommer des Arméniens à des postes élevés, suite aux opérations de l’ASALA dans les années 1970 et 1980.

Point de vue que conteste Pakrat Estukyan, qui souligne que ce fossé fut créé non à cause de l’ASALA, mais du génocide de 1915, un thème que les Turcs n’abordent pas.

La sociologue Arus Yumul estime, quant à elle, que pour la diaspora arménienne à travers le monde, la communauté arménienne d’Istanbul est semblable à un « agneau égaré », un outsider. Selon elle, d’autres Arméniens leur ont donné pour tâche de ne pas intervenir dans les affaires arméniennes et d’être à la remorque du gouvernement d’Ankara. A. Yumul partage ce point de vue s’agissant de la période ottomane, mais souligne qu’après l’indépendance de la Turquie, les Arméniens ne se sont impliqués ni dans la politique arménienne, ni dans les affaires turques. Une sorte de stratégie de survie, à ses yeux.

Elle ajoute que la communauté s’intègre lentement dans la société turque, au sens large, et que les mariages mixtes ouvrent la voie.

« Autrefois, les parents arméniens s’y opposaient, mais cela aussi a décliné. La prochaine génération sera plus qu’hybride, libre de choisir entre être Arménien, Turc… »

Mais elle s’empresse d’ajouter que cela ne signifie pas que les Arméniens disparaîtront en Turquie.

Néanmoins, la pratique de l’arménien comme langue quotidienne de communication baisse elle aussi ; le nombre d’Arméniens ne pouvant parler la langue maternelle est grandissant. Les parents envoient leurs enfants dans les écoles primaires arméniennes, mais ensuite beaucoup partent dans des lycées privés ou étrangers, pour ne pas avoir de problèmes avec la langue turque à l’université.

Les années 1990 marquèrent à bien des égard un tournant pour la communauté. A l’instar d’autres communautés minoritaires, les Arméniens commencèrent à exprimer leurs préoccupations, évoquer la discrimination qu’ils subissaient, abordant même le sujet tabou du génocide arménien de 1915.

Il y a vingt ans, tout cela était inimaginable. Reste à savoir ce que les vingt prochaines années vont réserver à la communauté.

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Source : http://hetq.am/eng/articles/953/
Article publié le 04.05.2011
Traduction : © Georges Festa – 05.2011


Derviş Zaim - Gölgeler ve Suretler / Shadows and Faces / Ombres et visages

© Marathon Film, 2010


Un nouveau film turc, où dominent ombres, visages et voisins oubliés depuis longtemps

par Emrah Güler

www.hurriyetdailynews.com


[Comme dans ses autres films, le cinéaste chypriote turc Derviş Zaim reprend un motif des arts traditionnels turcs, le théâtre d’ombres Karagöz, et l’intègre à son évocation saisissante de l’origine des affrontements intercommunautaires entre Turcs et Grecs à Chypre. Gölgeler ve Suretler [Ombres et Visages], un film désabusé qui sait que la paix n’est probablement pas pour demain.]

Lorsque le cinéma turc a commencé de renaître dans le milieu des années 1990, ce fut grâce à une poignée de noms qui sortirent ce cinéma de sa torpeur et le hissèrent à un niveau international.

Un de ces noms est l’écrivain-réalisateur Derviş Zaim, qui s’est gagné les faveurs des critiques et du public, au plan à la fois intérieur et international, avec son premier long-métrage inspiré, Tabutta Rövaşata [Saut périlleux dans un cercueil] (1996). L’histoire de Mahsun, inoubliable antihéros, voleur de voitures, sans-abri, nous déchira le cœur et réussit à remporter quatre prix au Festival du Film de l’Orange d’Or en Turquie, dont celui du Meilleur Film, ainsi plusieurs récompenses à l’étranger – San Francisco, Thessalonique et Turin.

Zaim est l’un des rares dans le cinéma turc à s’être établi comme un véritable auteur, avec six longs métrages depuis 1996. Un conteur hors pair, qui ne privilégie pas le contenu par rapport au style, ni l’inverse, puisqu’il les mélange dans ce que l’on pourrait qualifier d’art cinématographique qui n’appartient qu’à lui. Ses aperçus incroyables sur la dynamique complexe de la structure sociale turque en mutation et son histoire nous ont donné certains des films les plus percutants sur les habitants de la Turquie et son histoire récente.

La plupart des films de Zaim ont en commun sa manière d’incorporer des formes d’art turc traditionnelles – dont beaucoup sont déjà, en fait, relégués dans l’histoire – comme des motifs forts définissant son cinéma. Dans Filler ve Çimen [Les Eléphants et la pelouse] (2001), six récits sur la corruption et « l’Etat profond » s’entrelacent mutuellement via le motif central de l’ « ebru », ou papier marbré, cet art de peindre sur l’eau et de l’appliquer sur un tissu. Cenneti Beklerken [En attendant le paradis] (2006), produit il y a cinq ans, est un drame historique sur un maître de la miniature, plaçant l’esthétique de la miniature au centre du film. Et son Nokta [Le Point] (2008), il y a deux ans, présentait la calligraphie, forme d’art traditionnel ottoman, comme toile de fond d’un thriller situé au centre de l’Anatolie.

Lorsque les gens vivaient en paix, ensemble

Dans sa production la plus récente, Gölgeler ve Suretler [Ombres et visages], il utilise le théâtre d’ombres Karagöz de la période ottomane comme motif central pour un film sur Chypre. Zaim y revient dans sa Chypre natale, sur un plan à la fois littéral et artistique, au cœur du conflit en suspens entre Turcs et Grecs sur cette île méditerranéenne. Zaim revient littéralement chez lui, car il est Chypriote turc, et artistiquement, parce qu’il est intervenu dans le conflit chypriote, ces dix dernières années. Il a co-dirigé Parallel Trips [Paralel Yolculuklar] en 2004 avec le réalisateur chypriote Panicos Chrysanthou, dans lequel ces cinéastes issus de camps opposés de cette île divisée narrent des drames humains au lendemain du conflit de 1974 et ses conséquences actuelles. Zaim produisit ensuite en 2006 le film de Chrysanthou, Akamas, sur une histoire d’amour entre un Chypriote turc et une Chypriote grecque.

Dans Gölgeler ve Suretler, Zaim revient aux débuts du conflit entre Turcs et Grecs à Chypre, en 1963. Dans un petit village où Turcs et Grecs vivent en paix, la situation commence à se tendre lorsque les Grecs cernent les villages et expulsent les Turcs. Le film débute par le maître d’ombres Salih (Erol Refikoğlu) prêtant ses paroles à l’une de ses marionnettes, tout en jouant une pièce pour sa fille : « Peut-on être en même temps invisible et bon ? »

Rapidement, tous deux sont forcés de fuir leur village et trouver refuge dans un village voisin. Lorsque la jeune Ruhsar (Hazar Ergüçlü, dans un rôle déchirant) perd son père, elle se retrouve dans une situation désespérée inédite. L’escalade des affrontements intercommunautaires est présentée principalement du point de vue de Ruhsar, qui recherche en priorité son père, en dépit du poids croissant de la domination grecque. Elle se retrouve avec l’ancien apprenti de son père, Veli (Osman Alkaş), et est aidée à l’occasion par sa voisine grecque, Anna (Popi Avraam), tout en craignant cette femme qui incarne l’oppression qui l’entoure.

Les choses ne s’arrangent pas, à mesure que les jeunes Turcs et Grecs du village se chargent eux-mêmes de faire justice (et de mener par conséquent une guerre sanglante), du moins dans leur village.

Les ombres sont ici à la fois les reflets des marionnettes à l’écran et ceux d’un affrontement entre deux nations qui vécurent jadis en paix, ensemble. Les visages sont ceux, oubliés depuis longtemps, de voisins devenus désormais ennemis dans l’autre camp. Gölgeler ve Suretler de Zaim est un film fort, mais désabusé, qui sait que la paix n’est probablement pas pour demain.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=shadows-faces-and-long-forgotten-neighbors-2011-03-18
Article publié le 19.03.2011
Traduction : © Georges Festa – 05.2011

Javier Sierra - El Ángel perdido / Fallen Angel

© Planeta, 2011


Présentation par Javier Sierra à la Foire du Livre de Buenos Aires de son roman El Ángel perdido, qui culmine sur le Mont Ararat

http://guiamenc.blogspot.com


Javier Sierra est de passage à Buenos Aires pour présenter son livre El Ángel perdido, le roman le plus ambitieux qu’il ait publié à ce jour et avec lequel il a parcouru le monde pour se documenter : du mystérieux Saint-Jacques-de-Compostelle jusqu’au sommet du Mont Ararat.

L’action démarre dans l’emblématique cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, durant la nuit de la Toussaint. Julia Álvarez est en train de travailler jusqu’à des heures avancées à la restauration du Portique de la Gloire. Subitement, un étranger fait irruption dans l’édifice religieux et s’adresse à elle dans une langue inconnue. Mais une fusillade soudaine interrompt la rencontre et l’intrus s’enfuit. C’est alors que le responsable se présente à Julia comme l’agent Nicholas Allen, de l’Agence Nationale de Sécurité des Etats-Unis. Il lui explique tout de go qu’il a été envoyé en Espagne pour éclairer l’enlèvement de son mari, le célèbre climatologue Martin Faber, disparu aux abords de la frontière entre Turquie et Iran.

Durant les 48 heures qui suivent, Julia va se retrouver mêlée à une incroyable quête de deux pierres précieuses qui sont la clé pour racheter son mari. Il s’agit de deux minéraux uniques, décrits en détail pour la première fois au XVIe siècle, nommés adamantiums, qui appartinrent à un mathématicien et astrologue de la Cour d’Isabelle Ière, lequel consacra une grande partie de sa vie à chercher les possibilités de communiquer avec les anges, et que Julia et Martin reçurent comme cadeau de noces cinq ans auparavant.

