lundi 31 octobre 2011

Ian Nagoski - The Music of the Ottoman-American Diaspora, 1916-1929 / La musique de la diaspora ottomane en Amérique, 1916-1929

© http://www.tompkinssquare.com


Empire ottoman : la musique en héritage

par Nanore Barsoumian

www.armenianweekly.com


Discophile, Ian Nagoski achète des 78 tours depuis plus de dix ans. Agé de 36 ans, ce passionné de musique, qui possède aussi un magasin de disques, s’est toujours fixé une règle unique. « J’ai pour politique d’acheter tout ce qui n’est pas anglais », nous confie-t-il. En juin dernier, en collaboration avec la société Tompkins Square Records, il a publié un album de trois CD, intitulé To What Strange Place : The Music of the Ottoman-American Diaspora, 1916-1929 [Une étrange destination : musique de la diaspora ottomane en Amérique, 1916-1929], qui présente des extraits restaurés de disques arméniens, grecs et turcs, enregistrés pour la plupart à New York.

Nagoski fut fasciné non seulement par la musique de ces artistes immigrés, mais aussi par leurs personnalités. « La question devint : qui sont ces gens ? » Et cette question perdura, le conduisant vers une quête afin de sortir ces musiciens des pages maculées de l’histoire et de l’obscurité.

Il découvrit rapidement qu’une scène musicale bien vivante rassemblait ces communautés immigrées à New York. Musiciens grecs, arméniens, arabes et turcs se rencontraient souvent, allant même jusqu’à collaborer. Beaucoup de rumeurs en faisaient état, malgré le petit nombre de témoignages. « Je me suis fixé pour mission de raconter leur histoire : qui étaient-ils, d’où venaient-ils et comment réalisèrent-ils ces disques superbes. », précise Ian.

La qualité indéniable des voix gravées dans ces vieux 78 tours le captiva. Il entendait « les expressions d’une solitude personnelle, ainsi que des sonorités profondes – fouillant en nous, puis se retirant », explique-t-il. Ces décennies de négligence le firent réagir. « Ces disques ont été systématiquement ignorés – du fait quasiment d’une ignorance délibérée, sinon d’un mépris – durant plusieurs générations et exclus de l’histoire de l’Amérique, de la culture américaine et de la musique américaine. »

Nagoski eut le sentiment qu’il se devait de « réparer » cette erreur, faire revivre cette partie de la culture et de l’histoire américaines, et de proposer une « meilleure compréhension de qui nous sommes, et de la complexité de nos origines. »

Une fois tombé sur ces joyaux, Nagoski se forma sur l’histoire et les cultures du Proche-Orient. Malgré la barrière linguistique, les sonorités émanant de son tourne-disques transcendaient les paroles. Cette musique était empreinte d’une émotion déchirante, qui résonnait profondément en lui.

Nagoski, qui a grandi à Wilmington, Delaware, fréquenta très tôt son disquaire local. Il intégra ensuite l’univers de la musique électronique expérimentale, trouvant finalement sa vocation dans la sauvegarde des disques anciens. En 2007, il a publié une compilation de ses découvertes, Black Mirror : Reflections in Global Music [Le Miroir noir : reflets des musiques du monde], que suivit en 2009 l’album A String of Pearls [Un Collier de perles], une anthologie de rébétiko, musique folklorique urbaine grecque.

Marika Papagika, une chanteuse grecque née en 1890, frappa la première l’imagination de Nagoski. Il existait très peu d’informations à son sujet. « Presque impossible de savoir qui elle était. Mais comme elle occupait une place centrale parmi les siens et sur scène, en étudiant l’arrière-plan, son visage émerge presque des sonorités et du paysage qui l’entourent », explique Ian. « Voilà comment To What Strange Place a pris forme, en tentant de retrouver le contexte dans lequel vécut Marika. »

Nagoski réalisa alors que dans le Nouveau Monde, ces musiciens aux origines ethniques diverses jouèrent ensemble, comme ils le faisaient dans l’empire ottoman. « Tout comme ils échangaient dans le "Vieux Monde", Grecs, Arméniens et Assyriens se fréquentèrent à New York, organisèrent entre eux des concerts, se produisirent ensemble, se retrouvant lors de spectacles, dans les cafés, les clubs, buvant ensemble et se mélangeant », note-t-il.

Ce qu’ils continuèrent de créer dans ces lieux influencera plus tard les musiciens de jazz, explique-t-il. « Une partie de la musique de New York, issue des immigrés grecs, arméniens et assyriens, influença les grands interprètes de jazz qui fréquentaient les boites de nuit autour de la 8ème Avenue, là où [Marko] Melkon, [Kanuni] Garbis [Bakirguian] et [George] Katsaros se produisaient. »

Certains musiciens arméniens figurent dans les disques enregistrés sur scène avant et pendant le génocide de 1915. Certains enregistrèrent à Sofia, en Bulgarie, entre 1909 et 1912 ; d’autres en 1916 à New York. Un des titres préférés de Nagoski sur cet album est un extrait intitulé « Eghin », par Kémani Minas, qui est « en réalité une ancienne musique folklorique du sud-est de l’Anatolie […], [laquelle] fait directement référence à un massacre perpétré durant la dernière décennie du 19ème siècle. » D’après Nagoski, Minas commença à enregistrer en 1912, avant que le génocide ne débutât.

Autre chanson, « Keriyin Yerke », interprétée par Karékine Proudian, évoque Archak Gafavian (mentionné dans la brochure sous le nom de Kaftar Archak Gafayan), surnommé « Kéri », qui fut membre de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) et qui commanda le 4ème bataillon de volontaires arméniens contre les forces ottomanes.

Autre voix remarquable et célèbre sur ces albums, celle d’Arménag Chah-Mouradian (1878-1939), qui fut élève de Komitas et était réputé pour son interprétation brillante des chants de son maître, et qui se fit un nom : le Daroni Sokhag (le Rossignol du Taron). Nagoski inclut une courte biographie de Chah-Mouradian, ainsi qu’un vers extrait d’un poème de William Saroyan, « To the Voice of Shah-Mouradian », et le couplet d’ouverture d’« Andouni », qui figure dans l’album (1).

La soif de réponses chez Nagoski le conduisit à consacrer un week-end de travail au Musée-Bibliothèque Arménien d’Amérique (ALMA) à Watertown, Massachusetts, où il consulta nombre de catalogues et d’anciens annuaires. Ce qui l’amena à composer maints – mais bien souvent sans retour et « désespérés » - appels téléphoniques chez nombre de familles, dans l’espoir de retrouver des proches vivants de ces musiciens, disparus depuis longtemps. Il laissa aussi des messages et consulta les archives publiques – registres de conscription, archives d’Ellis Island, du New York Times. Léo Sarkissian, musicologue dans la région de Boston, âgé de 92 ans, fut une ressource précieuse pour Nagoski. Sarkissian, dont le père arriva à Boston en 1897, connaissait bien la scène musicale ottomane et partagea son savoir avec Nagoski.

Malgré des déceptions et des obstacles sans nombre, les efforts de Nagoski ont été fructueux, comme le montre le grand nombre de notes accompagnant cet ensemble de trois disques, totalisant 52 extraits.

« La musique arménienne a été très politisée, à mon avis, en particulier dans les années 20 et 30, au lendemain du génocide », précise Nagoski.

La scène musicale ottomane fut négligée par les communautés arméniennes aux Etats-Unis, car elle était considérée par beaucoup comme une greffe culturelle de l’empire ottoman. Un instrument était au centre de cette culture musicale ; chéri par des générations de musiciens – à travers le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Anatolie et les Balkans -, l’oud tient une place éminente dans la scène musicale ottomane.

« C’est important, par exemple, de penser à l’instrument national de l’Arménie, le doudouk. »

Or l’on ne compte aucun enregistrement de doudouk au tournant du dernier siècle, déplore Nagoski. Aujourd’hui, le doudouk est salué comme l’instrument national de l’Arménie.

Ce qui, note Nagoski, est « une conséquence de la prise de conscience nationaliste de l’après-génocide ». La sur-valorisation du doudouk s’est opérée aux dépens de la musique folklorique jouée par les musiciens arméniens, après que le génocide ait eu lieu.

Nagoski n’est pas le seul à relever l’injustice d’un tel traitement. Antranik Kzirian, très connu pour son interprétation de l’oud au sein du groupe de rock-fusion Viza, basé à Los Angeles, exprima un avis similaire, lors d’un récent entretien avec notre rédaction.

« Aujourd’hui, les gens pensent que [le doudouk] est un instrument purement arménien. Mais ce n’est pas le cas. En fait, tenter d’identifier quoi que ce soit comme tel, sur le plan culturel et musical, n’est pas une bonne approche. Ce n’est pas la bonne façon d’analyser, ni de comprendre à quel point la musique est complexe et comment elle s’est développée. », explique Kzirian, qui a exploré la musicologie lors de ses études de droit à l’université de Columbia.

Kzirian se produit aussi dans le groupe de « kef » Aravod, basé à Philadelphie, et relève que durant son enfance il a remarqué à quel point les gens « fronçaient les sourcils » devant ce genre de musique.

Lorsque les réfugiés arméniens, les survivants du génocide furent chassés de leur patrie historique, ils ne purent emporter avec eux que leur langue et leur musique, explique-t-il. Les nombreux réfugiés qui arrivèrent aux Etats-Unis ne firent pas exception. Et sur la côte Est, du fait de l’absence d’écoles arméniennes, la communauté s’appuya beaucoup sur sa musique comme marqueur d’identité.

