vendredi 13 janvier 2012

Diana Der-Hovanessian / Interview

© Červená Barva Press, 2011


Diana Der-Hovanessian : « J’écris pratiquement chaque jour. »

par Artsvi Bakhchinyan

The Armenian Weekly, 27.12.2011


Née en Nouvelle-Angleterre, poétesse, Diana Der-Hovanessian a enseigné à deux reprises la poésie américaine au titre du programme Fulbright et est l’auteure de plus de vingt-cinq ouvrages de poésie et de traductions. Elle est lauréate du National Endowment for the Arts [Fondation Nationale pour les Arts], de la Poetry Society of America [Société Américaine de Poésie], du Centre de Traduction PEN/Columbia, de la National Writers Union [Union Nationale des Ecrivains], de l’Armenian Writers Union [Union des Ecrivains Arméniens], du Paterson Poetry Center [Centre Paterson de Poésie], des magazines Prairie Schooner et American Scholar, ainsi que du ministère de la Culture de la république d’Arménie.

Parmi les nombreuses pièces écrites par Der-Hovanessian, deux (The Secret of Survival et Growing Up Armenian) [Le Secret de la survie et Une Jeunesse arménienne] ont été portées à la scène et, en 1984 et 1985, présentées dans plusieurs campus universitaires, racontant l’histoire des Arméniens à travers la poésie et la musique. Après 1989, The Secret of Survival, avec Michael Kermoyan, puis avec Vahan Khanzadian, fut présenté à nouveau, afin d’aider les victimes du tremblement de terre en Arménie. Elle intervient en qualité de poétesse et de conférencière sur la poésie américaine, la poésie arménienne en traduction et la littérature des droits de l’homme auprès de nombreuses universités aux Etats-Unis et à l’étranger. Elle préside actuellement le New England Poetry Club.

L’entretien qui suit a été mené par Artsvi Bakhchinyan chez Diana Der-Hovanessian à Cambridge.

- Artsvi Bakhchinyan : Cette année, tu ajoutes trois nouveaux ouvrages à tes publications. A combien en sommes-nous ?
- Diana Der-Hovanessian : Quinze livres personnels et dix volumes de traductions.

- Artsvi Bakhchinyan : Les nouvelles traductions sont compilées dans l’ouvrage Armenian Poetry of Our Time [Poésie arménienne contemporaine]. Et celui-ci débute par de grandes figures du 20ème siècle comme Daniel Varoujan, Siamanto et Tékéyan, pour se poursuivre avec de jeunes poètes contemporains, tels que Vahé Arsen. Considères-tu le fait de traduire comme faisant partie de ton œuvre personnelle ? Y vois-tu une obligation ? Ou s’agit-il d’un moyen d’intégrer la grande poésie que tu admires ?
- Diana Der-Hovanessian : Je répondrai oui à toutes ces questions. Traduire n’est pas aussi amusant que le fait de créer du neuf. Et cela comporte nombre de responsabilités. Mais je me suis lancée, parce qu’il n’existait aucune anthologie contemporaine de poésie arménienne en anglais. Certains poèmes ont été traduits isolément par des poètes autrefois, dont Henry Longfellow. Mais en 1896, travaillant à partir de traductions littérales en prose par des érudits et amis arméniens, Alice Stone Blackwell produisit la première édition en anglais de poèmes arméniens. Puis, en 1917, afin d’aider le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] et attirer l’attention sur le massacre des poètes arméniens en 1915 et le génocide, elle ajouta d’autres poèmes et publia une nouvelle édition.

- Artsvi Bakhchinyan : Alice Stone Blackwell fut une grande amie des Arméniens et une humaniste. Mais elle n’était pas poétesse. A ton avis, ses traductions sont-elles encore valables ?
- Diana Der-Hovanessian : Naturellement, elles sont datées. Elle utilise des tournures du 18ème et du 19ème siècle. Par exemple, elle commence ainsi Le petit lac de Bedros Tourian : « Why dost thou lie in hushed surprise, Thou little lonely mere ? » [Pourquoi cette langueur où tu t’appesantis, Réduit à cette solitude ?] Malheureusement, Julia Ward Howe, qui était elle aussi active (elle présidait l’association The Friends of Armenia [Les Amis de l’Arménie]), ne contribua pas à ces traductions. Or c’était une poétesse réputée.