Connues aussi sous le nom de bétyles, d’héliogabales, de chintamanis et même de « pierres qui murmurent », les pierres du couple Faber sont aussi convoitées, depuis des siècles, par des membres des hautes sphères politiques des Etats-Unis, dont le Président, et par une secte millénaire en plein cœur de l’Arménie. Plongée dans cette lutte internationale pour prendre le contrôle des adamantiums, Julia Álvarez va découvrir certains aspects de la personnalité de son mari qu’elle ignorait jusqu’alors et qui pourraient déterminer le destin de l’humanité.

A partir de Saint-Jacques-de-Compostelle débute un périple qui conduira Julia d’une piste à une autre, évitant les dangers et déchiffrant des messages occultes via une pierre de taille, des stèles légendaires et des énigmes phonétiques, qui s’entremêlent à des mythes et des croyances remontant au Déluge universel.

Une aventure qui culminera sur les terres de Noé, au sommet du Mont Ararat, et qui entraînera Julia dans un piège ourdi par ceux en lesquels elle avait le plus confiance et qui l’obligera à affronter celui qu’elle craint le plus.

La présentation de El Ángel perdido aura lieu le mercredi 4 mai [2011] à 17 heures, dans la Salle « Bioy Casares », de la Foire du livre de Buenos Aires, sous les auspices de l’écrivain Vicente Battista.

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Source : http://guiamenc.blogspot.com/2011/05/javier-sierra-esta-en-buenos-aires-para.html
Article publié le 03.05.2011
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 05.2011



samedi 7 mai 2011

Toxic Azteca Songe - Fabrice Melquiot / Manuel Ulloa-Colonia

© http://lemiroirquifume.blospot.com

Toxic Azteca Songe
de Fabrice Melquiot
Mise en scène : Manuel Ulloa-Colonia

Théâtre Le Colombier
93170 Bagnolet
25.04 – 08.05.2011


Mexico mágico – Mexico sádico


Tout a été dit sur ce Mexique hanté par la colonisation espagnole, héritage génocidaire aux sourdes ramifications, mais aussi livré à la jungle des narcotrafiquants, du machisme et de l’exploitation des consciences. Les icônes ne sont plus ce qu’elles étaient. De Frida Kahlo transformée en pacotille pour touristes à l’envers cruel de rues qu’un soleil noir écrase, Manuel Ulloa-Colonia nous propose une relecture décapante d’un certain imaginaire occidental. Dans ce cabaret de la décadence latino-américaine, irriguée de cocaïne et de viols, nous voici plongés au cœur du véritable Mexique, « un pays à 100 000 histoires », où seul « quelqu’un qui n’existe pas, entre dans un pays qui n’existe pas ».

Devenu « ombre projetée sur les murs de la ville », le spectateur découvre alors ces univers qui « pourrissent à vue d’œil dans nos cœurs réactionnaires et exclusifs ». En angle, une Vierge de Guadalupe, témoin de ces déshérences, sinon désespérances, quotidiennes, où la presse n’est que litanie de chiffres et désinformation. Il s’agit d’inverser, de conjurer la spirale : « Un escalier qui mène au ciel, jusqu’à la chute, la mienne. » Entre deux abîmes, deux coups de projecteurs parmi les bas-fonds modernes d’un nouveau prolétariat, la parole du poète illumine cette nuit des consciences : Octavio Paz citant César Valléjo ou affirmer la primauté de l’être sur la négation.

Si ce songe aztèque toxique convoque nos trois icônes modernes – un certain William S. Burroughs, tuant accidentellement sa femme, Joan Vollmer, à Mexico, le 6 septembre 1951 ; Jack Kérouac, le chantre de Mexico City Blues (1959) ; mais aussi Antonin Artaud, découvreur en 1936 d’une utopie alors inédite, les Tarahumaras –, c’est pour mieux les briser, les révéler dans leur radicalité : « La vérité d’un homme est toute entière dans sa légende. » Car ce lien si intime de l’identité mexicaine avec la mort, à la fois originelle et nourricière, ne cesse de traverser notre propre rapport au monde.

« De toute façon c’est arrivé. » Les jeunes ouvrières prolétarisées, les 60 000 victimes de Ciudad Juarez ou ces mères qui se battent pour leurs filles, le viol d’un fils par son père : autant de versions stridentes d’une Nouvelle Justine d’outre-Atlantique. Qu’en est-il des lois et du gouvernement ? Autre intervention vidéo : un certain marquis de Sade, auréolé d’atours baroques, exubérants, toujours aussi actuel.

Ballet masculin-féminin de catcheurs - à la mexicaine, masqués, hystériques de violence. Justicier de Juarez ou ange de la frontière ? « Quand la justice capitule, c’est qu’il manque un super héros ! »

Puis ce Pandémonium, film d’animation peuplé de squelettes, tandis qu’en voix off trois comédiennes, bien réelles, chantent la complainte des amours et des séductions vaines, au bord du précipice, réalité précaire, illusoire. Vanité des vanités urbaines.

Auquel répond le Garçon-machine, tournevis sexuel, focalisant toutes les rêveries, détournant tous les codes. Nouvel avatar de ce carnaval obscène, cette prostitution généralisée, envers indéfendable d’un quotidien banalisé, réservé aux puissants.

De ce Mexique post-moderne, des périphéries économiques, dire les asservissements, les naufrages, mais aussi les éclairs, les sursauts. Toxic Azteca Songe / Song : nous sommes tous Mexicains.

© georges festa - 05.2011
Avec l'aimable autorisation de Manuel Ulloa-Colonia et de Fabrice Melquiot.

Toxic Azteca Songe
de Fabrice Melquiot
Mise en scène et décor : Manuel Ulloa-Colonia
Avec Paola Cordova, Laurent Charpentier, Odille Lauria, Giovanni Ortega, Chloé Réjon et Manuel Ulloa-Colonia


vendredi 6 mai 2011

Jean-Paul Gagnon : Nation-state or country-state ? / Etat-nation ou Etat-pays ?

© Polity Press, 2010

Etat-nation ou Etat-pays : comment penser l’appartenance à une époque de fluidité ?

par Jean-Paul Gagnon

www.opendemocracy.net


[Article inaugural d’un échange en deux parties entre Jean-Paul Gagnon et Michael Gardiner sur l’Etat-nation.]

[L’utilisation du terme « Etat-nation » brouille le débat actuel sur les pays, les Etats et les nations. Nous avons besoin de structures rhétoriques nouvelles qui nous aident à donner du sens à cette époque d’incertitude, où le mouvement de masse des individus entraîne l’érosion des noyaux homogènes autour desquels les Etats-nation à travers le monde furent jadis bâtis.]

D’après la littérature existante, il est, selon moi, suffisamment évident que le terme de « nation » et son appariement avec le terme d’ « Etat » nécessite d’être considérablement réévalué.

Deux domaines substantiels de réflexion peuvent aisément illustrer mon point de vue : le premier est le débat entre communautaire et cosmopolite. Dans des termes peut-être trop simplifiés, l’un met l’accent sur l’Etat et les niveaux inférieurs du gouvernement et de la société, tandis que l’autre soutient que ces structures ne sont pas assez puissantes pour protéger l’individu comme autrefois. Telle synthèse de Richard Shapcott (2010), ainsi que celle de Paul Hirst et Grahame Thompson (2009) (1), peuvent nous aider à considérer ces deux aspects comme conciliables, même s’il s’agit d’une argumentation différente de celle que je tente d’élaborer.

Second domaine de réflexion, le travail mené sur les ensembles sociaux et leur signification dans les systèmes démocratiques. Nous assistons à des études à la fois quantitatives et qualitatives posant la question de savoir si ce genre de « noyaux » homogènes existe dans les sociétés pluralistes ou bien si ce type de « noyau » peut être un amalgame d’intérêts divers, hétérogènes. Ce qui est en jeu, le fait que ces deux domaines se centrent spécifiquement sur l’ « Etat » et donc, à un degré moindre, sur l’ « Etat-nation » en tant que réalité socio-politique qu’il est de plus en plus difficile de discerner.

Même si je suppose ne pas être seul à le penser, j’avance que tel est le cas, du fait des mouvements de masse des individus. Ce qui est explicable, si l’on considère la mécanisation des transports durant ces deux derniers siècles, à mesure que ceux-ci sont devenus plus sophistiqués et accessibles. Sur le plan théorique, j’hésiterais à soutenir qu’une nation soit un composé d’individus semblables du point de vue ethnique, pratiquant des rites culturels communs ou partageant des fétiches similaires (voir Baycroft et Hewitson, 2006 ; Reich, 1991 ; Visvanathan, 2006 ; ou l’essentiel des travaux de Hobsbawm pour de plus amples détails sur la question de savoir ce qui constitue une nation) (2). Or, même cette fine membrane se rompt si l’on « zoome » au niveau individuel ; l’hétérogénéité devient alors la norme. Au cas où l’on adopterait ce concept fragile de « nation », l’on pourrait penser qu’à présent, ces instances peuvent recouvrir différents pays et qu’il peut y avoir un pluralisme de nations à l’intérieur d’un pluralisme de pays.

Si l’on voulait trouver un pays moderne qui soit, dans sa grande majorité, une nation unitaire, il nous faudrait peut-être regarder du côté des petits pays d’Europe ou du Moyen-Orient, comme le Liechtenstein ou le Qatar. Or, ce faisant, nous rencontrons une fois de plus des difficultés : à quel pourcentage d’individus homogènes sur le plan culturel un pays peut-il être considéré comme un « Etat-nation » ? En outre, qu’est-ce que cela signifie, en particulier pour les droits des minorités ? Si les minorités sont autorisées à participer sur le plan politique dans un Etat-nation, cela brouille-t-il nation et Etat ?