Or une évolution différente eut lieu au Moyen-Orient, où la plupart des réfugiés arméniens s’établirent au départ. « Au Moyen-Orient, toute une nouvelle identité s’élabora, qui fut imposée aux communautés pour des motifs politiques et qui fut amenée [aux Etats-Unis] avec l’afflux d’immigrés dans les années 1970 », relève Kzirian. Il y avait cette attitude méprisante, concernant les Arméniens d’Amérique : « Oh ! Ils ne parlent pas arménien ! Ils ne sont plus Arméniens ! Ils sont américanisés ! Regarde-les jouer de ces vieux instruments marrants du bled ! »

La musique « kef » devint rapidement taboue et les musiciens rencontraient une condescendance couplée au traumatisme de leur passé. Cette musique fut vite hantée par un « mélange de dédain, de mépris, de banalisation et de ridicule », explique Kzirian. « Je connaissais ça tout le temps, quand j’étais enfant. Les gens demandaient : « Mais pourquoi joues-tu de cette musique ? »

Un « monde souterrain secret » se développa néanmoins, dans lequel les Arméno-américains de la côte Est chérissaient, encourageaient et absorbaient cette musique. « Il n’était guère permis de barboter en surface, de peur d’être ridiculisé, rappelle Kzirian. Il y avait cette crainte d’être catalogué comme arménophobe [non-Hayaser] (mot composé pour Arménien et amour).

Parallèlement, la musique ottomane, puis « kef », enfonçait ses musiciens et son public dans un paradoxe, explique Kzirian, où des sentiments de nostalgie pour la patrie se mêlaient aux souvenirs traumatiques et violents des massacres et du génocide. Or les Arméniens contribuèrent largement à la scène musicale ottomane, tout comme leur rôle fut central sur le plan de l’architecture. Mais les apports des Arméniens, comme ceux des autres groupes non turciques, furent dans une large mesure réquisitionnés, marginalisés ou carrément ignorés.

Des figures telles que Hampartsoum Limondjian (1768-1839), connu aussi sous le nom de Baba Hampartsoum, furent essentielles dans le développement de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la musique ottomane. Limondjian, compositeur de premier plan à son époque, créa le système hampartsoumien de notation, lequel fut utilisé par les musiciens ottomans – jetant les bases de la théorie classique ottomane du Makam – et par l’Eglise Arménienne. « La musique turque d’aujourd’hui est fondée là dessus. Incroyable ! », note Kzirian. Limondjian ne fut pas une exception ; il y en eut d’autres aussi.

Cette tradition atteignit les rives de l’Amérique au tournant du siècle dernier, lorsque les réfugiés immigrés arméniens arrivèrent. Il s’agissait là d’une continuation naturelle, en dépit des souffrances et des atrocités, car les Arméniens en étaient partiellement les dépositaires et les créateurs.

Pour Nagoski, le combat visant à protéger ces anciens témoignages d’immigrés représente un acte de respect. Il le fait pour les musiciens. « Quelqu’un comme Zabel Panossian, qui réalisa dix ou onze disques en un an, alors qu’elle n’avait guère plus de 20 ans – des disques superbes, à couper le souffle – c’est pour elle. », dit-il, l’enthousiasme éclairant son visage. « J’estime qu’elle mérite, en tant qu’être humain, de ne pas être laissée de côté, ni oubliée. »

NdT

1. Le Sans-abri, pièce de Komitas - http://www.youtube.com/watch?v=o6orGxq8l-o

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/10/20/what-was-left-behind-music-of-the-ottoman-empire/
Article publié le 20.10.2011.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.



samedi 29 octobre 2011

Névart Toumanian / Hovhannès Toumanian - Souvenirs et entretiens / Memories and Conversations

Hovhannès Toumanian, Quatrains, traduction Denis Donikian
© Editions Actual Art (Erevan), 2006


Névart Toumanian
Souvenirs et entretiens
Erevan, Arménie, 2009, 336 p. (en arménien)

par Eddie Arnavoudian

http://groong.usc.edu


Entretiens du « poète de tous les Arméniens » avec sa fille


Névart Toumanian, fille du poète Hovhannès Toumanian, a rédigé ces Souvenirs et entretiens avec son père, inspirés en partie par ses lectures des célèbres Conversations de Goethe avec Eckermann (1). Résultat, un livre superbe. Névart communique une part de la grandeur et de la magnanimité du « poète de tous les Arméniens ». Titre chevaleresque que s’acquit et mérita Toumanian. Personnage public sans pareil dans l’histoire moderne de l’Arménie, sa vie fut un pivot autour duquel gravitèrent d’innombrables hommes et femmes de toutes conditions sociales et de tous âges, toute une communauté et, durant les époques de crise, jusqu’à la nation elle-même.

Ecrit à la manière d’un journal enrichi de souvenirs ultérieurs, nous avons là un chef-d’œuvre du genre, une vision encyclopédique de l’univers de Toumanian, de sa philosophie de la vie et de l’art, de ses points de vue sur la langue, sur l’importance de jouer, sur le fait de raconter à nouveau des contes populaires, sur les animaux et la chasse, sur les enfants, sur la peinture, sur l’enseignement et la traduction, sur les poètes et la théorie littéraire, et bien d’autres choses encore. Le charisme et le magnétisme exceptionnel du poète, sa générosité et son altruisme, son esprit de solidarité, son dévouement à la nation et son hospitalité sans pareille, toujours prêt à régaler une foule innombrable et interminable d’invités et de visiteurs.

Il s’agit d’un livre de sagesse et d’une irremplaçable source de première main.

Dans la vie d’Hovhannès Toumanian, d’une valeur exemplaire pour notre époque, nous lisons une riposte sans réplique à l’intellectuel décadent lequel, dépourvu de tout sens de solidarité collective et d’engagement social, place toujours au-devant son intérêt privé. Grâce aux Souvenirs de Névart, nous allons à la rencontre de l’artiste-intellectuel modèle, du poète qui fut en même temps un militant national et social, de l’écrivain qui fut toujours parmi le peuple, prenant part à ses malheurs et à ses joies, de l’intellectuel qui sacrifia sans condition son ambition personnelle au bien commun.

I.

Par delà leur strict intérêt biographique et intellectuel, ces Souvenirs et entretiens prennent parfois les contours d’une création artistique. Reconstituant des moments de la vie privée de Toumanian, l’ouvrage se lit tel un drame, fait du combat et de la création d’un homme, d’ambitions frustrées et d’un potentiel tronqué, de rêves irréalisés, mais aussi d’espoir, d’amour et de générosité. Il s’impose même comme une tragédie – un esprit solitaire harcelé par de sombres nuages, un père affligé, un individu souffrant un inconsolable regret face au gâchis du potentiel de l’homme et la solitude d’une fin minée par un cancer qui tua le poète, à l’âge de 54 ans seulement.

La personnalité de Toumanian, universellement perçu comme allègre, plein d’humour et inlassablement grégaire, fut, comme il ne cesse de le reconnaître, presque toujours aux prises avec une mélancolie sinistre, bien que cachée. Lors d’une période de retrait de la vie sociale et politique en 1915, sa fille relate cette soirée où elle découvrit à quel point il fut « torturé et solitaire » « durant toute son existence, si tendue et épuisante ». Tout cela était néanmoins dissimulé par son sourire et son optimisme à toute épreuve… Chez lui et en société il vivait dans le bonheur et la joie. En le voyant ainsi, tout le monde le croyait insouciant, en sécurité et heureux ; aimant les banquets et la musique. D’aucuns allant jusqu’à voir en lui un paresseux (p. 117). Or personne ne vit l’autre face. En 1923, ultime année de son existence, Toumanian confie :

« Beaucoup de gens me croient heureux, avec une vie stable et équilibrée. Mais ils n’ont aucune conscience des tempêtes et des tensions que j’ai en moi. Ils n’en savent rien… Ils n’ont même pas lu mes écrits comme il conviendrait… Personne ne découvrira jamais la vérité, personne ne sera jamais capable d’en faire état. » (p. 289)

L’on ne sait dans quelle mesure le profond pessimisme du poète fut causé par sa mauvaise santé qui le harcela, sa vie durant. Mais il se peut que sa poésie, sa passion de l’écriture, son amour de la littérature, son attachement à ses amis et à ses proches, et son penchant quasi obsessionnel à collectionner des objets d’art – argenterie, porcelaines précieuses, manuscrits anciens, éditions princeps – furent pour lui autant de moyens d’échapper ou du moins faire face à ces incessantes cassures. Le temps ne fit cependant qu’ajouter de nouvelles souffrances et déchirures – la perte de son père, les pogroms de 1905, la nouvelle de la mort de son fils, la catastrophe du génocide de 1915, ainsi que la famine, la pauvreté, les disettes et les épidémies qui s’ensuivirent. Puis ses souffrances personnelles, un sentiment d’échec pour ne pas avoir répondu à sa véritable vocation et n’avoir pas écrit davantage de poèmes et de pièces de théâtre.

Or Hovhannès Toumanian débordait de vie, vivait pleinement et se prêtait à tous ceux qui le croisaient.

II.

Pour un homme chez qui la simplicité était un principe directeur – « Dans l’art et dans la vie, la chose la plus essentielle et la plus précieuse est la simplicité. » -, l’existence de Toumanian fut loin d’être simple. Issu d’une famille pauvre rurale, au nord-est de la province arménienne de Lori, il gagna la capitale géorgienne voisine, Tbilissi, où, sans moyens personnels, il parvint à s’établir quasiment à la façon d’un aristocrate local, « accédant à l’aisance et à la sécurité » (p. 55). Comme beaucoup d’aristocrates, il s’endetta lui aussi, constamment et lourdement, afin de financer objets luxueux, riches collections artistiques, bibliothèque fabuleuse et réceptions incessantes.

