samedi 28 janvier 2012

Chris Dikian : Vendre des cigarettes près des tramways / Selling Cigs by the Tramways

Enfants réfugiés grecs et arméniens, près d’Athènes (Grèce), en 1923, suite à leur expulsion de la Turquie
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Vendre des cigarettes près des tramways : survivre dans la Grèce occupée par les nazis

par Arthur Hagopian

The Armenian Mirror-Spectator, 21.01.2012


SYDNEY – Sa maison dans la banlieue de Chatswood, dans les hauteurs de Sydney, est à des années-lumière de ce camp délabré en Grèce, où sa famille trouva refuge après les massacres perpétrés par les Turcs en 1915 et où il grandit. Désormais il n’a plus faim, il n’est plus pieds nus.
Mais Chris Dikian porte encore les cicatrices de cette lutte pour la survie qu’il mena, très jeune, durant l’occupation de ce pays par les nazis.
« Phix-Derghouty était un camp fait de cabanes en briques de boue avec des toits en fer blanc, qui accueillit principalement les survivants des massacres, issus de diverses régions d’Arménie Occidentale, » rappelle-t-il. Une rangée de bâtiments en brique rouge s’élevait à la lisière du camp, face à l’usine de chaussures Bata, avec une étendue vide entre les deux.
Des esprits entreprenants transformèrent cette étendue en un vaste marché et centre commercial, où grouillaient boutiques de coiffeurs, forges, conserverie, restaurants, cafés, boulangeries, magasins de produits alimentaires et d’occasion.
Certains avaient même installé des lignes électriques. Les autres, moins chanceux, comme les marchands de fruits et légumes ou les vendeurs de fruits, n’avaient que des lampes à pétrole.
« C’était le cœur du camp, là où le bien et le mal se mêlaient, » se souvient Dikian.
« A la tombée de la nuit, la fumée provenant des échoppes de souvlaki, combinée à l’arôme, emplissait l’air. »
La cabane qui abritait sa famille se trouvait près de ces échoppes. Comme les autres habitations du camp, elle comptait une seule grande pièce servant à tout, avec une réserve où la famille conservait ses précieuses provisions de nourriture : olives, fromage, farine, maïs, huile d’olive.
« Je ne me rappelle pas s’il y avait une cuisine. Mais toutes les odeurs appétissantes émanaient de la porte voisine, où vivait ma grand-mère. Elle était arrivée au Pirée avec sa fille et son fils, et s’était retrouvée dans le camp. Mon grand-père, disait-on, avait été médecin, il avait émigré aux Etats-Unis, ne supportant plus le sultan Abd ul-Hamid II, » ajoute-t-il en gloussant.
Le père de Dikian naquit dans une ville près d’Istanbul dans une riche famille, mais tous ses efforts pour récupérer quelque bien que ce fût s’avérèrent vains.
Dikian raconte comment son père et son oncle furent séparés de la principale caravane de réfugiés et s’enfuirent dans les collines environnantes.
« Ils furent sauvés par des Kurdes et s’intégrèrent à leur communauté comme bergers. Avec leur nouvelle famille kurde d’adoption, ils allaient de lieu en lieu, en quête de pâturages, comme c’est la coutume chez les Kurdes, » explique Dikian.
Mais les deux frères perdent à nouveau la trace l’un de l’autre. L’oncle réussit à retourner en Arménie après des mois d’errance, tandis que son père se retrouve dans un centre de la Croix Rouge et se fraie finalement un chemin vers la Palestine sous mandat, où il s’installa.
Un autre oncle, Léo, s’établit comme vendeur de fruits et légumes et parcourait les rues avec sa marchandise entassée sur une charrette à trois roues.
« Le soir, la lumière inquiétante de la lampe à pétrole, suspendue à un bâton sur la charrette, réveillait en moi des terreurs enfantines, » se souvient Dikian.
Débrouillard et efficace, Léo adorait s’amuser et, un jour, durant l’occupation de la Grèce par les Italiens, il eut l’audace de faire tourner un disque anti-Mussolini sur son gramophone portatif, une incartade qui lui valut un séjour de six mois dans une prison en Crète.
« Il devait être saoul, suppose Dikian. Mais il survécut aux dures conditions d’incarcération et revint, chargé de figues sèches et d’autres fruits, et portant la barbe. »
« L’occupation italienne ne dura pas longtemps. Bientôt, les nazis arrivèrent et, contrairement aux Anglais qui avaient libéré le pays, ils apportèrent avec eux la misère, la faim et les atrocités, » se rappelle-t-il.
Pour lutter contre la famine en temps de guerre, les Allemands instituèrent un système de rationnement alimentaire, mais ce dernier n’apaisa guère les tiraillements d’estomac parmi les réfugiés.
« Avec mon grand-père, je gravissais parfois les collines environnantes, sur les versants desquelles nous pouvions trouver et ramasser des plantes comestibles à cuisiner. Parfois, mon père trimbalait une machine à coudre ou quelque objet de valeur que nous possédions jusque dans des villages isolés et les échangeait contre de l’huile d’olive, de la farine, des olives, du blé, du fromage, tout ce sur quoi il pouvait mettre la main. Mais les moins chanceux s’estimaient heureux, s’ils pouvaient capturer un chien, le cuisiner et le manger. »