Il était peut-être plus aisé de répondre dans l’Europe des débuts de l’ère moderne, lorsque les Etats-nation furent conçus sur le plan juridique. Nous avons actuellement l’impression que ces « Etats-nation » comptaient une vaste majorité soutenant telle forme particulière de religion, partageant des conceptions communes de la famille, du travail, des droits, du devoir, de l’honneur, de l’identité féminine, et ainsi de suite.

Or ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Lors d’un entretien avec le professeur David Held (3), ce dernier soutenait que nous sommes entrés dans un Age d’Incertitude, lequel répond fort bien aux études du professeur Ulrich Beck sur le risque et les diverses formes de la modernité (là aussi, un autre débat) (4). Je suis d’accord avec la position de Held et j’estime que nous ferions bien de nous mettre à créer de nouvelles structures rhétoriques qui puissent nous aider à donner sens à ces incertitudes. Voilà pourquoi j’aimerais inventer un terme qui pourrait s’avérer plus utile, lorsque nous débattons de pays, d’Etats et de nations.

Lorsque nous nous référons à un gouvernement ou à une pluralité de peuples au plus haut niveau territorial, au lieu d’utiliser l’expression « Etat-nation », maintenant déroutante, nous pourrions plutôt nous servir de celle d’ « Etat-pays ». Ce qui a l’avantage supplémentaire d’opérer une différenciation entre les gouvernements « standards » qui organisent les Etats ou les provinces dans le cadre d’un « Etat-pays » (nouvelle difficulté rhétorique que nous rencontrons dans nos discours). Le terme agit aussi comme point de repère pour la nature changeante de l’Etat. Comme nous l’avons vu plus haut, il pourrait peut-être, uniquement dans des circonstances très limitées, être conçu comme lié directement à une nation unitaire. Dans la plupart des circonstances, de nos jours, les pays comptent de nombreuses nations en leur sein et de vastes pluralités d’individus, lesquelles provoquent la difficulté rhétorique que j’ai (comme probablement beaucoup d’autres) avec le terme d’ « Etat-nation ».

Bien que l’on observe des appels dans la littérature pour comprendre l’ « Etat-nation » comme un terme qui a subi une évolution morphologique, cela crée une confusion rhétorique ; ainsi suis-je conduit à penser qu’un terme nouveau siérait à nos discours. Espérons qu’ « Etat-pays » s’avère un terme utile à adopter et qu’il puisse contribuer modestement à approfondir le débat sur les nations, l’ « Etat-nation », l’actuel « Etat-pays » normatif, et à voir où cela peut nous mener.

NdT

1. Richard Shapcott. International Ethics : A Critical Introduction. Londres : Polity Press, 2010, 272 p. – ISBN-13 : 978-0-7456-3142-4. Voir la recension de Jean-Paul Gagnon, in Journal of Democratic Theory 1 (1), 2011, p. 36-42 - http://www.journalofdemocratictheory.com/articles/Vol1Iss1.html
Paul Hirst, Grahame Thompson, Simon Bromley. Globalization in Question. Cambridge : Polity Press 2009 (3e éd.), 304 p. – ISBN-13 : 978-0745641515
2. Timothy Baycroft et Mark Hewitson. What is a Nation ? Europe 1789-1914. Oxford University Press, 2006, 400 p. – ISBN-13 : 978-0199562503
Robert B. Reich. The Work of Nations : Preparing Ourselves for 21st Century Capitalism. Vintage Books, 1992, 331 p. – ISBN-13 : 978-0679736158
Sur l’historien Eric Hobsbawm, dont de nombreuses œuvres ont été traduites en français, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Eric_Hobsbawm
3. David Held s’intéresse notamment aux thématiques de la globalisation et de la démocratie cosmopolite - http://www2.lse.ac.uk/researchAndExpertise/Experts/d.held@lse.ac.uk
4. Ulrich Beck, auteur notamment de La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité (traduit de l’allemand par Laure Bernardi - Paris : Aubier, 2001) et de Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? (traduit de l’allemand par Aurélie Duthoo - Paris : Aubier, 2006).

[Docteur en sciences politiques, Jean-Paul Gagnon est théoricien des sciences sociales et politiques. Il est rédacteur en chef du Journal of Democratic Theory et chercheur à l’Université de Toronto.]

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Source : http://www.opendemocracy.net/ourkingdom/jean-paul-gagnon/nation-state-or-country-state-how-do-we-discuss-belonging-in-age-of-flui
Article publié le 12.04.2011
Traduction : © Georges Festa – 05.2011


mercredi 4 mai 2011

Cinéma turc /Turkish Films : Alin Taşçıyan - Interview

© TMC, 2004


Le cinéma de Turquie : cet inconnu
Entretien avec Alin Taşçıyan

par Giovanni Ercolani

http://turchia.upsidetown.it


[G. Ercolani interviewe Alin Taşçıyan, un des plus grands critiques turcs de cinéma, présentant un aspect de la culture nationale dont on parle peu et que l’on connaît encore moins dans notre pays.]

Bien que très prise ces jours-ci par le 29ème Festival international de cinéma d’Istanbul, Alin est des plus ponctuelle et arrive avec un superbe sourire. Pour l’interview nous décidons de prendre place à l’une des tables d’Haci Baba : quoi de mieux que combiner les délices de la cuisine turque avec une conversation sur les nouvelles tendances du cinéma turc ?

Alin Taşçıyan est un des plus grands critiques turcs de cinéma et vient juste de rentrer de Paris. Elle parle, par ailleurs, un excellent italien. Elle aborde directement le thème de mon interview : « Il ne faut plus parler de cinéma turc, mais de cinéma de Turquie. En fait, le cinéma de ces dernières années a voulu représenter toutes ces réalités, tant sociales que culturelles, qui sont présentes dans le territoire de la république actuelle. L’inspiration est véritablement la richesse culturelle de ce pays. » Pourtant, en Italie, lorsque l’on parle de cinéma turc, l’on continue de se référer au classique Yilmaz Guney et plus récemment à Ferzan Ozpetek ou à Fatih Akin. Seuls quelques-uns arrivent à mentionner aussi Nuri Bilge Ceylan et Zeki Demirkubuz. « Mais le cinéma de Turquie est tout autre, poursuit Alin. L’époque de « Yesilcam » - la ruelle adjacente à l’avenue Istiklal, où les maisons de production cinématographique avaient leurs sièges dans les années 60 – est finie, comme leurs films, même si leur formule de soap opera commercial est à nouveau proposée, mise à jour, à destination d’un public nouveau. Or il existe aujourd’hui de nouveaux filons. Le point de rupture avec la tradition ancienne et le début de ce que l’on définit comme la période « post-Yesilcam » a été le film Eşkıya [Bandit, du réalisateur Yavuz Turgul, 1996]. Ce film, qui a inauguré le nouveau cinéma populaire turc, a su combiner la formule Yesilcam avec un système de production typiquement hollywoodien. Ce type nouveau de cinéma populaire a été capable de générer des ressources économiques pour de nouvelles productions. Un mérite que l’on doit reconnaître au gouvernement actuel est non seulement d’avoir tout d’abord régulé et financé de façon importante la production cinématographique, mais aussi d’avoir autorisé une grande liberté d’expression. »

Si les thématiques qui reviennent sont celles de l’identité, de l’appartenance et de la mémoire, ces dernières s’intègrent dans une société qui a notablement évolué ces dernières années et qui continue à le faire chaque jour. D’après Alin, « ces dix dernières années, le cinéma de Turquie a projeté ces mutations sociales dans quatre veines principales : le film-ghetto, le thème religieux, les intellectuels et Istanbul, et le thème des prisons. Et nombreux sont les films avec un f majuscule, expression artistique d’une nouvelle génération de metteurs en scène et de producteurs qu’intéresse un public aussi, et surtout, en dehors des frontières turques. Le décalage des immigrés turcs qui, abandonnant leurs villages, atterrissent dans la mégalopole stambouliote est le thème des « films-ghettos » (par exemple, Başka Semtin Çocukları [Children of the Otherside] (2008) d’Aydın Bulut, Kara Köpekler Havlarken [Black Dogs Barking] (2009) de Mehmet Bahadir Er), qui en racontent la vie, dans leur langue – souvent le kurde – et leurs coutumes. La « veine religieuse » (par exemple, Takva (L’homme qui craint Dieu] (2006) d’Özer Kiziltan) affronte le thème de la foi – en tant que nécessité humaine de croire – allant même jusqu’à en critiquer le mauvais usage. Elle ne se réfère donc pas à une religion précise, mais même l’appel à la prière du muezzin est rapproché de celui des cloches chrétiennes, superposant des croyances différentes sans créer de hiérarchies ni de tensions. Le filon « Intellectuels – Istanbul » est empreint du regard des nouveaux intellectuels turcs, qui redécouvrent, par des regards différents, une Istanbul en mouvement continu, avec ses misères et ses excès (par exemple, Anlat Istanbul [Contes d’Istanbul, 2004], dirigé par cinq metteurs en scène – Umit Unal, Kudret Sabanci, Selim Demirdelen, Yucel Yolcu et Omar Atay). La veine « Prison » (par exemple, Sonbahar [Automne, 2007] d’Özcan Alper) explore enfin le microcosme des institutions pénitentiaires, dans lesquelles se reproduisent souvent les hiérarchies actuelles au sein de la pègre. Dans cet univers apparemment fermé, où le rapport prisonniers-gardiens est un composé de violence et de compréhension, s’opèrent souvent derrière les barreaux des règlements de compte extérieurs à la prison. »

Le temps passe, sans que nous ne nous en apercevions. Nous concluons avec le classique café turc – sade pour elle, orta pour moi. Puis Alin doit repartir au Festival.