En dépit de l’énormité de ses dettes, banquiers et amis argentés étaient heureux de lui faire des dons, n’espérant guère être remboursés. D’aucuns furent consternés de voir qu’il utilisait de l’argent prêté non seulement pour acquérir des produits de luxe, mais aussi pour le partager avec autrui. « Tous ces gens demandaient des comptes […], mais père n’était pas un homme à compter. » (p. 55)

Malgré ses goûts aristocratiques et la vie urbaine à Tbilissi, Toumanian ne perdit jamais le contact avec l’Arménie rurale. Très intéressé par la vie paysanne, ses traditions et son folklore, il voyagea en province, accumulant des matériaux bruts pour ses écrits. Il ne devait malheureusement pas profiter du luxe d’un temps consacré à la libre création. L’interruption continuelle fut la condition même de son existence. « Sa journée débutait tôt, dès l’aube, en particulier en été », mais fréquemment, « dès l’aube aussi se déversait le flot des visiteurs. » Si bien qu’il « était incapable de travailler au meilleur de sa forme ». La demeure de Toumanian était toujours ouverte au premier venu. Il était toujours là pour conseiller en tout, de l’argent et des affaires juridiques aux problèmes médicaux et aux litiges domestiques, des débats littéraires aux questions regardant les beaux-arts. Lors de ses nombreux périples dans les régions rurales, il emportait des manuels de droit et de médecine afin de pouvoir donner des conseils avisés (p. 89).

Parmi les visiteurs incessants de Toumanian, figurait le chef de guérilla Antranik Toros Anzanian qui, sensible à « l’autorité monumentale dont bénéficiait Hovhannès Toumanian dans toutes les couches de la société arménienne » (citation de Hratchig Simonian, extraite de sa biographie Antranik et son temps, vol. 1), relate dans ses Mémoires :

« Les portes de sa maison étaient ouvertes à chacun. Tel un monastère, pèlerins et visiteurs allaient et venaient chaque jour profiter d’une table généreuse et de ses bienfaits. Il ne s’attablait jamais sans un invité et n’achevait jamais une journée sans avoir accompli une bonne action ou rendu service. » (Antranik et son temps, p. 231)

D’après Névart Toumanian, son père et Antranik s’entendaient comme larrons en foire, veillant tard à se raconter des histoires, débattre de politique et à maudire l’incompétence et la médiocrité des dirigeants politiques arméniens d’alors, Fédération Révolutionnaire Arménienne incluse. Antranik s’avéra être « une de ces rares personnes qui, dès la première rencontre, lancent un pont de sympathie et de compréhension humaine ». Fin raconteur, il connaissait une multitude de contes populaires, en partie repris et publiée par Toumanian (p. 143-144). (Hratchig Simonian livre beaucoup de détails révélateurs sur leurs relations.)

Le flot ininterrompu de visiteurs chez Toumanian témoigne de son aura. Comptant toute une phalange de l’intelligentsia arménienne moderne – Chanth, Chirvanzadé, Aghbalian, Komitas, Siamanto, Démirdjian, Vahan Dérian, Issahakian, Vertanès Papazian, Hovhannès Hovannissian, Alexandre Tsatourian et bien d’autres artistes et intellectuels arméniens, mais aussi géorgiens et russes. Un des plus assidus était Ghazaros Aghayan, poète comme lui, linguiste, folkloriste, romancier et intellectuel. Bien que plus jeune de quelque vingt ans, Aghayan devint l’ami le plus proche et le plus intime de Toumanian. Sa mort, en 1911, fut un rude coup. « On peut dire, écrit Névart, qu’après Aghayan, père n’eut plus jamais d’autre ami véritablement intime. » (p. 144)

Les relations entre Aghayan et Toumanian sont bien connues. Par delà leur attirance personnelle, ils étaient liés par une même vision démocratique et un dévouement commun au progrès et à l’émancipation des gens ordinaires, dont les vies inspirèrent leurs œuvres. Le critique littéraire Arsène Derdérian compare leur amitié à celle de Goethe et Schiller et de Marx et Engels, tandis que le romancier Alexandre Chirvanzadé note que « c’est Aghayan qui montra la voie à Toumanian et le guida vers une maturité complète, restant quant à lui dans l’ombre. » (Pour un commentaire sur cette amitié et cette collaboration, consultez, si vous lisez l’arménien, la seconde édition, parue en 1990, de son volume Badmapanasirakan Handes, p. 41-61).

Toujours prêt à interrompre le flot de sa création afin de s’occuper de ceux qui faisaient appel à lui, sa vie durant, le poète ignora sa propre maxime selon laquelle « rien ne saurait être comparé au plaisir de la création, rien » et « rien ne devrait jamais être autorisé à perturber son flot » (p. 223). Vainement, Vahan Dérian exhorte-t-il Toumanian à se détourner des affaires publiques et à se consacrer à l’écriture. Il ne le pouvait. « Tu dis des bêtises, Vahan. Voilà comment nos existences se doivent d’être. » (p. 109) Tel était l’intellectuel idéal. Il se rebella parfois, allant jusqu’à acheter un téléphone dans l’espoir de filtrer les visiteurs. Mais ils continuèrent d’arriver et son téléphone de sonner sans arrêt.

III.

La stature de Toumanian comme figure nationale et sociale émergea avec le plus de force lors des périodes de crise nationale : durant les pogroms azéris de 1905 conte les Arméniens à Bakou et dans le Caucase, et les années 1914-1921, marquées par le génocide et la Première Guerre mondiale. En 1905, en vertu d’un solide principe humaniste et contre l’esprit du temps, Toumanian œuvra pour une entente entre Arméniens et Azéris. Voyageant dans des villages en guerre, il exhorta à mettre fin aux hostilités fratricides. « Quant à nous, écrit-il, nous ne devrions pas envahir ou combattre nos voisins turcs. Si nous devons attaquer, en étant plus forts, ce serait injuste, et plus faibles, une stupidité. » (p. 87) Mais il reste ferme dans sa détermination en faveur de l’autodéfense. « […] S’ils nous attaquent, espérons que l’Etat les arrête. Si cela s’avère impossible, alors nous les combattrons sans pitié. Mais n’envahissons pas leurs villages ! » (p. 86)

Dans ses Mémoires, Andranik souligne la vision de Toumanian, libre de tout chauvinisme national. Dans la réalité de l’Arménie et du Caucase, un mélange de nationalités et de populations, tous deux partageaient une même hostilité envers quelque manifestation que ce soit de haine nationale. Pour Antranik, Toumanian incarne « l’Arménien idéal », « un patriote et un militant […], aimé et respecté non seulement du peuple arménien, mais aussi des peuples russe, géorgien, persan et tatar ». Plus tard, lors des guerres arméno-géorgiennes, Toumanian rappellera cette observation d’Antranik, gravée dans sa conscience :

« Lorsque, le soir venu, tu reposes ta tête sur l’oreiller, songe à tes voisins, qu’ils soient Arméniens ou Turcs, Russes ou Géorgiens, et quels qu’ils soient, songe à eux en bien. » (cité in Hratchig Simonian, p. 537)

Toumanian fut aussi un organisateur et un homme d’action hors pair. En 1905, il emprunte de l’argent pour les nécessiteux et s’occupe du ravitaillement en farine des villages en proie à la famine. En 1920 il recueille, de la part de riches habitants de Bakou, un don de 30 000 roubles qu’il répartit à égalité entre les enfants victimes du tremblement de terre de Gori, les victimes de la famine en Russie et les réfugiés d’Arménie Occidentale (p. 227). Durant le génocide et les années de guerre, il se rend dans plusieurs régions concernées, dont Van, y apportant secours et solidarité. Lors de la période de l’après-génocide, il aida à organiser hôpitaux et orphelinats, fournir abri et nourriture aux réfugiés d’Arménie Occidentale regroupés dans l’enceinte d’Etchmiadzine, le siège de l’Eglise Arménienne. Fustigeant les autorités tant civiles que religieuses pour leur incompétence, il va jusqu’à piller des entrepôts publics et à en distribuer le contenu parmi les réfugiés. Ulcéré par le refus du chef de l’Eglise Arménienne (2) de permettre aux réfugiés tenaillés par le froid de s’abriter dans la basilique nouvellement construite, Toumanian eut l’audace de les y conduire lui-même. Défié par un Catholicos furieux, affirmant son droit et son autorité en qualité de « Catholicos de tous les Arméniens », Toumanian rétorqua : « Et moi, je suis le poète de tous les Arméniens ! » (p. 126).

Cet activisme le conduira par deux fois en prison après la Révolution russe de 1905, tout d’abord dans la sinistre prison de Médekh à Tbilissi, puis à Saint-Pétersbourg. Incarcéré, Toumanian trouva pour une fois le temps d’écrire, sans être dérangé. Lors d’une visite à la prison, « tandis que père serrait dans ses bras et embrassait Tamar (sa plus jeune fille), il déposa un minuscule morceau de papier cigarette dans son corsage. » Lorsque la famille rentra à la maison, ils découvrirent sur ce papier deux chefs-d’œuvre du poète, « Une goutte de miel » et « Descente » (p. 90). En guise de plaisanterie, Dérénik Démirdjian va jusqu’à proposer que, contrairement à tous ceux qui furent injustement jetés en prison par le tsar, Toumanian aurait dû être incarcéré pour lui donner les conditions de créer davantage de chefs-d’œuvre.

Mais si la prison ne brisa pas son esprit, elle brisa sa santé :

« Les premiers signes majeurs de la santé chancelante et du vieillissement de père apparurent au printemps 1912, suite à sa libération, de retour à Tbilissi. Il avait 43 ans […] mais l’expression joyeuse de son visage, ses belles couleurs d’autrefois avaient disparu. Sa démarche et son dos avaient fléchi. »

Il ne devait plus jamais s’en remettre, puis le cancer prit le dessus.

IV.