- Artsvi Bakhchinyan : L’ouvrage d’Alice Stone Blackwell resta longtemps introuvable, je crois. Est-ce pour cela que tu t’es lancée ?
- Diana Der-Hovanessian : Alors que je n’avais pas encore été publiée, tout en éditant de la poésie dans des revues et des journaux, un poète bulgare m’a demandé de travailler avec lui sur une anthologie de la poésie bulgare. Et j’ai répondu : « Non, je ne peux pas faire ça… alors qu’il n’existe pas d’anthologie moderne de poésie arménienne. »

- Artsvi Bakhchinyan : Et tu t’es lancée…
- Diana Der-Hovanessian : J’ai commencé avec mon père. Nous avions déjà réalisé ensemble quelques traductions. La première fois, c’était pour un concert que les Boston Pops donnaient à partir de charakans arméniens pour un ami, le chef d’orchestre Rouben Grégorian. Et la deuxième pour une conférence sur Daniel Varoujan que mon hayrig [père] donnait et où il voulait six poèmes en anglais pour cet événement. Je publiais déjà des poèmes à cette époque… et quand j’ai vu l’effet que produisit Varoujan, je les ai envoyés à l’un de mes éditeurs qui, à mon grand étonnement, garda l’ensemble.

- Artsvi Bakhchinyan : Tu as commencé comme ça ?
- Diana Der-Hovanessian : Non. En fait, une autre éditrice que je connaissais m’invita à déjeuner et me confia qu’elle songeait à créer une page, au Christian Science Monitor, consacrée à des poèmes de littérature étrangère. Elle m’a demandé d’en faire quelques-uns en arménien. Je lui répondis que je connaissais pas assez bien cette langue. C’était il y a longtemps. Alors elle m'a regardée et m'a dit : « Bon, tu es jeune. Apprends ! » Ce que j’ai fait. J’ai suivi tous les cours proposés à Harvard. Et tous ceux de l’Université de Boston. J’ai aussi été beaucoup aidée. Après la mort de mon père, de nombreux amis m’ont adressé des poèmes ou m’en ont lu. Et naturellement mes étudiants en Arménie se sont empressés de rassembler des livres. Et aussi des poètes, qui venaient m’en lire. Le seul livre que j’ai réalisé toute seule a été le volume de Dérian. Je me suis aidée d’un dictionnaire, puis j’ai fait superviser le tout. Pareil pour Koutchak. Chose étrange, je n’ai pas trouvé le dialecte de Koutchak difficile. Il ressemblait au dialecte qu’utilisait ma grand-mère pour me parler. Mais Sayat Nova a été rude. Et le plus intimidant a été Narek, même si je travaillais à partir de traductions arméniennes modernes de l’ancien krapar (arménien classique). Pour la première anthologie, j’ai réalisé le Narek avec l’aide du Hayr Ochagan, prêtre à l’église de la Sainte-Trinité à Cambridge. Quant à l’édition de Narek, les traductions ont été faites avec Tom Samuélian… Il envoyait un chauffeur chaque matin avec des traductions mot à mot réalisées par un prêtre, lorsque j’étais boursière Fulbright à Erevan. Et à mon retour à Boston, le reste a été envoyé par courriel.

- Artsvi Bakhchinyan : Comment choisis-tu les poèmes devant figurer dans une anthologie ?
- Diana Der-Hovanessian : A mon avis, un traducteur réalise souvent un poème qu’il aurait souhaité avoir écrit lui-même. Ou bien il s’agit d’un poème très important, essentiel au plan historique et qui doit être traduit. Par exemple, j’ai dû traduire Bédros Tourian pour la première anthologie, car il est important historiquement… Il fut le premier à employer l’arménien populaire et à écrire sur des thématiques personnelles.

- Artsvi Bakhchinyan : Même si tu n’aimais pas Tourian ?
- Diana Der-Hovanessian : Non, bien que ma mère l’adorait. Il a écrit un grand poème, « Derdountch » [Complainte]. Mes règles en matière de traduction comprennent trois obligations pour le traducteur : 1) le traducteur doit au lecteur le poème que le poète originel a écrit ; 2) le traducteur doit au poète originel la meilleure version possible dans la langue seconde, car la réputation du poète originel est entre ses mains ; le traducteur doit au poème un second souffle de vie dans la langue seconde.

- Artsvi Bakhchinyan : Tu as consacré avec M. Margossian un ouvrage volumineux à Tcharents. Certaines de ces traductions ont été reprises dans un film tourné récemment à Erevan. Tcharents est-il l’un de tes poètes favoris ?
- Diana Der-Hovanessian : Pas au début. Durant les cinq années passées à traduire Tcharents, je rêvais de lui. On pourrait gloser sur ces rêves. Lors de mon premier voyage en Arménie, je travaillais à ce livre… J’ai rencontré ses filles et j’ai passé beaucoup de temps avec Anahid.