Les gens mouraient autour de lui, en permanence.
« Toute la journée, on pouvait voir les camions d’ordures faire leurs rondes et ramasser les cadavres dans les rues, qu’ils embarquaient sans autre cérémonie. »
Même si les résistants grecs ne cessaient de combattre et qu’aucun soldat allemand en vadrouille n’était en sécurité, les représailles étaient sévères : pour chaque soldat tué, les Allemands abattaient dix civils qu’ils raflaient au hasard. A l’occasion, ils portaient la barre à cent.
« L’école fonctionnait par intermittences et nous, les enfants, on avait beaucoup de temps de libre. On se baladait dans les zones connues et moins connues du camp. On nous avertissait de ne pas manger les chocolats enveloppés dans du papier argenté et doré, largués par les avions allemands. Les Allemands étaient libres de nous empoisonner, mais dès que quelqu’un tentait de vendre de l’huile d’olive frelatée, ils le pendaient ! C’était la justice nazie, » ajoute Dikian.
Une des visions les plus mémorables aux alentours du camp fut celle des Juifs portant leurs insignes jaunes. Dikian se rappelle qu’ils étaient peu nombreux, mais que, progressivement, leur nombre s’amenuisa.
Lorsque les Allemands parvinrent à découvrir des caches d’armes, l’enfer se déchaîna.
« Jetant un coup d’œil par notre fenêtre, je vis une fois un homme – probablement un résistant – conduisant des soldats allemands vers une fosse, près de notre cabane, où des armes étaient cachées. Le sang ruisselait sur son visage. Après avoir déterré les armes, les soldats récompensèrent leur informateur d’une balle en pleine tête. »
Un jour, il s’éveille au milieu des cris de la population et l’odeur étouffante du feu.
« Les Allemands s’en vont ! » s’écriaient les habitants, tout heureux.
« C’était vrai, mais avant de partir, ils menèrent une opération de nettoyage, abattant certaines personnes et en regroupant d’autres, dont mon père, vers des wagons. »
Puis ils incendièrent les échoppes à l’aide de leurs lance-flammes. Tandis que la fumée s’élevait dans le ciel, les gens accouraient tels des poulets décapités, tentant de sauver ce qu’ils pouvaient.
« Je me trouvais dans la gare, tenant ma mère par la main. »
« Où emmènent-ils papa ? » lui demandai-je.
« Dieu seul le sait ! », murmura-t-elle.
L’arrivée des troupes britanniques annonça une aube nouvelle d’espoir pour les habitants du camp.
« On sentit, dès le début, qu’ils étaient différents, plus humains que les Allemands, durs et brutaux. Dès que les Tommies, tout sourire, ont installé leur camp, on escaladait les barbelés en leur demandant la charité. Contrairement aux soldats allemands qui pouvaient répondre par des coups quand on leur demandait de la nourriture, les Anglais arrivaient presque toujours à nous trouver quelque chose. »
« George ! George ! », s’écriaient les enfants, dès qu’ils apercevaient un des militaires anglais sortir de son campement. Telle était l’affectueuse appellation qui leur était réservée.
Les soldats, jeunes pour la plupart, adoraient bronzer sur la terrasse de leur état-major. Parfois, ils récompensaient leur fidèle public de biscuits qu’ils lui jetaient.
« On ramassait chaque morceau ! », se souvient Dikian.
Les dimanches étaient à part. Les soldats alignaient les enfants, puis les conduisaient dans leur cantine pour un repas : « Quel luxe inouï ! du thé chaud mélangé à du lait, des betteraves, des œufs sur le plat, de savoureuses tranches de pain, toutes blanches ! »
Peu après, l’oncle de Dikian, Léo, réapparut, cette fois avec une carriole.
« Après avoir discuté, il me plaça à côté de lui et nous partîmes. Il voulait me montrer ce qui existait au-delà des barbelés. Je suis resté quelque temps avec lui en l’aidant dans ses activités farfelues, puis je suis retourné à Phix-Derghouty pour me retrouver chef de famille, après le départ de mon père. »
« Je me suis procuré deux paquets de cigarettes Papastrato et j’ai monté un commerce, les vendant partout où je pouvais, surtout dans les tramways. Tout allait bien jusqu’au jour où j’ai été dévalisé. Alors je me suis mis à vendre des gâteaux, mais les affaires ont flanché, quand j’ai commencé à avoir faim et à les manger. »
« Puis vint ce jour heureux où mon père franchit le seuil – il avait été libéré par les Russes et commençait à échafauder des projets pour nous emmener tous rejoindre sa sœur à Jérusalem. »
Phix-Derghouty fut abandonné – mais jamais oublié. Lorsque Dikian revint pour une visite, des années plus tard, il ne restait plus aucune trace du camp : dans ses cendres, le phénix d’une banlieue flambant neuve, Neos Kosmos, a relevé sa tête d’or.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/012112.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.