Malgré toute sa vie publique, sociale et politique, Toumanian trouva encore le temps d’écrire, nous laissant des trésors de poésie, des poèmes épiques, des récits, des quatuors et bien davantage. En Arménie et dans l’imaginaire populaire, son héritage perdure. Un héritage inspiré par la vie rurale arménienne au 19ème et 20ème siècle et enrichi par une connaissance remarquable de l’univers de la littérature, englobant Orient et Occident, le persan, l’arménien, le russe et l’européen. Comptant parmi ses favoris Firdousi et Nizami, Pouchkine, Dostoïevski, Tourgueniev et Goethe, en particulier : « L’auteur de Faust embrasse la vie tout entière. Si tu comprends Faust, tu as compris la vie. » (p. 149). Mais Shakespeare régna toujours en maître :

« Goethe est un génie, mais Shakespeare est plus grand encore. Il possède un dynamisme, une profondeur, une force et un raffinement impressionnants. Il est élémentaire. Il est lui-même la nature. Toutes les manifestations de la nature […] sont en lui avec le soleil qui domine. Shakespeare est l’univers […] Il est complet et parfait. » (p. 215)

Contrairement à nombre d’intellectuels arméniens gris muraille, Toumanian avait aussi conscience et appréciait la contribution des Arméniens à la littérature mondiale. Les « œuvres des historiens arméniens classiques, et ce dans leurs éditions les plus recherchées, composaient les joyaux de sa bibliothèque. » (p. 64). Il en faisait volontiers lecture à sa famille et aux visiteurs, se délectant en particulier à lire et relire Moïse de Khorène et Arisdaguès Lasdivertsi. Il se passionnait pour la poésie de Chnorhali et Grégoire de Narek, « un volume qu’il avait pour habitude d’emporter durant les vacances ». En lisant Grégoire de Narek, son « visage s’illuminait », comme submergé.

Mais la source d’inspiration la plus riche dans l’œuvre de Toumanian fut la vie des gens ordinaires, leurs coutumes, leurs traditions, leur folklore et leurs légendes. « Quiconque est au plus près de la terre et du peuple, quiconque plonge au plus profond de la création populaire est d’autant plus universel. Ce n’est que par là que l’écrivain peut s’acquérir une place dans la littérature mondiale. » Toumanian goûtait en particulier David de Sassoun, voyant dans cette épopée nationale « la représentation et l’expression de l’esprit » du peuple arménien (p. 224). Certains, en particulier dans la diaspora, ont rejeté Toumanian, voyant en lui un simple collectionneur de récits folkloriques, de légendes et de fables. Il fut à son époque vilipendé par un éditeur, qui écartait l’idée que « l’on puisse écrire de la poésie sur un chat et un chien ». Tandis que Toumanian était d’avis que le folklore et les légendes constituaient « des vallées profondes, infinies, des mondes riches et fabuleux » issus de « l’une des formes les plus hautes de la création », à laquelle « tous les génies aspirent ». Toumanian y aspirait et souvent l’atteignit. Même sa refonte la plus brève d’un conte folklorique populaire est pleine de vie et cela, au niveau social, philosophique et moral le plus sophistiqué.

Toumanian se montrait néanmoins profondément insatisfait par ses écrits, jugeant le tout maigre au regard de ce dont il était capable. « Mes écrits sont inférieurs à ce que j’avais conçu. Mes rêves et mes pensées sont plus élevées. Qu’ai-je écrit ? – s’exclame-t-il. Quelques mots, guère plus, et ce à la volée ! » (p. 78). Ses regrets furent parfois plus amers encore.

« J’ai, s’écria-t-il un jour, gaspillé tout le capital immense, hérité de mon pays natal ! » (p. 292)

Les deux dernières années du livre de Névart couvrent les premières années de l’Arménie soviétique. Bien qu’il ne soit fait mention ni des révolutions de février ou d’octobre 1917, ni de la victoire du pouvoir soviétique en Arménie, la sympathie de Toumanian est évidente. Il se montre particulièrement enthousiaste envers le dirigeant communiste arménien Alexandre Miasnikian, appréciant ses efforts au regard des écrivains et de la culture arménienne. « Enfin la littérature est protégée. Un gouvernement est là ; tu peux ensuite t’asseoir à ton aise et écrire. Voilà ce dont nous avons besoin. » Ecrivant à Avétik Issahakian, Toumanian l’exhorte à revenir au pays, « où l’art et la littérature retiennent comme jamais l’attention » (p. 243-244).

L’époque de l’Arménie soviétique réalisa de fait une des ambitions centrales de Toumanian – créer les bases solides d’une intelligentsia arménienne et lui assurer une place éminente dans la société. Mais les réformes des débuts de l’ère soviétique ne profitèrent guère à Toumanian. Les traitements médicaux ne parvinrent pas à repousser le cancer pernicieux qui le minait chaque jour davantage. « Il avait un grand désir, un grand appétit d’écriture. Mais la souffrance ne lui permit plus de se lever » vers son bureau. « Il n’avait plus de forces […] » Les dernières années de Toumanian furent, dans une grande mesure, consumées par la rage et la frustration de se voir contraint à l’impossibilité de créer.

« Ah ! Si seulement je pouvais quitter mon lit de malade ! Regarde ce que j’aurais pu publier ! Les possibilités d’écrire et de publier sont maintenant immenses… à profusion ! Mais moi, moi… Si seulement j’allais mieux ! » (p. 294)

Torturé par son impuissance à finir Hazaran Belboul, dont les chapitres achevés confinent au chef-d’œuvre, Toumanian se prend à rêver :

« Une fois remis, personne ne m’éloignera de mon bureau. Dès que mes yeux s’ouvriront au printemps, tu vas voir ce que j’épancherai ! Tout un flot de légendes et de fables ! » (p. 294)

Il ne devait jamais s’en remettre. Affaibli, en proie au délire, le 21 mars 1923, après s’être enquis du jour, il déclara : « C’est ma dernière nuit. Je ne verrai pas la fin du mois de mars. » Deux jours plus tard, Hovhannès Toumanian mourut. Ses dernières paroles - « Sois courageux ! » - s’adressèrent-elles à nous ou à lui ? Nous ne le saurons jamais…

NdT

1. Conversations de Goethe avec Eckermann, traduit par Jean Chuzeville, Paris : Gallimard, coll. Du monde entier, 1988, 640 p. (première traduction française par J.-N. Charles, Paris : Claye, 1862).
2. Gevorg V Soureniants (1846-1930), Catholicos de l’Eglise apostolique arménienne de 1911 à 1930.

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20111025.html
Publié le 25.10.2011.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.


vendredi 28 octobre 2011

Summer 1865 / Eté 1865

John Robert Parsons, sous la direction de Dante Gabriel Rossetti
Jane Morris posing in the house of Rossetti / Jane Morris posant dans la maison de Rossetti, été 1865
Epreuve moderne, 22,6 x 17,5 cm
© V&A Images / Victoria and Albert Museum, London




S’échapper, fuir
Cette raison trop sûre

Prisons industrielles
Qui menacent non loin

Courbures, plis
Les instants du songe

Tu rassembles, concentres
Ce qui n’a de cesse

Agrégat d’atomes
Où la pellicule prend chair

Pour une fois
Les ombres s’effacent

Par delà disparitions
Force d’un regard, d’un geste

Tu embarques déjà
Sombre Ophélie

Ou moderne Pythie
Tous les emportements

Ne jamais se résigner
Nos ailleurs nos étés


© georges festa – 20.1011


jeudi 27 octobre 2011

Գրանիշ / Granich

© http://granish.org


Une nouvelle revue littéraire : Granich [Acéré]

par Gayane Oganessian

Yerevan Magazine, 15.04.2011


La revue littéraire Granich a été lancée le 26 mars 2011. Les origines de la revue remontent au collectif littéraire homonyme en ligne, créé par Karen Antachian. La revue est publiée grâce au soutien financier des éditions Antares, ainsi qu’au travail de création réalisé par l’équipe éditoriale, qui se compose du poète Karen Antachian, des spécialistes en littérature Arkménik Nikoghossian et Hasmik Hakobian, de l’écrivain prosateur Aram Pachian et du poète, traducteur et journaliste Achot Gabriélian. Toute l’équipe était présente lors de cet événement organisé à la librairie Bureaucrate et répondit aux questions des médias.

« Aujourd’hui, une des tâches de la littérature arménienne est de créer un marché littéraire. Ce problème ne peut être résolu que si un lien s’opère entre écrivains et lecteurs. Si on y arrive, cela voudra dire que notre travail n’aura pas été vain. L’éditeur joue bien sûr un rôle important dans ce processus, » précise Karen Antachian. « Le côté particulier de notre revue est qu’elle est la première revue littéraire dans ce pays à paraître en arménien et que chaque numéro constitue un projet littéraire autour d’un thème unique. Notre premier numéro s’intéresse au thème de l’intégration dans un processus littéraire de toutes les différentes strates de la « langue moderne ». Chaque œuvre sélectionnée pour le numéro est centrée sur ce thème : des œuvres originelles, de même que des traductions d’écrivains contemporains de langue étrangère, qui abordent ce problème dans le cadre de leur langue. »

Le titre de ce premier numéro renvoie à ce projet : « Granich-Lezvani » [Langue acérée], précise Arkménik Nikoghossian. « Dans ce numéro, nous voulons aborder l’existence de plusieurs strates à l’intérieur de la langue moderne, l’affirmant comme une culture langagière spécifique, mais déjà accomplie. Notre volonté est d’introduire des innovations dans le champ littéraire arménien en prenant en compte toute l’expérience positive accumulée par la presse arménienne à ce jour. Nous avons choisi le principe du sujet à thème pour chaque numéro de la revue, afin d’éclairer les problèmes urgents de la littérature arménienne moderne. Nous visons à les présenter de manière systématique et à nous engager à résoudre ces problèmes autant que possible. »

La revue sera publiée via le site www.granish.org et diffèrera sensiblement de la version électronique ; elle contiendra principalement des œuvres qui n’ont jamais été publiées ou éditées auparavant.

