samedi 28 janvier 2012

Aram Kouyoumdjian - Occupy Armenian Theater / Occupons le théâtre arménien !

Yervant Odian (1869-1926), Ser Yev Dzidzagh, comédie en deux actes
Mise en scène par Krikor Satamian
AGBU Pasadena Center, 10.12.2011
© www.oia.net


Occupy Armenian Theater
[Occupons le théâtre arménien !]

par Aram Kouyoumdjian

Asbarez.com , 30.12.2011


Dans mon article écrit fin décembre 2011 – plusieurs mois avant le lancement du mouvement Occupons à New York et sa diffusion dans 80 pays -, je protestais calmement, déplorant la situation du théâtre arménien chez nous, en diaspora, et appelais à développer – et améliorer – sa production culturelle. Or cette année qui vient de s’achever n’a proposé ni quantité ni qualité, si ce n’est les deux. Les productions à thématique arménienne se sont comptées sur les doigts d’une main et je ne citerai favorablement qu’une seule œuvre importante – Ser Yev Dzidzagh [Amour et rires], de la Compagnie du Théâtre Ardavazt. Et l’année prochaine ? La nouvelle pièce de Vahé Berbérian, Guiank [Vie], surgit à l’horizon, mais reste à voir si elle inaugurera une saison théâtrale vivante.

Pour l’heure, las du statu quo, j’occupe le théâtre arménien. Voici mes demandes :

1. Que le théâtre arménien adopte une vision audacieuse, reflète notre identité et notre condition d’exilés, et serve de témoignage historique et de commentaire sur la société. Prenons nos distances avec ces comédies et ces farces ineptes qui ont détourné le théâtre arménien. J’ai enduré Tchorekchapti… Sirélis [Mercredi… ma chérie], mais c’est avec peine que j’ai répondu à l’annonce semi-littéraire de Don Juan – un plagiat de Boeing, Boeing sur « le médecin d’une femme » (vous voulez dire « gynécologue » ?) et les « hôtesses de l’air » qu’il courtise parallèlement.
En vérité, j’adore les comédies et les farces – lorsqu’elles sont véritablement comiques et burlesques. Or notre production théâtrale de ces dernières années pourrait conduire un néophyte à penser que le mariage et l’infidélité maritale sont les uniques préoccupations de notre communauté.
J’exagère peut-être – pas tant que ça. Le sujet est d’importance ; le génocide et ses conséquences sont des thèmes récurrents dans les œuvres dramatiques, mais où sont les pièces sur les conflits entre vie et psyché en diaspora ; sur la nostalgie de la terre ancestrale et, à la lumière de l’indépendance de l’Arménie, le mythe du retour ; sur l’appartenance (et la non-appartenance) à une société d’accueil ?
Il y aurait là beaucoup à demander à une forme d’art arménienne, qui n’a jamais été suffisamment développée. Même durant la renaissance (« zartonk ») de la littérature arménienne au 19ème siècle, la censure ottomane réprima le théâtre, tandis que le génocide le rendit quasiment inexistant durant les premières décennies du 20ème siècle. Ce n’est qu’à l’apogée de la diaspora arménienne au Liban que le théâtre devint viable – du moins, jusqu’au déclenchement de la guerre civile.
Il peut à nouveau prospérer en Californie, où une communauté arménienne nombreuse, éduquée et aisée peut soutenir une activité sérieuse. Mais, pour que cela advienne, les dramaturges arméniens doivent prendre conscience du potentiel d’agir collectivement et de créer un théâtre de la diaspora – théâtre qui soit provocateur et pas uniquement soucieux de rentabilité commerciale. Ce faisant, ils pourraient constituer un nouveau cercle littéraire, dans la tradition des écrivains de la revue Méhian [Temple] à Constantinople (aux alentours de 1914), qui s’efforçaient de célébrer l’esprit arménien, et du groupe Menk [Nous] à Paris (vers 1931), qui se colletait à la problématique de l’exil suite au génocide.