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Source : http://turchia.upsidetown.it/cultura/6092-%E2%80%9Cil-cinema-della-turchia-questo-sconosciuto%E2%80%9D-intervista-con-alin-ta%C5%9F%C3%A7%C4%B1yan
Article publié le 15.05.2010
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 05.2011


Sofia Kontogeorge Kostos - Interview

© Gorgias Press, 2010


Entretien avec Sofia Kontogeorge Kostos

www.seyfocenter.com


[Before the Silence, un nouveau livre dû à Sofia Kontogeorge Kostos sur le génocide arménien, assyrien et grec. Entretien avec l’auteur sur son nouvel ouvrage.]

Ndlr [Centre Seyfo] : Tout d’abord, nos félicitations, Sofia Kontogeorge Kostos, pour avoir publié ce nouveau livre, Before the Silence ! Le Centre Seyfo est heureux de cette parution. De nombreux livres ont été publiés au sujet du génocide qui fut perpétré contre les Arméniens, les Assyriens et les Grecs par l’empire ottoman dès 1914, mais les Assyriens et les Grecs ne sont que rarement cités dans ces ouvrages. Il n’y eut aucune discrimination lorsque les Arméniens, les Assyriens et les Grecs furent massacrés ; aussi importe-t-il d’englober ces trois communautés, lorsque nous parlons du génocide perpétré par l’empire ottoman. Nous constatons avec plaisir que votre livre mentionne les trois nations qui furent persécutées et massacrées par l’empire ottoman et le régime Jeunes-Turcs.

- Centre Seyfo : Before the Silence n’est pas un titre nouveau. C’était le titre d’un de vos poèmes, extrait du recueil Forgotten Genocides of the 20th Century, publié en 2005 (1). Pourquoi avoir choisi le même titre pour votre ouvrage ? Ce poème a-t-il été une motivation pour écrire le livre ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Merci de mentionner mon poème, « Before the Silence ». En fait, la réponse peut être trouvée dans la première strophe de ce poème :

Can an unknown tragedy be forgotten ?
Lost in a maze of unknowing
Mistaken in the realm of forgot and forgotten
I hungered for answers
From books but they were stolen
I summoned Cleo, the muse of history
She fed me rare books and vintage news,
Revealing truths impossible to forget

[Peut-on oublier une tragédie ignorée ?
Egarée dans un dédale d’inconscient
Trompée au royaume de l’oubli et de l’oublié
J’avais soif de réponses
Dans les livres mais ils avaient été volés
J’ai appelé Clio, la muse de l’histoire
Elle m’apporta livres rares et actualités anciennes,
Révélant des vérités impossibles à oublier]

- Centre Seyfo : Quand avez-vous commencé à écrire Before the Silence et combien de temps cela vous a-t-il demandé ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Avant 2003, j’avais entrepris de diffuser par courriel des extraits provenant d’ouvrages d’archives écrits par des témoins oculaires impartiaux en Asie Mineure (la Turquie actuelle). En fait, ils étaient l’œuvre d’officiels, de missionnaires, de médecins et autres représentants américains. J’ai intitulé cette série d’extraits « Voix de vérité ». Après 2003, de nombreux ouvrages de témoins oculaires ne furent plus soumis à la législation du droit d’auteur et furent donc réédités. C’est à cette époque que j’ai consacré mon énergie aux reportages d’archives. A peu près à la même époque, j’ai eu la bonne fortune de rencontrer un grand humanitaire arménien, un homme dont je chérirai toujours la mémoire. Le docteur Charles N. Mahjoubian, déjà nonagénaire, dentiste à la retraite, militant des droits de l’homme et impliqué dans la communauté. Il s’était enfui avec sa famille de Konya (ville située au centre sud de la Turquie). Ils finirent par émigrer aux Etats-Unis. Lorsque je lui fis part de mon intérêt pour révéler les faits advenus en Turquie, il m’a répondu : « Sofia, consulte les vieux journaux parce qu’à cette époque ils ont rapporté la vérité. » Et comme mon livre le montre, il avait raison. Pendant huit ans, j’ai commencé à rechercher des reportages d’archives. Puis j’ai partagé mes découvertes avec ma liste de correspondants. J’ai alors découvert une soif pour ces reportages d’archives, à la fois éclairants et déchirants. Certains de mes correspondants à travers le monde m’ont communiqué leurs listes personnelles de correspondants - me demandant de les ajouter aux miens.

- Centre Seyfo : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire Before the Silence ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Un courriel que j’ai reçu d’un de mes destinataires, le docteur Dennis R. Papazian, fondateur et directeur du département d’études arméniennes à l’Université de Dearborn, au Michigan. Il m’a mis la puce à l’oreille, lorsqu’il m’a demandé : « Envisagez-vous d’écrire un livre ? » J’ai répondu : « Je ne suis pas prête, mais aimeriez-vous ajouter mon travail sur votre site ? »
Après avoir rassemblé un corpus substantiel, j’ai repris contact avec lui. Malheureusement, à cette époque, il avait quitté ses fonctions. Peu après, j’ai reçu un appel téléphonique d’Elias Neofytides, fondateur et directeur de la Société Pan-Macédonienne, me soumettant une offre similaire. Cette fois, j’ai répondu : « Oui, mais je dois achever mon travail. » Une fois mon livre réalisé, M. Neofytides avait malheureusement lui aussi pris sa retraite.
C’est alors que Stavros Stavridis, historien et doctorant à l’Université de Melbourne, parla de Before the Silence au docteur George Kiraz, son éditeur assyrien à Gorgias Press.

- Centre Seyfo : J’imagine qu’écrire sur le génocide est une tâche plutôt ardue. Comment êtes-vous parvenue à traiter un sujet aussi atroce ? Quelles étaient votre motivation et votre fil directeur ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : C’est vrai, ce fut très difficile. Parfois, je n’arrivais plus à taper à la machine, tellement j’avais les larmes aux yeux. Un des vers de mon poème précise ma motivation :

Can an unknown tragedy be forgotten ?

[Peut-on oublier une tragédie ignorée ?]

J’avais 67 ans, lorsque j’ai entendu parler pour la première fois des génocides de nos peuples ; l’ignorance que je m’étais imposée me terrifia. Ignorance due au fait que, lorsque j’étais jeune mère, ma voisine, une femme formidable, Amalia Distenfeld, me raconta son histoire et celle de son mari, le docteur Menachem Distenfeld, qui avaient survécu aux exterminations hitlériennes en Pologne. Très amie avec elle, j’ai écouté attentivement, sans pouvoir ensuite écouter d’autres histoires de ce genre.
Lorsque nous sommes allés à Washington (D.C.), mon mari et moi prîmes connaissance du 75ème anniversaire de l’Holocauste chrétien. Ce que j’ai appris ce jour-là m’a remué les tripes. Ce qui me scandalisa le plus, ce fut d’apprendre que les livres écrits par les témoins oculaires n’étaient plus disponibles, disparus des bibliothèques et ôtés des étagères des libraires. C’est cette prise de conscience qui m’a décidée.
Mordue de cinéma, j’ai été blessée de constater qu’il existe des centaines de films sur la Shoah contre une vingtaine seulement sur l’holocauste chrétien. Il est intéressant de constater que le film Les Quarante Jours du Musa Dagh, il y a peu, n’a pu être produit. Plus récemment, en 2002, Ararat d’Atom Egoyan a failli ne pas l’être.

- Centre Seyfo : Pourquoi le génocide arménien, assyrien et grec vous importe-t-il ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Je ne suis pas une régionaliste, ni de cœur ni d’esprit. Une Grecque, qui avait appris que ma famille n’était pas originaire d’Asie Mineure, me demanda : « Pourquoi vous intéressez-vous autant à l’Asie Mineure ? » Ma réponse fut très simple : « Je ne cesse pas d’être Grecque, même si ma famille est d’Eubée et si je suis née aux Etats-Unis. » Dès que j’ai su que les Arméniens et les Assyriens subirent le même sort que les Grecs, je ne pus en mon âme et conscience me désolidariser d’eux. Cela s’applique aussi aux Grecs d’Asie Mineure. Qu’ils soient du Pont, de l’Est ou de l’Ouest, ils sont tous Grecs. A partir de ce jour j’ai décidé : « Nous aiderons notre peuple en épelant le mot « génocide » avec un grand G. »

- Centre Seyfo : Quel message essayez-vous de transmettre à vos lecteurs à travers ce livre ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Mon livre veut en finir avec les mensonges et les tromperies de la Turquie. La véritable nature des soi-disant « déportations » fut en réalité des « marches de la mort ». Marches de la mort qui faisaient partie du programme secret visant à exterminer tous les chrétiens et à réserver « la Turquie pour les Turcs seuls ». La Turquie se vante maintenant d’être à 99 % musulmane – il convient de se demander pourquoi.

- Centre Seyfo : Vous avez collaboré à une anthologie poétique intitulée Forgotten Genocides of the 20th Century. Avez-vous publié d’autres ouvrages en dehors de Before the Silence ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Non.

- Centre Seyfo : Quels autres livres sur le génocide arménien, assyrien et grec recommandez-vous aux lecteurs ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Il y aurait tellement de livres à citer – missionnaires, médecins, diplomates, etc. – qui répondent aux besoins des populations spécifiques d’Asie Mineure. Dans mon ouvrage, je prends soin de signaler des titres précis par titres et auteurs. Les témoins oculaires en Asie Mineure furent aussi de grands écrivains. A ma connaissance, lorsque les auteurs se réfèrent aux Assyriens, ils parlent de « Syriens ». D’après moi, lorsqu’ils interrogeaient les Assyriens, les Occidentaux les présentèrent par erreur comme des « Syriens ». Parmi eux, l’ambassadeur des Etats-Unis, Henry Morgenthau, de noble mémoire, qui confond la langue parlée « syriaque » comme étant celle des « Syriens ». J’ajouterais qu’au milieu des années 70, alors que je vivais à Athènes, en Grèce, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance du premier Assyrien que j’aie jamais rencontré. Valentine Lazar, un pilote assyrien des British Airlines. Je me souviens de sa gentillesse et de ses marques d’estime exceptionnels.