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Source : http://yerevanmagazine.com/literary-magazine-granish-now-available/
Traduction : © Georges Festa – 10.2011

Ani Pachayan / Arkménik Nikoghossian - Interview

Aram Pachian – Karen Antachian – Hratch Saribékian – Hasmik Simonian – Achot Gabriélian
© www.arampachyan.com - antashyan.com – granish.org – openlibrary.org


Les écrivains modernes ne sont plus tuberculeux, ni prématurément morts
Entretien avec Ani Pachayan et Arkménik Nikoghossian

par Lilit Avaguian

http://168.am


Mais l’on s’attend à ce que cela se produise dans les manuels scolaires. Les programmes scolaires de littérature sont élaborés de telle manière que le savoir des étudiants part de Machtots et finit avec Hrant Matévossian. Impossible donc d’obtenir quelque information sur la littérature moderne. La raison en est peut-être que, selon les concepteurs des programmes de littérature, les écrivains modernes ne comptent pas d’œuvres remarquables. Ce serait donc perdre totalement son temps pour les étudiants que d’aller à la rencontre de ces écrivains et de leurs œuvres. Or Ani Pachayan, docteur ès-lettres, et Arkménik Nikoghossian sont d’un autre avis.

- Ani Pachayan : La langue et la littérature arméniennes devraient être des sujets essentiels. Cette littérature est parmi les premières de par son contexte et son existence. C’est là que l’enseignant joue un rôle primordial. Nous devrions nous poser la question de savoir qui est l’enseignant et comment il/elle enseigne. Impossible de lier enseignement et littérature à l’aide des seuls manuels scolaires. Premièrement, l’étudiant doit s’intéresser au sujet et cet intérêt se forme durant le cours. Quant au contenu du livre, les auteurs de manuels de littérature sont des spécialistes ; ils sont réputés par leur expérience. Et il serait faux de dire que ces ouvrages manquent de qualité.

- Lilit Avaguian : Les manuels de littérature ne peuvent être dépourvus de qualité avec pour seule justification que le matériel est censé être bon. C’est une autre affaire qu’en conservant la chronologie, ils étudient tout d’abord Grégoire de Narek, Nersès Chnorhali et puis, en deux ans, en viennent à étudier Hovhannès Chiraz.

- Arkménik Nikoghossian : Dans le système éducatif soviétique, les manuels scolaires ont une structure légèrement différente jusqu’au collège. Il s’agit de cours généraux, où figurent des formes diverses de littérature. La chronologie n’y est guère importante. Les auteurs choisissent des matériaux qui correspondent à cette tranche d’âge et sont plus abordables par les élèves. A partir de la classe de troisième, le jeune est initié au thème de l’histoire de la littérature arménienne. A l’heure actuelle, je pense aussi que le principe clé de l’histoire de la littérature est maintenu dans les manuels scolaires et qu’il est possible d’avancer à travers un processus basé sur la chronologie. Le problème est que nous avons certains principes stéréotypés, dont nous ne pouvons nous défaire. Et je n’entends pas par là le simple fait de rayer des manuels scolaires les noms de ces gens, mais le fait de parler d’eux en général. Je pense que l’enseignement de la langue maternelle n’est pas mené correctement dans les classes de lycée. L’arménien littéraire actuel n’est appris par les élèves qu’avec beaucoup de difficultés. J’ai remarqué qu’ils n’arrivent pas à assimiler et à bien comprendre Grégoire de Narek.

- Lilit Avaguian : Les élèves ?

- Arkménik Nikoghossian : On peut en dire autant de certains enseignants. Si je m’arrogeais le droit de rédiger des manuels scolaires, j’approfondirais moins la littérature médiévale et j’accorderais plus de place aux auteurs modernes. Ces vingt ou trente dernières années, des œuvres importantes sont parues, qu’il conviendrait d’inclure dans les manuels scolaires. D’un autre côté, si l’on souhaite que l’enseignement de la littérature réponde aux normes modernes, et qu’on soit sûr que les élèves aiment la littérature, il est nécessaire que les manuels scolaires reflètent la modernité.

- Lilit Avaguian : Quoi qu’il en soit, la littérature moderne n’est pas présente dans les établissements scolaires. Le dernier auteur, que les élèves découvrent en classe, est Hrant Matévossian. Ce ne serait peut-être pas une grosse perte de temps que de connaître les auteurs modernes.

- Ani Pachayan : L’expression « perte de temps » est très appropriée. L’élève n’imagine pas qu’il peut sortir dans la rue et rencontrer un écrivain. A ses yeux, le dernier écrivain est Hovhannès Toumanian. Testons le savoir des enseignants et demandons-leur de citer des écrivains modernes. Combien d’auteurs connaissent-ils, vivant et créant de nouvelles œuvres, près de nous, et qui souffrent ? Ils souffrent parce qu’ils aimeraient être reconnus et que leurs œuvres soient lues. Je suis sûre que chaque élève serait content si l’enseignant accordait un peu de temps aux écrivains modernes. Ce serait aussi formidable d’inviter des écrivains à parler avec ces classes. Naturellement, je ne crois pas qu’un élève de quatrième soit prêt à lire les œuvres de Lévon Khetchoyan, mais il/elle devrait connaître son nom.

- Arkménik Nikoghossian : J’en suis arrivé à une conclusion très triste durant mes études. La majorité des enseignants de littérature n’ont même pas un minimum de critères. Le plus frappant, le fait qu’ils ne se forment pas. Les formations du ministère ont un caractère symbolique. Ils parlent des mêmes choses depuis des années. Par exemple, ils disent que Mesrop Machtots est né dans le village de Hatsékats, au Taron, dans la famille du menuisier Vartan. Or la littérature moderne est depuis longtemps parvenue à la conclusion que la famille de Machtots n’était pas celle d’un menuisier. Tout cela provient de l’idéologie soviétique. Et si l’enseignant n’est pas capable de savoir cet élément de base, il est ridicule d’affirmer qu’il/elle soit en mesure de parler de littérature moderne et de former efficacement ses élèves. Mais nous ne restons pas les bras croisés. Depuis quatre ou cinq ans, nous nous rendons dans les établissements scolaires. Nous avons même dispensé des stages gratuits. Actuellement, nous continuons à inviter des enseignants une ou deux fois par mois. Durant ces rencontres, des spécialistes actuels de littérature les informent de l’actualité dans ce domaine.

- Lilit Avaguian : La liste des écrivains modernes est longue, mais le comportement des écrivains entre eux est en général peu amène. Tant qu’un écrivain est vivant et plus il est doué, il n’est guère apprécié d’en dire du bien.

- Arkménik Nikoghossian : Le thème de l’envie et de la jalousie des écrivains est éternel. Abovian et Nalbandian n’ont-ils pas été persécutés ?

- Ani Pachayan : Grégoire de Narek…

- Arkménik Nikoghossian : Je n’irais pas jusque là. Toumanian n’a-t-il pas été persécuté ? Comme Medzarents et Tcharents. Sevak fut critiqué, Matévossian.. Tu sais, ce n’est pas surprenant et c’est parfois utile pour la littérature. La renommée de beaucoup d’écrivains fut conditionnée par les combats de leur époque. Nous vivons la même chose. Il serait faux de lier l’indifférence de la société envers les écrivains modernes aux polémiques entre écrivains. Si la société ne reconnaît pas ses écrivains, c’est une société mauvaise. Naturellement, il n’est pas difficile de critiquer une société malade. Mais il n’est pas très réaliste non plus de penser que les gens, qui ont tant de problèmes sociaux et ont besoin de gagner leur croûte, vont aller dans les librairies découvrir de nouveaux auteurs.

- Ani Pachayan : Ce n’est pas sa faute, si quelqu’un tombe malade. On peut en dire autant de la société. Si elle est malade, il faut la soigner.

- Lilit Avaguian : Quand tu dis lire de la littérature, quelle lecture conseillerais-tu dans ce but en tant que spécialiste de littérature ?

- Ani Pachayan : Quand on a faim, on mange. On se trompe, quand on propose un sandwich à quelqu’un et qu’on lui donne ça à manger. La littérature est une nourriture pour l’esprit et on doit en éprouver le besoin. Il devrait y avoir une tradition de représentation de la littérature. C’est à la fois facile et difficile. C’est facile parce que nous possédons des spécialistes capables de bien présenter la littérature et les écrivains. La société devrait reconnaître ses écrivains. Actuellement, les écrivains ont une image de gens mal habillés, pas rasés, tristes. Ce n’est pas vraiment comme ça.

- Arkménik Nikoghossian : Dernièrement, beaucoup de littérature arménienne a été traduite et mise en ligne sur internet. On peut ainsi beaucoup apprendre. D’autant que beaucoup de gens ont maintenant accès à l’internet. De nombreux sites présentent la littérature actuelle. La façon de penser des enseignants devrait changer. Ils devraient comprendre l’époque dans laquelle ils vivent. Et s’adapter au temps qui passe. Sinon qu’ils changent de crémerie ! Quant à l’image des écrivains, ils ne sont plus tuberculeux, tristes et pauvres. L’époque de la bohème est bien loin. L’écrivain actuel est sociable, propre sur lui et représentatif. Il est aussi doué et crée des valeurs.