- Artsvi Bakhchinyan : Durant un autre voyage, j’ai fait en sorte que tu rencontres Régina Ghazaryan, aujourd’hui disparue, une amie de Tcharents et qui avait caché une partie de ses écrits.
- Diana Der-Hovanessian : Ah oui ! Une rencontre formidable ! Il est important de rencontrer des gens qui connaissent personnellement les auteurs que l’on traduit. J’espère qu’on se souvient de Régina en Arménie.

- Artsvi Bakhchinyan : Un de tes nouveaux livres s’intitule Dancing at the Monastery. Il comporte de nombreux poèmes en prose. Tu as choisi d’abandonner le vers et la rime formelle ?
- Diana Der-Hovanessian : Non. Mon tout dernier manuscrit compte une part plus grande de sonnets, de villanelles, etc.

- Artsvi Bakhchinyan : Et pourtant, ton nouveau livre, qui vient de paraître ce mois-ci aux éditions Cervana Barva, Now I See It, reste fidèle à la forme.
- Diana Der-Hovanessian : En fait, ces poèmes viennent de paraître, mais ont été écrits il y a quelque temps. Mon éditeur, chez Sheep Meadow, a plutôt tendance à reprendre tel ou tel vers libre ou humoristique, quelque étrange qu’en puisse être la forme. Mais dans mes derniers livres, il a laissé passer des passages en vers libres. D’ailleurs, je suis une grande admiratrice de la poésie libre et satirique de Tcharents. J’adore les traduire.

- Artsvi Bakhchinyan : Tu n’as jamais rêvé d’en discuter avec lui ?
- Diana Der-Hovanessian (rires) : Non ! Mais pour revenir aux calligrammes, au 16ème siècle, le poète anglais George Herbert réalisa des poèmes religieux en forme d’autels et d’ailes, et plus récemment, dans les années 1950, au Brésil et en Allemagne, certains artistes ont combiné des mots disséminés sur des affiches et des objets d’art et ont appelé ce mouvement la Poésie concrète.

- Artsvi Bakhchinyan : Parle-moi un peu de tes habitudes d’écriture. Tu écris tous les jours ? Tu réécris ? Conserves-tu d’anciennes versions ? Tu as réalisé récemment un projet avec un poète américain, X.J. Kennedy, intitulé « Where Does a Poem Come from ? » [D’où vient un poème ?] Avez-vous trouvé d’où viennent les poèmes ?
- Diana Der-Hovanessian (rires) : Nous sommes convenus, bien sûr, qu’ils viennent des poètes. Et ils rejoignent les poètes depuis les lieux les plus inattendus : une actualité, le souvenir d’une conversation, le poème de quelqu’un d’autre auquel on aimerait répondre, un rêve. Beaucoup de poèmes se présentent à moi, lorsque je suis à moitié endormie. Alors je me lève pour les écrire. Maintenant… je n’en ai pas connaissance. Mais j’écris pratiquement chaque jour… surtout en les réécrivant. J’en jette la plupart, sinon ma maison serait jonchée de papier. Encore plus que maintenant ! J’écris tout d’abord sur du papier. Puis je tape sur ordinateur et je continue à modifier. Le New England Poetry Club [Club de poésie de Nouvelle-Angleterre] me prend l’essentiel de mon temps : planifier les programmes, mettre en place des jurys de concours, présenter les intervenants, répondre aux courriels. J’espère m’en retirer rapidement. Nous avons un bon vice-président.

- Artsvi Bakhchinyan : Bon, j’espère que le Prix Varoujan et les programmes de traductions que tu as lancés vont continuer ?
- Diana Der-Hovanessian : Moi aussi.

- Artsvi Bakhchinyan : Une dernière question, qu’on a dû souvent te poser : as-tu pensé à écrire tes Mémoires ? Après tout, tu as connu et travaillé avec les plus grands, non seulement dans la poésie arménienne, mais celle du monde entier : Andréi Voznesensky, Bella Akhmadulina, Tomas Tranströmer, Yevgeny Yevtushensko, Czeslaw Milosz, Seamus Heaney.
- Diana Der-Hovanessian (rires) : Hum…

___________

Source : http://www.armenianweekly.com/2011/12/27/diana-der-hovanessian-i-write-almost-every-day/
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.