- Centre Seyfo : Avez-vous l’intention d’écrire d’autres ouvrages ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : J’en ai deux en préparation, ainsi que d’autres poèmes.

- Centre Seyfo : Que savez-vous du Centre Seyfo et de ses activités ?
- Sofia Kontogeorge Kostos : Pas autant que je devrais, dirais-je. Je connais votre Centre par internet et grâce à des courriels que je reçois. A propos, le drapeau assyrien est selon moi le plus beau drapeau que je connaisse.

[Post-scriptum – Centre Seyfo : Le Centre Seyfo vous remercie d’avoir pris le temps et d’avoir accepté cet entretien. Nos félicitations, à nouveau, pour votre ouvrage Before the Silence. Nous vous souhaitons un grand succès et espérons de vous d’autres livres dans un avenir proche.]

NdT

1. Forgotten Genocides of the 20th Century. [Textes de Gregory Djanikian, George Hobson, Dean Kostos, Sofia Kontogeorge Kostos, David Kherdian, Gregory Topalian, Nora Armani]. Ara Sarafian, éd. - Taderon Press, 2005, 96 p. – ISBN-13 : 978-1903656532

Sofia Kontogeorge Kostos. Before The Silence. Archival News Reports Of The Christian Holocaust That Begs To Be Remembered. Gorgias Press, 2010. 349 p. – ISBN : 978-1-60724-999-3

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Source : http://www.seyfocenter.com/index.php?sid=2&aID=289
Article publié le 28.01.2011
Traduction : © Georges Festa – 05.2011
Avec l'aimable autorisation du Centre Seyfo.



lundi 2 mai 2011

Pietro Kuciukian - Réflexions sur le négationnisme / Alcune riflessioni sul "negazionismo"


Réflexions sur le négationnisme

par Pietro Kuciukian

Akhtamar on line, n° 114, 24.04.2011


Concernant la proposition Pacifici pour une loi qui réprime le négationnisme (1), Stefano Levi Della Torre écrit : « La fausseté par voie législative suppose une vérité par voie législative ; il s’agit là d’un thème familier aux inquisitions et aux totalitarismes et désagréable pour la démocratie et pour la recherche scientifique […] Impossible de déléguer à une loi un combat culturel. » (2) Argumentation de la plus haute importance qui, outre le fait que j’y adhère totalement, marque l’articulation et la complexité du débat interne à la communauté juive et témoigne de la richesse des réflexions menées sur le thème de la mémoire de la Shoah. Le combat contre le négationnisme doit être mené sur le terrain de la recherche et de la culture. Les institutions, Etats et gouvernements, demeurent rarement fidèles aux principes de la démocratie en tant que telle et aux choix constitutionnels, et tendent à tomber dans des compromis (exemple emblématique, les alliances des gouvernements avec les partis xénophobes et les groupes racistes) sur la base des exigences du moment présent ; dans d’autres cas, elles tendent à utiliser les tragédies des peuples afin de légitimer leur passé ou leur présent ou pour des intérêts économiques.

Signalons à ce sujet, mis à part quelques exceptions, la tendance à faiblement réagir et au peu d’ « activisme » du monde de la culture et de la recherche au sens large, mais aussi des communautés à travers le monde. Une juste « colère », qui par ailleurs, comme le note Salvatore Natoli (3), manifeste une « intolérance par rapport au mal » et une « indignation active, une révolte contre la négation des faits et la réécriture de l’histoire de la part d’individus et de gouvernements : tel est le devoir auquel nous sommes tous appelés.

Quelle efficacité peut avoir un combat anti-négationniste mené « par voie législative » ? Une première réponse est fournie dans l’argumentaire qui précède. Mais je crois utile d’opérer certaines distinctions entre le négationnisme émanant d’individus isolés, le négationnisme émanant de personnes influentes et le négationnisme émanant des Etats et des gouvernements :

1. Une loi qui réprime le négationnisme individuel de tout un chacun irait à l’encontre de la liberté personnelle et serait nuisible à la démocratie. Le négationnisme individuel peut être combattu non par la censure, mais par la culture, l’éducation. Hrant Dink, le journaliste turco-arménien assassiné par un fanatique nationaliste à Istanbul en 2007, avait déclaré : « Ils sont fils de l’ignorance ; ils nient le génocide parce qu’ils n’en savent rien. […] Le brouillard qui entoure leur éducation depuis leur plus jeune âge en fait des assassins potentiels. » Tel est le cas des nationalistes turcs ou des kamikazes d’Al-Qaida, formés par des enseignements négationnistes et fondamentalistes, partant victimes d’un abus, comme le relève Yves Ternon. Ce qui est arrivé à Varallo Sesia, lorsqu’un jeune Turc, résidant en Italie, de bonne foi, se sentant offensé par la position pro-Arméniens des Italiens, a tenté de détruire les panneaux d’une exposition sur le génocide, confirme l’inutilité de l’anti-négationnisme par voie législative.

2. Dans le cas du négationnisme émanant de personnes influentes, d’historiens ou d’écrivains tels que John Irving et Robert Faurisson, Justin McCarthy ou d’autres, la question est plus complexe. Louis Brandeis, avocat et juriste américain, membre de la Cour Suprême des Etats-Unis de 1916 à 1939, dont la mémoire est liée à un profond engagement dans les thématiques sociales et à sa contribution au niveau juridique, dans le domaine du « droit à la vie privée [privacy] » et de la défense de la liberté de parole et d’opinion, s’est ainsi prononcé sur la valeur de la liberté d’expression : « Il est des situations dans lesquelles l’on peut interdire un débat : lorsque existent des risques imminents ou menaçants. »

Pensons à la possibilité qu’une personne influente manifeste sa façon de pensée négationniste lors d’une réunion ou d’une assemblée, provoquant une incitation à la haine raciale ou à la violence, avec des conséquences possibles sur la sécurité des personnes ; ou bien que ces manifestations d’opinion soient exprimées lors de moments historiques critiques pour les relations entre Etats et gouvernements. Une limitation temporaire et circonscrite de la liberté de parole pourrait être en fin de compte l’unique option possible pour préserver la cohabitation démocratique.

3. Le cas du négationnisme émanant des Etats et des gouvernements est différent. C’est le cas, pour ne citer que quelques exemples, de la Turquie pour le génocide arménien ou de l’Iran pour la Shoah. Est-il possible de supposer l’approbation d’une loi supranationale visant à atteindre les représentants des gouvernements responsables d’actes ou d’expressions publiques de négationnisme ?

Concernant cette question, je voudrais évoquer certaines situations problématiques, conséquence directe du négationnisme des Etats et des gouvernements :

- au Musée Archéologique de Milan, en 1995, au lendemain de l’inauguration de l’exposition qui montrait les photographies de l’officier allemand Armin T. Wegner, témoin oculaire du génocide des Arméniens dans les déserts de Mésopotamie, le consul de Turquie à Milan, en l’absence du directeur, est parvenu à la faire fermer. Un jour plus tard, l’exposition fut rouverte suite à l’intervention du maire ;

- en 1996, les restes d’Enver Pacha, un des triumvirs du gouvernement des Jeunes-Turcs responsable du génocide, furent transférés depuis l’Asie Centrale et emmenés en Turquie pour y être honorés et, récemment encore, ont été érigés des monuments en souvenir des bourreaux, qui ont suscité des réactions assez vives au sein de la communauté arménienne dans la mère patrie et en diaspora ;

- à Lyon, en 2008, un groupe nourri de représentants des Loups Gris turcs (parti extrémiste du MHP) est intervenu afin d’empêcher la commémoration du génocide arménien du 24 Avril ; des affrontements et des échauffourées en ont résulté ;

- Ahmadinejad, en Iran, continue de nier la Shoah. Il a organisé un congrès international sur le thème de la Shoah afin d’obtenir le soutien des milieux universitaires pour sa position négationniste. Vu les rapports internationaux difficiles entre les Etats, de tels choix apparaissent en substance provocateurs et plutôt risqués, en particulier lorsqu’on a à cœur l’objectif de la paix dans les zones de conflits en cours ou « en suspens ».

Il émerge clairement de ces exemples que nous nous trouvons face au négationnisme en tant que mensonge, délibérément porté en avant par un Etat sur la base d’exigences du présent, et face à la mise en œuvre d’un abus à l’égard de ceux auxquels il n’est pas donné de connaître la vérité historique, un négationnisme qui a eu et qui continue d’avoir de lourdes conséquences sur les communautés qui ont subi le crime de génocide et sur les descendants des survivants qui ne peuvent accorder de sépulture à leurs morts.

Certains Etats, exploitant de façon cynique et instrumentale la faiblesse de leurs propres citoyens, leur ignorance et leur bonne foi, réécrivent l’histoire en falsifiant les faits et nient la réalité criminelle des persécutions et de l’extermination de générations entières ; ils sèment la culture de la haine et de la peur de l’autre, contraignant les peuples à grandir au sein des fondamentalismes, des radicalisations de la pensée, des extrémismes : à ce propos, ne devrions-nous pas nous souvenir que nous nous trouvons, une fois de plus, face à des régimes totalitaires et oppressifs, à des niveaux divers, et que cela constitue une attaque violente contre la démocratie ?

La vérité historique est niée et, s’il est vrai que l’on se trompe en soumettant à la justice des argumentations historiographiques, parce que l’on entre alors sur un terrain difficile et délicat (comme l’a noté Simonetta Fiori au sujet de la Décision cadre sur le thème des négationnismes du 28 novembre 2008, adoptée par l’Union Européenne) (4), il est vrai aussi qu’une déclaration précise, immédiate et unitaire, qui émanerait des plus hautes instances de l’Union Européenne, de l’ONU, des associations qui luttent pour les droits de l’homme à travers le monde, une déclaration qui aurait la plus grande diffusion, une déclaration réitérée face à la négation réitérée, une déclaration qui serait aussi un appel à tous les hommes de bonne volonté, pourrait constituer une contribution décisive à un possible changement de cap et servir de base à l’élaboration d’une loi partagée et efficace, capable de dépasser les nationalismes et les questions de dénomination.