- Lilit Avaguian : Dans les médias on voit surtout des écrivains âgés de plus de 50 ou 60 ans, alors que la plupart des écrivains écrivent durant leur jeunesse – Tourian, Medzarents, Lermontov, Pouchkine, Arthur Rimbaud. Je n’ai encore vu personne à l’âge de 20 ans, qui n’accepte le monde comme Tourian. A titre posthume, cela arrive pourtant. En résulte-t-il que pour devenir célèbres, étant jeunes, ils doivent mourir de pneumonie ?

- Arkménik Nikoghossian : Avant de franchir l’obstacle de voir de jeunes écrivains dans les manuels scolaires, il faut passer celui qui a été mis en place après Hrant Matévossian. Après lui, les concepteurs des programmes ne voient pas d’autres écrivains. Je suis sûr que s’ils renversent cette barrière les auteurs de manuels incluront d’autres auteurs. Par exemple, Serguéi Sarinian, qui est un auteur de manuel scolaire, serait enchanté de le faire. Quant aux jeunes écrivains, dans cinq ou six ans nous aurons un groupe d’écrivains âgés de 25 à 35 ans, que nous ne connaissions pas auparavant. Ce sont de jeunes écrivains, qui ont leurs admirateurs. Les gens leur demandent des autographes. Aram Pachian, Karen Antachian, Hratch Saribékian, Mher Beylérian, Hasmik Simonian, Achot Gabriélian sont très connus en Arménie et pas seulement sur internet.

- Lilit Avaguian : Le fait que les jeunes auteurs ne soient pas reconnus ou que les gens n’aient pas le temps de les découvrir a aussi d’autres causes. Le monde de la littérature propose tellement de choses qu’on n’arriverait pas à les lire durant une vie entière.

- Arkménik Nikoghossian : C’est le moindre de mes soucis. Si tu demandes à des gens pourquoi ils ne lisent pas Hratch Saribékian ou d’autres auteurs, ils te répondent qu’ils lisent de la littérature étrangère. Et quand tu leur demandes ce qu’ils lisent actuellement, ils sont incapables de citer au moins deux auteurs.

- Ani Pachayan : Ils répondent Umberto Eco, Paolo Coelho…

- Arkménik Nikoghossian : Ou bien ils citent Balzac. Il y a là un mépris à l’égard de notre littérature. Hratch Saribékian a publié une partie de son roman sur www.granish.org, que l’on peut comparer sans problème à des œuvres de littérature étrangère. C’est une affaire de préjugés, en fait. Si l’écrivain est russe ou serbe, alors son livre sera meilleur que ceux des auteurs arméniens.

- Ani Pachayan : Avec le temps, la compréhension de certains phénomènes évoluera peut-être. Même chose pour les manuels scolaires. Or les mêmes ouvrages ne peuvent être utilisés pendant dix ans, sans cesse. Les manuels scolaires devraient être souvent rénovés. Par exemple, le contexte de Kikor [oeuvre d'Hovhannès Toumanian - NdT] devrait être présenté correctement. Comment enseigner Kikor ? Comment présenter aujourd’hui Ruzan de Muratsan ? Si autrefois, avant d’entrer à l’université, les étudiants connaissaient Samuel de Raffi ou le Raffi de Samuel, de nos jours ils ne connaissent ni l’un, ni l’autre.

- Arkménik Nikoghossian : Je répète, l’étudiant ne devrait pas remonter les siècles.

- Lilit Avaguian : Il n’est pas question de s’appesantir sur tel ou tel siècle. Quant tu lis Shakespeare, tu as l’impression d’être au 16ème siècle. Il y a la littérature moderne et la littérature classique. Si le lecteur a des questions sans réponse et qu’il est capable de trouver les réponses dans la période ancienne ou au 19ème siècle, qu’y a-t-il de mal à cela ?

- Arkménik Nikoghossian : Ce n’est pas exclu. Mais la vie actuelle et la littérature sont des processus. Ce qui est valable dans telle période peut ne pas le devenir dans la période suivante. On devrait proposer des comparaisons aux lecteurs pour qu’ils puissent faire la différence entre les bonnes et les mauvaises choses. On devrait être capables de former le goût de la jeune génération.

- Ani Pachayan : En outre, l’étudiant contemporain se pose des questions concrètes. Il doit comprendre pourquoi lire telle ou telle œuvre. Et c’est la tâche de l’enseignant d’expliquer qu’en connaissant la littérature, tu peux être capable de changer la qualité de ta vie en la rendant meilleure.

- Arkménik Nikoghossian : Par exemple, Léon III de Cilicie ne fit adopter aucune loi contraignante. Il se contenta de soutenir le développement de la culture. Il passa personnellement commande de manuscrits. Et lorsque la culture et les arts se développèrent en Cilicie, la population se mit à songer au développement de sa patrie. Si aujourd’hui nous avions l’armée la plus puissante au monde, tout en étant apathiques et sans valeurs morales, rien ne nous protègerait des événements extérieurs. Mais nous avons toujours connu un précédent contraire. Nous avons été capables de protéger notre patrie avec une petite armée. Comme lors de la guerre du Karabagh.

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Source : http://www.168.am/en/articles/7923
Article paru le 29.03.2011.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.


Ararat Redux / Abovian, Prof. Parrot and First Ascent - Retour au Mont Ararat / Abovian, le professeur Parrot et la première ascension

© Nabu Press, 2011


Retour au Mont Ararat
Abovian, le professeur Parrot et la première ascension

par Philip P. Ketchian

The Armenian Mirror-Spectator, 15.10.2011



L’histoire du Mont Ararat abonde en récits d’explorateurs et d’aventuriers ayant relevé le défi d’escalader son sommet légendaire. L’intérêt et la polémique entourant sa première ascension et qui poursuivront le professeur Friedrich Parrot et Khatchatour Abovian, toute leur vie durant, ne montrent cependant aucun signe d’essoufflement, comme l’a montré l’article d’Edward Peck, « Ararat : Another Controversial First Ascent », publié dans le British Alpine Journal (2002, vol. 107, p. 207-215). J’aimerais saisir cette opportunité pour présenter quelques informations complémentaires, susceptibles d’éclairer quelque peu le sujet à partir de sources qui n’existent qu’en russe et en arménien. Où l’on découvrira que le récit oublié depuis longtemps de l’aventurier russe Spassky-Avtonomov corrobore le succès de la première ascension pionnière de ce sommet, entreprise par Parrot.

Comme l’on sait, ce n’est que durant leur troisième tentative, le 9 octobre (27 septembre, selon l’ancien calendrier julien) 1829 que Friedrich Parrot, professeur de sciences physiques à l’université de Dorpat (l’actuelle Tartu, en Estonie), et Khatchatour Abovian, accompagnés de deux Arméniens originaires du village d’Agori sur le Mont Ararat, Hovhannès Aivazian et Murat Boghossian, ainsi que de deux soldats russes, Alexei Zdorovenko et Matvei Chalpanov, réussirent l’ascension du sommet occidental du Mont Ararat à 16 854 pieds (5 137 mètres) au-dessus du niveau de la mer.

Parrot avait rencontré Abovian à Etchmiadzine, le siège de l’Eglise Arménienne, où il était employé comme clerc et traducteur auprès du Catholicos, le chef de l’Eglise Arménienne.
Le rapport de Parrot sur cette ascension réussie fut publié pour la première fois le 30 octobre 1829 dans l’hebdomadaire en langue russe, la Chronique de Tiflis. Le récit complet de l’expédition parut dans son ouvrage, Reise zum Ararat, publié en 1834 et traduit en anglais en 1845 sous le titre Journey to Ararat.

Dans son livre, Parrot précise que la polémique gagna en crédibilité à cause d’un article paru en 1831 dans la Chronique de Tiflis dans lequel « […] un homme appartenant au monde lettré européen, un homme de mérite à sa manière […], fut le premier à me jeter la pierre, insistant dans ses commentaires publiés sur l’impossibilité du fait que j’affirmais. » Parrot répondit par écrit aux accusations portées dans la Chronique de Tiflis et intenta un procès afin de recueillir des dépositions sous serment de la part des membres de son équipée et de Stépan Khodjiants, chef du village d’Agori, lequel avait accompagné Parrot lors de sa seconde tentative manquée, une semaine plus tôt, où ils avaient atteint la respectable altitude de 16 028 pieds (4 885 mètres) et où ils avaient érigé une croix en bois portant une plaque en plomb.

La déposition de Mélik Stépan Aga (Stépan Khodjiants) fut enregistrée le 24 octobre 1831. Ses déclarations furent sans grande conséquence pour l’affaire en cours, puisqu’il n’avait pas participé à la troisième tentative. Mais ses observations de seconde main sur la croix érigée lors de la troisième tentative, placée « […] au regard de la distance, pas plus haut que la première », n’était qu’en partie exacte et contribua à susciter une évolution négative. Cette croix n’avait, à dessein, pas été placée sur le véritable sommet en pyramide par Abovian, mais quelque part plus bas, de manière à être mieux observée depuis Agori.

Le villageois Murat Poghossian fut interrogé trois jours plus tard. Il déclara : « Nous n’étions pas vraiment au sommet et nous ne pouvions y aller, car plus loin il n’y a pas de neige, mais seulement de la glace ; en outre, la pente abrupte ne permet pas d’avancer. » Ses propos nous sont parvenus après avoir été traduits de l’arménien en russe, puis en anglais, et constituent ce à quoi les sceptiques se raccrochent pour preuve de leurs arguments. Néanmoins, il semble qu’Hovhannès Aivazian se sentit mal à l’aise avec la tournure des événements, mais s’entendit à contrecœur avec Poghossian. La déposition d’Aivazian, est-il précisé, « confirma simplement celle de son camarade ».