2. Que le théâtre arménien en diaspora bénéficie d’un soutien institutionnel. Le théâtre est une entreprise onéreuse, dont le financement ne doit pas être à la charge des artistes, mais des institutions artistiques. Ni l’Association Hamaskaïne, ni l’Association Culturelle Tékéyan ne soutiennent durablement la scène. L’Union Générale Arménienne de Bienfaisance (UGAB) subventionne Ardavazt, mais cette compagnie s’aventure rarement hors des sentiers battus. Une organisation professionnelle, l’Armenian Dramatic Arts Alliance [Union Arménienne des Arts de la scène], attribue tous les deux ans le Prix dramatique William Saroyan (d’un montant substantiel de 10 000 dollars], mais son soutien aux productions se limite à des lectures mises en scène. Pour que le théâtre arménien progresse de façon significative, son financement doit s’accroître de façon exponentielle. Cette ambition est-elle réaliste ? Tout à fait. Il y a dix ans, la communauté arménienne réunit un million de dollars pour que l’Opéra de San Francisco puisse représenter Archak II à six reprises (1). Un montant comparable pourrait financer une compagnie de théâtre bien gérée et verser en retour à la communauté des dividendes culturels durant des années ! Il est grand temps de faire cet investissement.

3. Que le théâtre arménien en diaspora possède un lieu – et des résidents. Comment se fait-il que les Arméniens en Californie aient bâti une foule d’églises, d’écoles et de centres communautaires – mais pas un seul théâtre ? Après tout, un théâtre est le lieu où s’exprime la parole d’une communauté, tant au plan littéral que métaphorique. La diaspora arménienne à Beyrouth (et originaire de cette ville) le sait ; le théâtre Hagop Der Melkonian a alimenté la vie culturelle de cette communauté, durant des années.
Un théâtre ne servirait pas seulement de lieu de rassemblement communautaire ; il pourrait héberger de façon permanente des compagnies en résidence, permettant à leurs membres (acteurs, metteurs en scène, décorateurs et chorégraphes) de se former entre deux productions et de proposer un lieu pour des créations de pièces nouvelles.

4. Que le théâtre arménien en diaspora bénéficie de productions de valeur. J’ai raillé plus haut mises en scène, lumières, costumes et son amateurs. (J’entends par là des rideaux noirs ou des contours peints de portes et de fenêtres, faisant office de toiles de fond, ou bien ces téléphones qui continuent de sonner sur scène, bien après que les acteurs les aient décrochés.) Au risque de me répéter, mes demandes ne seraient pas complètes, si je n’insistais pas sur le professionnalisme concernant les aspects techniques du théâtre. Des décorateurs de talent et des équipes de scène compétentes sont aussi essentielles pour des productions à succès que les dramaturges, les réalisateurs et les acteurs.

5. Que mes demandes soient satisfaites au plus tôt, afin que je puisse cesser cette tâche et pouvoir à nouveau apprécier et profiter du théâtre arménien. Sinon, je me prépare à tenir bon.

NdT

1. Opéra composé en 1868 pour un livret italien par le poète arménien Tovmas R. Terzian, sur une musique de Tigrane Tchoukhadjian (1837-1898). Réécrit dans les années 1930 par les musicologues Alexandre Chahverdian et Lévon Khodjia-Eynatian, sur un nouveau livret dû au réalisateur soviétique Armen Goulakian. Présenté en 2001-2002 à l’Opéra de San Francisco sous les auspices du musicologue Haig Avakian et du dramaturge Gerald Papasian - http://www.armeniapedia.org/index.php?title=Arshak_II_Opera

[Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards, section écriture dramatique (The Farewells) [Les Adieux] et mise en scène (Three Hotels) [Trois hôtels]. Sa toute dernière œuvre est Happy Armenians [Heureux Arméniens]. Il est possible de contacter chaque contributeur de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique hebdomadaire de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions liées à l’art et à la culture arménienne en diaspora.]

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Source : http://asbarez.com/100093/critics-forum-occupy-armenian-theater/
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.