Il ne s’agit pas de réprimer les opinions, ni d’instituer par voie législative ce qui est historiquement avéré, en usurpant le terrain des historiens ; il s’agit de faire émerger une question morale à des fins morales : sanctionner publiquement et d’un commun accord, de manière énergique, le négationnisme des Etats et des gouvernements qui constitue un mensonge au niveau le plus élevé. Une parole commune, empreinte d’une forte « universalité », car expression de la conscience nouvelle des droits de l’homme issue des boucheries des guerres, confèrerait une vigueur nouvelle à l’autorité des témoins, dont la parole s’affaiblit d’autant plus qu’elle n’est progressivement plus écoutée. Le négationnisme des Etats et des gouvernements ne se combat pas, comme l’a observé Yves Ternon, par une loi nationale, mais par une loi supranationale : une loi « anti-négationniste » qu’il convient de soumettre à l’ONU, comparable à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, approuvée par l’Assemblée Générale le 9 décembre 1948, pierre angulaire afin de s’ouvrir à l’espoir d’une histoire qui ne soit plus marquée par la violence politique de masse, ni par des opérations de purification ethnique.

Dans le cas arménien, la négation du génocide, construite dans le contexte de sa mise en œuvre, a provoqué le silence des premières générations, un retard historiographique et, comme l’a noté Catherine Coquio, « la difficulté pour la littérature arménienne de se constituer en pensée témoin et critique de l’événement ».

Relevons cependant que, récemment, l’on observe une réalité différente : face au négationnisme obstiné du gouvernement turc, les deuxièmes et troisièmes générations dans la mère patrie et en diaspora se sont regroupées, ont manifesté un nouvel élan afin de s’opposer à la négation des faits ; la mémoire, renforcée par le négationnisme, est devenue un instrument de construction identitaire ; les témoignages se sont multipliés, recueillis et partagés par des non Arméniens ; un intérêt renouvelé s’est diffusé parmi les historiens de profession et, aux côtés du récit du Metz Yeghérn, la Grande Catastrophe, l’on assiste aujourd’hui à un réexamen de l’histoire et de la culture arménienne. Les mémoires individuelles des souffrances sont devenues une mémoire historique partagée. Le recouvrement de la vérité historique, accompli par les Arméniens pour eux-mêmes, que partagent tant de non Arméniens dans les pays de la diaspora et, même si cela est encore fragile, aussi en Turquie, aide à surmonter la fracture que le génocide crée dans l’histoire des peuples.

En conclusion, j’avance l’hypothèse, un brin provocatrice, que la Turquie, ayant éliminé avec les Arméniens, les Grecs et autres minorités, la part la plus européenne de sa réalité ethnique, s’est dirigée vers une sorte de « suicide politique » (comme il en est advenu de l’Allemagne hitlérienne laquelle, via la destruction des Juifs, a détruit la culture, la science, la littérature, la poésie, la musique, l’art aux niveaux les plus hauts).

Si tout cela n’était pas arrivé, la Turquie aurait pu être aujourd’hui, depuis longtemps, dans l’Union Européenne.

De même, le négationnisme obstiné des gouvernements turcs, comme je l’ai déjà souligné, n’a rien fait d’autre que fortifier la mémoire des Arméniens, rassembler la diaspora dans le monde entier (sept millions) et l’arrimer solidement à la mère patrie (trois millions).

Ouvrir un débat et une comparaison transversale sur le thème du négationnisme, domaine dans lequel se manifestent des positions diverses, constitue, dans le champ des réflexions sur les génocides au 20ème siècle, une opportunité pour opérer un élargissement de la mémoire, comme il en a été lors du passage de l’approfondissement du mal vers la réflexion sur le bien. La mémoire du bien, les figures exemplaires des Justes, des témoins de vérité, des résistants moraux, entrés de plein droit dans la recherche historique, ont renforcé les thèmes classiques de la réflexion sur la Shoah et sur les génocides du 20ème siècle, éclairant d’une lumière nouvelle l’âge des totalitarismes.

NdT

1. Allusion à l’article de Riccardo Pacifici, président de la Communauté Juive de Rome, intitulé « Negazionismo, l’appello di Pacifici : L’Italia adotti una legge per punirlo », suivi d’une lettre de R. P., intitulée « Finito il tempo delle ipocrisie », parus in La Repubblica, 15/10/2010 - http://www.repubblica.it/cronaca/2010/10/15/news/negazionismo_l_appello_di_pacifici_l_italia_adotti_una_legge_per_punirlo-8070343/
2. Stefano Levi Della Torre, « Sulla proposta di Riccardo Pacifici per una legge che punisca il negazionismo », Rete Eco / Ebrei contro l’occupazione, 05/11/2010 - http://rete-eco.it/fr/nouvelles/italie/17085-sulla-proposta-di-riccardo-pacifici-per-una-legge-che-punisca-il-negazionismo.html
3. Salvatore Natoli, universitaire, philosophe contemporain, auteur de nombreux ouvrages sur l’éthique et le néo-paganisme - http://it.wikipedia.org/wiki/Salvatore_Natoli
4. http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2008:328:0055:0058:FR:PDF
L’article cité de Simonetta Fiori, « Intervista a Carlo Ginzburg / La verità non è di stato » [Entretien avec Carlo Ginzburg / La vérité ne relève pas de l’Etat] est paru in La Repubblica, 21/10/2010.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20114%20%2824%20aprile%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 05.2011
Avec l’aimable autorisation d’Emanuele Aliprandi, rédacteur en chef d’Akhtamar on line.


dimanche 1 mai 2011

Voyage en France arménienne : le Triangle d'Or des Combrailles

Forteresse de Roche d’Agoux (vestiges) – Moulin des Arméniens, Bussières-près-Pionsat (63330)
© Georges Festa, 2006 – avec l’aimable autorisation de Joël Chaput


Voyage en France arménienne : le Triangle d’Or des Combrailles

par Georges Festa



à Denis Donikian,


Longtemps centrée sur le 20ème siècle post-génocidaire, l’histoire de l’immigration arménienne en France témoigne d’un intérêt croissant pour des questions vives, liées tant aux parcours personnels qu’au sentiment collectif d’identité. « Histoire trouée », pour reprendre ici le titre de l’ouvrage clé de Catherine Coquio (1), composé d’intraduisible et de survivance, lequel participe aussi d’un héritage né des Croisades, irrigué par la Renaissance, d’un foisonnement encore méconnu, jusqu’aux fractures révolutionnaires de l’Europe à la fin du 18ème et au 19ème siècle. Cette France arménienne, dont il reste à écrire de multiples pages, nous la retrouvons au pays des Combrailles, au sein de cette Auvergne que parcourt en 1878 Robert-Louis Stevenson :

« L’important, c’est de bouger ; d’éprouver d’un peu plus près les nécessités et les aléas de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, et de sentir sous ses pieds le granit terrestre avec, par endroits, le coupant du silex. » (Voyages avec un âne dans les Cévennes)

Les Combrailles – Pionsat

A la suite des recherches pionnières d’Edouard Mardirossian sur le hameau des Arméniens (2), il était opportun, dans le sillage de l’année officielle de l’Arménie en France (2006-2007) et des futures célébrations d’Erevan comme capitale mondiale du livre en 2012, de tenter un état présent des lieux.

Paysage de bocages, à la situation géographique stratégique (3), la région des Combrailles qui nous intéresse est celle du canton de Pionsat, qui se compose de dix communes : outre Pionsat, Bussières-près-Pionsat, La Cellette, Château-sur-Cher, Le Quartier, Roche-d’Agoux, Saint-Hilaire-près-Pionsat, Saint-Maignier, Saint-Maurice-de-Pionsat, Vergheas.

Territoire au relief particulier, comme le soulignent Ch. Perronin et P.-F. Aleil :

« Qui regarde la carte des modestes cours d’eau du canton ne peut manquer d’être frappé par l’identité de leurs directions. Tous ignorent la Sioule, rivière de Combrailles par excellence et tous descendent vers le Haut-Cher. La limite administrative entre le canton de Pionsat et celui de Saint-Gervais se confond avec une ligne de partage des eaux. C’est dire qu’un alignement de collines a toujours rendu malaisées les relations avec l’Auvergne. » (4)

L’altitude moyenne des dix communes – de 504 mètres (Château-sur-Cher) à 720 mètres (Roche d’Agoux) – est à rapprocher de superficies communales inégales : Saint-Maurice-de-Pionsat (3088 hectares), Pionsat (2468 hectares), Le Quartier (2337 hectares), Saint-Maignier (1897 hectares), Saint-Hilaire-près-Pionsat (1763 hectares), Bussières-près-Pionsat (1384 hectares), Château-sur-Cher (1187 hectares), La Cellette (1099 hectares), Vergheas (745 hectares), Roche-d’Agoux (556 hectares).