Quoi qu’il en soit, Abovian note dans son journal que, quelques jours après l’ascension réussie, Aivazian et Boghossian vinrent le voir pour lui faire part de leurs inquiétudes concernant l’incrédulité et le harcèlement dont ils étaient victimes de la part de certains officiels et ecclésiastiques, pour avoir affirmé être parvenus jusqu’au sommet. Ils lui confièrent aussi être inquiets pour leur sécurité, soulignant que si cette situation continuait, ils pourraient se voir contraints de nier la vérité, s’ils n’obtenaient pas une protection suffisante de la part des autorités. L’on ne sait si Abovian lia ces inquiétudes à Parrot, bien qu’il semble que non. Le décor était ainsi planté pour ce qui arriva finalement.

Les deux soldats russes, Zdorovenko et Chalpanov, ne subirent cependant aucune pression et confirmèrent le fait d’avoir atteint le sommet. Le 2 novembre 1831, Chalpanov déclara : « J’étais, en fait, avec le professeur Parrot sur la cime du Mont Ararat durant le mois de septembre 1829. » La déclaration de Zdorovenko fut « […] semblable en tous points à celle livrée plus haut. »

En fin de compte, c’est la déclaration d’Abovian qui est de première importance dans cette affaire, car il était très intelligent et éduqué, tout en étant dans une position de nature à livrer aux autorités un récit crédible et factuel des événements du jour. Abovian se présenta devant le tribunal à Dorpat, où il étudiait, le 30 août 1831. Interrogé s’il se trouvait personnellement sur le sommet de l’Ararat avec Parrot le 9 octobre 1829, Abovian répondit avec force : « Oui ! » A la seconde question, demandant d’où était partie l’expédition, Abovian répondit qu’ils s’étaient mis en route à partir du monastère de Saint-Jacob, située à une hauteur de 6 375 pieds (1 943 mètres), et qu’ils avaient atteint le sommet le lendemain. Une autre question s’intéressa au temps qu’ils avaient passé sur le sommet. A quoi Abovian répliqua : « L’après-midi. » On lui demanda enfin ce qu’ils avaient fait sur le sommet. Abovian rapporta qu’il avait érigé une croix, tandis que Parrot, debout sur le point le plus haut de la cime, prit des mesures à l’aide de ses instruments scientifiques. L’on ignore cependant pourquoi la déposition officielle d’Abovian ne figure pas dans l’ouvrage de Parrot, Reise zum Ararat, paru en 1834, car ils étaient tous deux présents à Dorpat et étaient alors très liés. Il manqua ainsi une opportunité de mettre un terme aux chicanes qui suivront. La déposition d’Abovian fut finalement publiée dans le Saint-Petersburgische Zeitung en 1835.

Peu après l’ascension, Abovian évoquera l’avancée finale :

« Nous affrontions implacablement tant de difficultés que, lorsque la cime de la montagne sembla se rapprocher, chacun de nous, l’un après l’autre, s’engagea dans cette direction. Ne nous souciant à ce moment-là de la moindre difficulté et ignorant notre épuisement, nous nous pressâmes et hâtâmes afin de voir ce lieu si convoité. Tout se passa comme si nous épousions la pente vers le ciel, là où se trouvait la cime. Nos jambes sans espoir et nos genoux vacillants gagnaient en vitesse et s’élançaient vers le haut, vers cette aire stupéfiante. Des merveilles s’offrirent à nos yeux, outre l’envie joyeuse que nous avions de nous réjouir, en direction du berceau du monde tout entier. Nos âmes nageaient de bonheur, envahies d’une incommensurable allégresse ; nous nous mîmes à accourir çà et là afin de contempler les vallées et les crêtes en contrebas. L’un s’étonnait de la hauteur de la montagne, l’autre tentait d’observer des lieux lointains, chacun se répandait en paroles de gratitude et en bénédictions dans sa langue. »

La première ascension de l’Ararat, et celles qui suivirent, par Abovian, outre sa première ascension suivante du Mont Aragats à 13 435 pieds (4 094 mètres), accompagnant le professeur Moritz Wagner, de l’université de Munich, font de lui le père incontestable de l’alpinisme arménien. De retour en Arménie, après ses études à Dorpat, Abovian s’imposa comme un éducateur progressiste et le premier représentant national de la littérature moderne.

Parrot rencontra le jeune Khatchatour Abovian à Etchmiadzine. A noter que plus tard, en 1844, Abovian accompagna aussi Herrmann von Abich, professeur de minéralogie dans la même université de Dorpat que Parrot, sur l’Ararat. Ils firent ensemble sans succès trois tentatives, repoussés par de violentes tempêtes tout près du sommet. Lors d’une de ces tentatives, ils érigèrent une croix aux abords du sommet. L’année suivante, cependant, Abich, accompagné de Peter Charoyan, un élève d’Abovian, et de deux autres guides arméniens, réussit à gravir le sommet oriental. L’un de ces guides était Simon Sarkissian.

Néanmoins, Abovian était destiné à réussir à nouveau l’ascension de l’Ararat. Cette fois, il le fit avec l’Anglais Henry Danby Seymour et Simon Sarkissian, le 30 septembre 1846. Sarkissian avait survécu à l’avalanche d’Agori en 1840 et gravira une troisième fois la montagne avec la grande expédition de 68 membres, organisée par le colonel Iossif Khodzko, topographe dans l’armée russe, en 1850. Sa quatrième tentative d’ascension eut lieu en 1878, accompagnant un autre Anglais, George Percival Baker. Cette fois, Sarkissian, alors âgé de 90 ans, fut contraint de rebrousser chemin, tout près du sommet. Baker continua et réussit à gagner le sommet le 7 août.

A noter aussi qu’une dizaine d’années plus tard, la croix d’Abich fut découverte par les majors anglais Robert Stuart et Walter Thursby, durant leur ascension le 14 août 1856. Trois de leurs compagnons étaient parvenus au sommet, deux jours plus tôt. « A environ 1 200 pieds (365 mètres) du sommet, nous tombâmes sur une croix en chêne, qui avait été installée par le professeur Abich », écrit Stuart, qui s’interroge : « Le professeur Abich fit plusieurs tentatives, mais échoua, comme le prouve la position de la croix […] » N’étant pas familier avec l’histoire de la montagne, Stuart croyait par erreur qu’ils étaient les premiers…

Pour éclairer davantage le sujet, il convient de se reporter aux sources russes et arméniennes. Parmi ces sources précieuses, figure un article d’E. G. Weidenbaum, « A la découverte de l’Ararat : tentatives pour atteindre son sommet » (en russe), publié dans les Actes de la section caucasienne de la Société Impériale Russe de Géographie (vol. XIII, 1884) (en russe). D’après l’enquête de Weidenbaum, un an après l’ascension de Parrot, Ivan Shopen, directeur de l’Office des Revenus et des Propriétés de la province d’Arménie, exprima des doutes quant à la véracité des dires de Parrot et son ascension réussie du sommet de l’Ararat. Nous découvrons ainsi l’identité du principal accusateur de Parrot, qu’il décrit comme « […] un homme appartenant à l’opinion européenne éclairée, un homme de mérite à sa manière – qui, compte tenu de sa longue résidence dans ces contrées, a droit indubitablement à la confiance pour sa connaissance des lieux. »

Weidenbaum mentionne aussi Karl Kokh, botaniste réputé, qui connaissait personnellement Parrot et Shopen. Kokh est d’avis que « la jalousie fut le motif principal de Shopen pour contester la véracité des déclarations de Parrot, compte tenu du fait qu’il avait lui-même fait deux tentatives d’ascension de l’Ararat, marquées par deux échecs retentissants. » Il poursuit en précisant que la corpulence de Shopen était peu adaptée à une telle entreprise, comparée à la forme athlétique de Parrot.

Autre sceptique, le receveur des Postes d’Erevan, Artem Kalantarian. Il voulut contraindre Abovian à tenir le pari de gravir à nouveau l’Ararat pour prouver que la chose était possible. Malheureusement, avant que cela n’ait lieu, par un beau jour d’avril 1848, Abovian quitta son domicile et disparut mystérieusement. L’on ne retrouva jamais sa trace.

En tout cas, la preuve décisive de la réussite de Parrot est à chercher dans les pages d’un ouvrage de Kozma Spassky-Avtonomov, L’Ascension de l’Ararat, publié à Moscou en 1839. L’expédition de Spassky-Avtonomov ne fut que la seconde à atteindre avec succès le sommet de l’Ararat en 1834. Son récit dissipe aussi cette thèse erronée de la plupart des chroniqueurs, selon laquelle Spassky-Avtonomov n’aurait gravi que le sommet oriental inférieur ou n’aurait même atteint aucun sommet. En réalité, il gravit les deux sommets. Dans cette entreprise, il fut assisté par deux guides arméniens d’Agori, Hovhannès Aivazian, qui avait aussi accompagné Parrot dans sa troisième tentative réussie et s’était avéré si utile pour lui, et Yeghdar Ghougassian. Le village arménien d’Agori était situé à une hauteur d’environ 4 000 pieds (1 219 mètres) au-dessus du niveau de la mer, à la base des gorges d’Agori, sur le versant nord de la montagne. Cela avant 1840, lorsqu’un puissant séisme secoua violemment la montagne, déclenchant une avalanche catastrophique qui détruisit totalement le village et le monastère, ensevelissant tous ses habitants sous une couche énorme de rochers et de glace. J’estime d’ailleurs que le toponyme turc Agri Dag pour le Mont Ararat dérive du nom de ce village arménien.

Aivazian les guida avec confiance là où Parrot avait bivouaqué durant la première nuit de leur troisième tentative. Le lendemain matin, Aivazian les dirigea vers la croix sur le plateau en forme de dôme, que Parrot avait érigée à 16 028 pieds (4 885 mètres), point culminant de sa seconde tentative. Le trio continua à gravir la couverture neigeuse en direction du sommet oriental, dont ils réussirent rapidement l’ascension. Après une pause déjeuner sur le col séparant les deux sommets, ils se dirigèrent vers le sommet occidental, plus élevé. Aivazian s’écria soudain à l’attention de Spassky-Avtonomov que c’était là où Parrot était arrivé. Le poussant ainsi à écrire ces lignes : « A mes yeux, du moins, la raison pour laquelle le guide Aivazian m’avait tout d’abord déclaré que le professeur n’était pas arrivé au sommet, pour ensuite insister sur le fait qu’il l’avait fait, m’apparut clairement ; comme tous les habitants d’Agori, il considérait le sommet principal du Massis (toponyme arménien pour l’Ararat) comme étant celui situé à l’est. Pour Aivazian, le professeur n’était donc pas allé sur le Massis, puisqu’il n’avait gravi que le sommet occidental. » Le sommet oriental ne se trouve qu’à 50 pieds (15,24 mètres) plus bas que le véritable sommet occidental ; or les villageois d’Agori et, de fait, tous les observateurs depuis la partie nord de la montagne, considèrent la pyramide orientale plus proche comme la plus élevée des deux, du fait de l’illusion optique créée par la perspective sur les observateurs, à quelque 14 000 pieds (4 267 mètres) plus bas. Ayant observé la montagne depuis le nord, j’ai eu moi aussi cette impression. Or mon ascension réussie, le 19 juillet 2003, par l’itinéraire sud, avec une expédition britannique, dissipa toute confusion, m’exposant de même à la splendeur de l’Ararat et à la fascination qu’il suscite chez ses admirateurs.

Cinq années seulement séparent les deux premières ascensions. Spassky-Avtonomov eut la chance de profiter de la compétence du guide de Parrot, Aivazian, qui participa et fut le témoin oculaire de ces deux ascensions réussies. Ses mots spontanés, non sollicités, une fois parvenu sur le véritable sommet, doivent être reçus comme la preuve indubitable que Parrot et son équipe gravirent véritablement l’Ararat en 1829. La preuve était visible pour chacun, mais inaccessible pour la plupart des chroniqueurs, du fait de la rareté du texte de Spassky-Avtonomov.

Je suis convaincu que cette information mettra un terme à toutes les questions et aux doutes persistants entourant l’exploit véritablement spectaculaire de Parrot, car son ascension fut l’une des plus hautes menée par l’homme à ce jour.


[Physicien retraité, Philip Ketchian a gravi le Mont Ararat avec un groupe expéditionnaire britannique et son épouse, Elsa Ronningstam Ketchian, en juillet 2003.]

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/151010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.


mardi 25 octobre 2011

Christopher Atamian - What's Happened to Our Culture in the Diaspora ? / Qu'est-il arrivé à notre culture en diaspora ?

© CNRS Editions, 2001


Qu’est-il arrivé à notre culture en diaspora ?

par Christopher Atamian

Ararat, 29.08.2011


C’est en traduisant du français en anglais l’ouvrage de Krikor Bélédian, Cinquante ans de littérature arménienne en France (1) que j’ai découvert que Missak Manouchian et moi étions cousins. Qui était Missak Manouchian et en quoi ma relation avec lui importe-t-elle ? J’aborderai plus loin ces questions dans cette brève étude, que j’ai volontairement structurée à la manière d’un chassé-croisé, une trame d’idées et d’observations.

Durant plus de cinquante ans, plusieurs générations d’écrivains arméniens se sont succédé en France, pour la plupart des réfugiés, sous une forme ou une autre, venus des territoires ottomans et qui écrivaient quasi exclusivement en arménien pour un public arménien. Certains d’entre eux, comme Zareh Vorpouni, Hratch Zartarian, Nigoghos Sarafian et Chahan Chahnour, étaient membres du groupe Menk [Nous]. D’autres – je pense en particulier à l’écrivaine féministe hors pair Zabel Essayan – n’appartenaient que de manière périphérique à ce qui fut appelé « l’Ecole de Paris », la « Parisi Tebrots ». Ces écrivains produisirent un grand nombre de romans, pièces de théâtre, revues, journaux, feuilletons, essais, traités de médecine – pour ne citer que cela – le tout en arménien occidental.

Qu’y a-t-il de plus remarquable à mes yeux chez ces écrivains aujourd’hui négligés ? Simplement le fait qu’ils écrivaient en arménien occidental pour un public arménien. Tout cela – il nous faut en prendre conscience – a été perdu, l’une des dernières phases, peut-être, de l’Aghet, la Catastrophe. Or nous avons perdu notre langue non pas tant du fait de la volonté destructrice de la Turquie, que de nos propres priorités culturelles et de notre volonté d’oublier. J’ai été élève au Lycée Français de New York, par exemple, lequel fait partie d’un réseau global d’écoles qui a produit littéralement des centaines de milliers de citoyens francophones à travers le monde. En fait, dans ma promotion et celle qui nous précéda dans cet établissement, pas moins de quatre étudiants sont devenus des auteurs reconnus et même primés – en français.

Les Arméniens ont oublié leur langue – en dehors du Moyen-Orient, ils ont fait le choix de bâtir des centaines, que dis-je, des milliers d’églises – qui pour la plupart restent inoccupées ou à moitié vides, oubliant que si la religion fait partie de la culture, si l’on oublie sa langue et son histoire, alors la religion n’offre qu’un piètre réconfort. De fait, je n’ai jamais entendu parler d’un seul diplômé d’une école arménienne aux Etats-Unis ou au Canada, qui ait fini par devenir un écrivain ou un traducteur arménien. Comment cela se fait-il ?

Ce qui me ramène à Missak Manouchian, que j’ai découvert en profondeur, pour la première fois, dans l’ouvrage superbe de Bélédian. Poète lyrique et reconnu, qui fonda aussi des revues telles que Tchank (Effort) et Machagouyt (Culture), Manouchian était originaire d’Adıyaman, le même village de mes grands-parents paternels. Lorsque j’ai mentionné ce fait à mes proches – que ce célèbre poète, communiste et révolutionnaire, immortalisé par Léo Ferré et, plus récemment, par le réalisateur Robert Guédiguian, était d’Adıyaman -, tout le monde semblait savoir qu’il était mon cousin. « Mais oui ! c’est ton cousin ! » Et de m’expliquer quels étaient nos liens de parenté.

Je continue à trouver cela tout simplement stupéfiant, le fait que, durant plus de trente ans, personne n’ait jamais mentionné cet élément, loin d’être insignifiant, de notre histoire familiale. Serait-il possible, par exemple, dans une famille juive d’être apparenté à Isaac Bashevis Singer, ou à Menahem Begin ou à un célèbre résistant durant la Shoah, et que cela ne vous soit pas inculqué dès la naissance ? Peu probable. Autant vouloir oublier des miroirs – une réalité que vivent de nombreuses familles arméniennes et que Peter Balakian mentionne, par exemple, dans ses mémoires, Black Dog of Fate (2). L’Aghet n’était jamais évoqué dans ma famille : mon père parlait des Turcs dans des termes difficilement transposables par écrit ; ma marraine se référait en français aux « événements » ; il était fait allusion à des « choses horribles », mais personne ne me fit asseoir pour m’expliquer d’où était ma famille, ce qui lui était arrivé et quelle fut sa trajectoire depuis l’Anatolie et la Cilicie jusqu’à nos résidences d’adoption. En fait, je me souviens être persuadé durant mon adolescence que tous les Arméniens provenaient à l’origine du Liban, que ce soit de Beyrouth, Bourj Hammoud ou de la vallée de la Bekaa.

A quoi bon énoncer cela ? Si les Arméniens ne sont pas aussi nombreux que les Français, il n’y a aucune raison pour qu’ils ne construisent pas des écoles tout aussi valables que les lycées français. Il n’y a aucune raison pour que nous n’apprenions pas à nos enfants à parler, lire et écrire en arménien occidental – en fait, j’ai appris tout cela, à des degrés divers de réussite, devenu adulte. Et finalement il n’y a aucune raison pour que nous n’enseignions pas notre histoire – littéraire et autre – au monde, pour la transmettre à la génération suivante. Il est tout simplement scandaleux, par exemple, que même à Erevan, d’après le superbe documentaire Finding Zabel [A la recherche de Zabel] de Lara Aharonian et Talin Suciyan, personne ne se souvienne de Zabel Essayan, un des écrivains – arméniens ou autres – les plus éminents du 20ème siècle. Faire cela signifie nous impliquer davantage dans notre langue, notre littérature et notre culture. Traduire notre littérature en anglais, tout en écrivant en arménien occidental. C’est faisable. Si nous pouvons bâtir un millier d’églises, alors nous pouvons bâtir dix lycées présentables et éditer des manuels scolaires tout aussi présentables. Toute la question est de savoir comment reconstruire des liens rompus et si, dans cette cacophonie déplacée que devient notre dialogue culturel en diaspora – quelqu’un a la volonté de le faire.

NdT

1. Krikor Bélédian, Cinquante ans de littérature arménienne en France, Paris : CNRS Editions, 2001, 512 p. – ISBN-13 : 978-2271059291
2. Peter Balakian, Le Chien noir du destin, traduit de l’américain par Georges Festa, Genève : MétisPresses, 2011, 416 p. – ISBN-13 : 978-2-94-0406-39-5

[Ecrivain, producteur et réalisateur, Christopher Atamian vit à New York. Il a récemment achevé plusieurs traductions d’ouvrages de l’arménien et du français en anglais et a fait partie de la sélection d’artistes invités à la Biennale de Venise en 2009. Il publie actuellement un roman et travaille sur plusieurs autres projets littéraires et cinématographiques. Traduction anglaise de l’essai de Krikor Bélédian à paraître prochainement.]

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Source : http://araratmagazine.org/2011/08/whats-happened-to-our-culture-in-the-diaspora/
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.