La « dissidence » géographique du canton a ainsi empreint son histoire démographique :

« Pionsat se contentera pendant longtemps de transits régionaux, de foires et de marchés drainant les produits de l’activité agricole et artisanale des versants du Haut-Cher. Plus de 8000 personnes peuplaient le canton à l’aube du XIXe siècle […] » (5)

Sous l’Ancien Régime, en dépit de l’état « déplorable » des grands chemins, « mal entretenus par des corvées dues aux seigneurs », une activité domine cependant :


« Une seule industrie, celle des toiles, était en honneur. Dans presque toutes les habitations des villages se trouvait un métier à tisser le chanvre, auquel travaillaient les hommes pendant les loisirs des longs mois d’hiver. On faisait des pièces de toiles de 40 à 50 aunes de longueur qu’on vendait à raison de 20 à 30 sous l’aune, suivant la qualité. » (6)

Une tradition d’émigration apparaît dès le 17ème siècle, confirmant des conditions d’existence difficiles pour la majeure partie des populations, tentées alors par les chantiers de construction dans la Marche voisine :

« Cette émigration d’été est largement indépendante des exigences agricoles, pour ne pas dire qu’elle les contredit, et fortement favorable à l’émigration définitive. Est-ce parce que le climat océanique défavorise au départ la culture des céréales ? Est-ce parce qu’il n’y avait aucun pôle industriel proche capable de fournir un supplément de travail et de jouer un rôle fixateur ? » (7)

Constat aggravé au 19ème siècle par l’absence de construction d’une voie ferrée susceptible de désenclaver le canton. Pour les trois communes entourant le hameau des Arméniens, visité en 1992 par E. Mardirossian, un rapide comparatif démographique permet de préciser le contexte (8) :

- communes / recensement 1806 / recensement 1851 / recensement 1982 :
- Bussières-près-Pionsat : 577 h / 774 h (recens. 1846) / 165 h
- Roche-d’Agoux : 317 h / 449 h / 83 h
- Saint-Maurice-de-Pionsat : 1518 h / 2055 h / 523 h
- Pionsat : 1806 h / 2332 h / 1210 h

Le premier conflit mondial aura des conséquences à long terme : Bussières-près-Pionsat, dont le tiers de la population disparaît entre 1892 et 1926, perd 21 soldats, Roche-d’Agoux 17 mais voit sa population décroître de plus de 40 % au cours de la même période, proportion aggravée pour Saint-Maurice-de-Pionsat (43 %) qui perdra 60 hommes en 1914-1918 (9).

Un patronyme emblématique : Desarméniens

Repérée par E. Mardirossian, la fréquence régionale du patronyme nous est confirmée par les archives de l’état-civil. Pour les trois communes entourant le hameau des Arméniens, de précieux inventaires de mariages ont été constitués par le Cercle généalogique et héraldique de l’Auvergne et du Velay (CGHAV) (10), à partir des registres communaux (Archives Départementales de Clermont-Ferrand).

Entre 1678 et 1792, 6 mariages mentionnant le patronyme sont ainsi célébrés sur le territoire de Roche-d’Agoux – dont celui de Pierre Desarmeniens avec Anne Dessalles (Le Poirier, 27 janvier 1785) et ceux de Bonnette Desharmeniens [sic] avec Blaize Dubosclard (10 août 1687) et Marie Desarmeniens avec François Dubosclard (Vareille, 13 février 1747). A la veille de la Révolution, un couple Desarmeniens – François et Marie – sera présent aux mariages de 4 frères Dubosclard entre 1770 et 1782…

A Bussières-près-Pionsat, qui se nommait alors Bussières-sous-Roche-d’Agoux, les registres de la période 1677-1792 sont tout aussi explicites : 4 mariages Desarmeniens, dont deux Bravy et un Illide, lequel épouse Marie Carte à la ferme de Faugère le 17 février 1775. La présence de plusieurs couples Desarmeniens est de même recensée lors de 6 mariages, dont celui de Bravy Desarmeniens et Marie Thuel à Chantessel le 22 février 1740.

Les registres de Saint-Maurice-près-Pionsat, concernant cette même période, mentionnent plusieurs couples Desarmeniens, présents à 6 mariages – dont ceux de Marguerite Dubosclard et Annet Chapus le 1 février 1709 et de Gilbert Chapus et Anne Groslière le 5 février 1742…

Ces patronymes importent, car nous les retrouverons au cours de notre enquête. La famille Chaput est l’actuelle propriétaire du Moulin des Arméniens, tandis que M. Claude Dubosclard est l’actuel maire de Bussières-près-Pionsat… 6 autres mariages Desarmeniens sont encore célébrés à Saint-Maurice-près-Pionsat entre 1730 et 1792.

Les cimetières des trois communes témoignent de la fréquence du patronyme, associé aux mêmes familles citées dans les registres paroissiaux.

Aperçus du Hameau des Arméniens

Propriété actuelle de la famille Camus, les deux plus anciens bâtiments comportent notamment l’ancien four à pain, caractéristique des édifices ruraux de l’Auvergne ancienne. Le hameau se trouve sur la commune de Bussières-près-Pionsat, dont le toponyme d’origine latine évoque un lieu « planté de buis » (buxus, aria). Cette même commune a fait partie de la seigneurie de Pionsat, dont il faut rappeler ici brièvement l’historique.

Issue du démembrement de la puissante baronnie de Rochedagoux, cette terre est comprise dans l’apanage d’Alphonse de Poitiers, frère de Saint Louis, en 1246, puis revient en 1271 au roi de France Philippe III, lequel en fait don au connétable Humbert de Beaujeu. Jacques de Chazeron, premier maître d’hôtel de Louis XI, l’acquiert en 1482, puis la famille de Chabannes en prend possession en 1604 jusqu’à la Révolution (11). En 1789, le territoire de Bussières était partagé entre Claude de Chardon, les comtes de Montagnac et la famille Pasquanet de Lavaud de Pierrebrune (12).

L’épisode révolutionnaire est d’importance, car le hameau des Arméniens change alors de mains :

« Les deux domaines des Arméniens et de Grolière, appartenant à Denis Pascanet, frère de l’émigré [J.-B.-Gilbert Pascanet de Lavaud], furent également saisis et affermés au profit de la nation en prairial an III, le premier, à Antoine Mathivon pour 17000 livres par an, le second, à Henry Madebène pour 8400 livres. » (13)

La dynastie des Rochedagoux / Rochedragon

L’étymologie de la commune voisine de Roche-d’Agoux est singulière : Rochedagon (1061), Rochedagos (1201), Rupes Dagulphi (1255), Roche d’Agulphi (1258), Rupe Degulfi (1280), Rupes Dagon (1287), Rupes de Gulfi (1378), Rupe Dagulpho (1409). Autant de toponymes désignant une élévation, proche du germanique Dagwulf (14). Dès le 11ème siècle, une famille noble en prend le nom, gardant le fief jusqu’à la fin du 15ème siècle :

« […] puis ce seront les La Fayette, les d’Anglard, les Chabannes. Le dernier seigneur sera Charles de Chardon des Roys. Il est lieutenant au régiment d’Orléans-d’Infanterie en 1780. » (15)

Noblesse feudataire, détentrice du pouvoir conféré par les rois et l’Eglise, cette famille aux armes « d’azur, au lion d’or, à la bordure de gueules » intervient dans les dissensions des comtes d’Auvergne – traité entre le comte Guy II et son frère Robert en 1201 -, obtient telle charge de bailli ducal de 1390 à 1405 ou abbatiale d’Aurillac au 15ème siècle (16).

L’origine commune des Rochedagoux et des Rochedragon, avérée par la proximité des deux châteaux et leurs armoiries – « d’azur, au lion dragonné d’or, lampassé, armé et couronné de gueules » chez les Rochedragon – n’est guère contestable :

« On peut donc conjecturer qu’à une époque antérieure au quinzième siècle, il y a eu partage entre héritiers de même sang, et que la branche cadette, établie près du berceau commun, s’est distinguée de l’aînée par un léger changement dans l’orthographe du nom patronymique. » (17)

Chef-lieu de bailie au 13ème siècle, l’équivalent d’alors des prévôtés instituées ensuite, Roche d’Agoux apparaît dans la correspondance d’Alphonse de Poitiers, frère de Saint Louis, qui écrit au connétable d’Auvergne en vue de l’aider dans ses préparatifs pour la croisade de 1269 (18).

L’Auvergne, terre de Croisades

L’appel de l’Orient s’est très tôt fait entendre. Terre de conciles – dont le huitième, en 1095, lors duquel le pape Urbain II lance son appel de Clermont afin de délivrer les Chrétiens d’Orient et aider l’empereur byzantin Alexis III Ange, menacé par les Turcs Seldjoukides et les Petchenègues au nord, appel qui concrétise le début de la première Croisade (1096-1099) -, l’Auvergne est aussi une terre de pèlerinages vers la Terre Sainte dès le 11ème et 12ème siècles (19).

Il n’est pas indifférent que la baronnie de Roche d’Agoux ait été démembrée au 13ème siècle au bénéfice d’Alphonse de Poitiers, déjà évoqué plus haut. Cinquième fils de Louis VIII et de Blanche de Castille, frère de Saint Louis, ce prince hérita, à la mort de son père, du Poitou et de l’Auvergne, terre échue à la Couronne, avec une partie des Etats de Raymond VII, comte de Toulouse, suite à la guerre des Albigeois, en vertu du traité de Paris du 12 avril 1229, et grâce à son mariage avec Jeanne de Toulouse, fille du comte.

Ayant récupéré le Poitou, que lui disputait Hugues de Lusignan, lors de la campagne militaire de Saintonges (1242), Alphonse de Poitiers s’embarque avec son frère, Louis IX, à Aigues-Mortes pour la Palestine, le 26 août 1249 (20). Si les péripéties de cette septième Croisade sont connues – prise de Damiette, retrait d’Egypte -, le but avoué de porter secours aux Croisés fut préparé par d’actives négociations auprès du pape Innocent IV à Lyon, ainsi qu’auprès du roi d’Angleterre Henri III Plantagenêt. En dépit de cet échec, Alphonse de Poitiers s’embarque à nouveau à Aigues-Mortes en 1270, mais meurt avec son épouse, un an plus tard, à Savone (21).

Rappelons ici la forte implication de ce féodal dans l’administration de ses terres, le rôle important dévolu à ses conseillers – dont Sicard Alaman, Pons Astoard ou Gilles Camelin -, lesquels multiplièrent les hiérarchies de contrôle, sénéchaux et enquêteurs, contrairement à la majeure partie du domaine royal de cette époque (22). N’oublions pas, enfin, que le dernier roi d’Arménie (1373-1375), Léon VI de Poitiers-Lusignan, était petit-fils d’Amaury de Poitiers-Lusignan, lui-même apparenté au frère de Saint Louis.

Si la correspondance administrative d’Alphonse de Poitiers nous est accessible (23), comment ne pas citer la complainte de Rutebeuf sur sa mort :

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu’ils sont trop clairsemés,
Ils ne furent pas bien semés
Et sont faillis.
De tels amis m’ont mal bailli,
Car dés que dieu m’eut assailli
De maint coté,
N’en vis un seul en mon hôtel.
Je crois le vent les a ôtés,
L’amour est morte,
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte.

Les sombres heures d’Auvergne

Marquée par une forte dépopulation dans la seconde moitié du 14ème siècle (24), liée à la pandémie de peste noire des années 1346-1350, la région connaît alors une période de déclin : les registres de levée de la taille en 1352 chiffrent l’étendue des pertes démographiques dans une moyenne de 23 %, mais qui dépasse ailleurs les 50 % (25).

Second fléau, la Guerre de Cent Ans frappe le territoire de 1355 à 1392, livré alors aux dissensions et aux pillages (26), aggravés ensuite par des guerres intestines de succession et la jacquerie des Tuchins, qui s’appuie sur l’hostilité aux troupes d’occupation anglaises.

Phénomène récurrent, la famine contemporaine, dont témoigne une lettre de grâce de 1375 (27).

En résultèrent l’abandon de nombreux villages et une crise morale collective :

« […] le mental est atteint comme l’art en témoigne. On cherche aux difficultés des solutions surnaturelles : des processions générales sont opposées à la peste, tandis qu’un reclus (ou plus souvent une recluse) volontairement retiré du monde prie en permanence pour le salut de ses compatriotes. » (28)

Le Moulin des Arméniens

Evoqué par E. Mardirossian, cet ensemble architectural, isolé au creux d’un vallon de la commune de Bussières-près-Pionsat, se compose de trois bâtiments, dont le plus ancien est un moulin à eau, conservé quasi religieusement par la famille Chaput, actuelle propriétaire.

Attestée dès 1299, la présence de moulins sur le territoire de Pionsat, où se tenait une foire annuelle, ainsi qu’à Roche-d’Agoux (29), participe d’une vie économique active – commerce de fil blanc « cru », de chanvres et de toiles -, qui ne parvient pas cependant à résister au poids des charges sur les terres, avec pour conséquence une stagnation qui perdurera tout au long du 19ème siècle (30).

Perspectives de recherche

L’inventaire des archives ecclésiastiques et diplomatiques pour la période intéressant les échanges du royaume de Petite-Arménie avec la France et l’Auvergne, l’histoire patrimoniale des cadastres d’Ancien Régime, l’affinement de l’enquête généalogique sur le patronyme Desarméniens sur une échelle plus vaste – Auvergne, mais aussi Marche, Aquitaine et Provence -, l’apport des relations de voyages en France à l’Age Classique – y compris manuscrits et en langues étrangères -, ou encore l’étude minutieuse de l’impact des Croisades sur des Etats d’Occident en mutation sociale et culturelle : autant d’éléments qui permettraient d’ouvrir un espace neuf à l’histoire de l’immigration arménienne en France depuis le Moyen Age.

La diaspora arménienne d’Auvergne demeure un archipel qui ressurgit ici et là, mais dont nous manque encore le fil conducteur. Souhaitons que l’année 2012 – Erevan, capitale mondiale du livre – contribue à cette renaissance.

Rencontres arméniennes

Nous tenons à remercier tout d’abord M. René Gomot, habitant aux Cheix, à Bussières-près-Pionsat, ancien résistant du maquis du Mont-Mouchet où, dès 1942, Camille Vacant-Mirabeau, instituteur de Saint-Maurice-de-Pionsat, entraînera de nombreux combattants (31). Le souvenir familial de son arrière-grand-mère paternelle, née Desarméniens, la parenté avec une autre famille d’origine arménienne – les Farghen -, les liens amicaux tissés avec la diaspora du 20ème siècle, présente à Saint-Maurice-de-Pionsat – familles Lazdanian et Buliot : autant d’éléments qui recomposent une mémoire collective où les temps anciens sont toujours vivaces : populations ramenées des Croisades par les seigneurs, révolutions anciennes d’Orient, rivalités amoureuses des seigneurs de Roche d’Agoux, moulin des Arméniens.

Le souvenir des résistants Desarméniens au maquis de 1944, dont témoigne le monument aux morts de Saint-Maurice-de-Pionsat, nous est revenu avec force à la lecture de Résistance Auvergne, périodique régional des anciens combattants.

M. et Madame Lazdanian, habitant Saint-Maurice-de-Pionsat, nous ont livré avec émotion maints souvenirs de la diaspora arménienne de Turquie (village de Gayivé) : désertion du père de Xavier Lazdanian, enrôlé de force dans l’armée turque et qui ne dut son salut qu’à une Turque qui l’abrita dans un four à pain – après avoir vu son épouse et son fils de 3 ans être massacrés - ; images de sa grand-mère évoquant la disparition de ses 7 sœurs assassinées et de sa mère, qui n’accepta pas la disparition de sa maison familiale, mais confectionnait de délicieux bakhlavas pour toute la famille ; grand-père musicien, amateur de duduk ; mais aussi absence d’archives familiales de Turquie, poids du silence sur les enfants de la première génération ; souvenirs de la Résistance à Lyon, où un ingénieur arménien donnait des cours de langue arménienne ; souhait que la Turquie reconnaisse enfin les faits, à l’instar de l’Allemagne envers de la communauté juive ; situation des familles d’origine arménienne en Turquie, contraintes encore récemment de turciser leur patronyme…

Nous remercions aussi M. Jean-Marie Buliot, dont l’épouse est Marseillaise d’origine arménienne, passionné par la cause arménienne et qui nous a communiqué plusieurs documents instructifs sur l’apport de la communauté arménienne dans des domaines aussi divers que les techniques ou les arts. M. Buliot a aussi participé activement à la Résistance dans le maquis du Mont-Mouchet, ainsi que M. René Gomot.

M. et Madame Claude Camus, actuels propriétaires au Hameau des Arméniens, nous ont courtoisement permis de préciser l’approche architecturale d’un patrimoine régional méconnu.

M. Joël Chaput et sa famille, actuels propriétaires du Moulin des Arméniens à Bussières-près-Pionsat, nous ont accueilli avec une rare gentillesse, nous ouvrant les portes du musée familial, désireux de voir ce patrimoine arménien d’Auvergne enfin reconnu à sa juste valeur de mémoire historique, témoin des temps de résistance et d’échanges entre les peuples.

Enfin, nous tenons à remercier particulièrement M. Claude Dubosclard, maire de Bussières-près-Pionsat et dont un ancêtre, Marien Redon, fils d’André et Anne Desarméniens, fut l’un des premiers maires de Bussières en 1791 et 1792, et qui s’est montré très réceptif à notre enquête et à ses développements envisagés (stèle, lieu de mémoire arménienne).

Notes

1. Editions L’Atalante, 2004
2. Edouard Mardirossian, « Hameau Les Arméniens 63330 Bussières-près-Pionsat », France-Arménie, n° 116, oct. 1992 - http://www.acam-france.org/index.html
3. http://www.puydedome.com/Les_6_pays/Combrailles-48036_52738.html?1=1
4. Histoire des communes du Puy-de-Dôme. Sous la dir. d’A.-G. Manry. – Arrondissement de Riom. Le Coteau : Editions Horvath, 1987, p. 319.
5. Ibid., p. 319.
6. Maxime Mangerel. Le canton de Pionsat pendant la période révolutionnaire 1789-1800. Clermont-Ferrand : Gaston Delaunay, 1904, p. 12.
7. Histoire des communes du Puy-de-Dôme, p. 319-320.
8. Ibid., p. 326-332.
9. Ibid., p. 327, 334, 339.
10. Site internet : http://www.cghav.org/
11. Pionsat, des origines à nos jours. Catalogue de l’exposition des Amis du Château de Pionsat, 12 août 1979, p. 6.
12. M. Mangerel, op. cit., p. 6-7.
13. Id., p. 79.
14. Notice de Ch. Perronin, in Histoire des communes du Puy-de-Dôme, p. 333.
15. Id., p. 333.
16. J.-B. Bouillet. Nobiliaire d’Auvergne. Clermont-Ferrand : Impr. de Perol, 1851, p. 362-363.
17. Id., p. 364.
18. Histoire des communes du Puy-de-Dôme, p. 333.
19. Voir l’étude de G. Fournier, in Bulletin historique et scientifique de l’Auvergne, 1996, vol. 98, n° 729, p. 81-138.
20. Dictionnaire de biographie française. Sous la dir. de J. Balteau, M. Barroux et M. Prevost. Tome II. Paris : Lib. Letouzey et Ané, 1936, p. 310.
21. Id., p. 311.
22. Voir la thèse de Pierre Fournier, Ecole des Chartes, Histoire Médiévale, 1911.
23. Editions Molinier, 1894-1900. 2 vol.
24. Voir l’étude d’Olivier Troubat, in Bulletin historique et scientifique de l’Auvergne, jan.-mars 2003, vol. 104, n° 756, p. 209-222.
25. Pierre Charbonnier et Anne Courtillé. Auvergne. Ed. Bonneton, 1985, p. 32.
26. Id., p. 32-33.
27. Ibid., p. 34.
28. Ibid.
29. M. Mangerel, op. cit., p. 12.
30. Sur Pionsat au 19ème siècle, voir la synthèse de Martine De Oliveira, Université de Clermont, Institut d’Histoire, maîtrise, dir. A. Silbert, 1972-1973. Sur l’artisanat et le commerce en Combrailles au 18ème siècle, voir l’étude de J. Semonsous, éd. 1962.
31. Histoire des communes du Puy-de-Dôme, p. 340.

© Georges Festa - 05.2011- Reproduction soumise à autorisation.