dimanche 29 janvier 2012

Hrant Gadarigian - Yerevan to Diyarbekir and Back / Aller-retour Erevan-Diyarbakır (I)

Murailles de Diyarbakır, Turquie
© Gerry Lynch, 2003 – http://commons.wikimedia.org


Aller-retour Erevan-Diyarbakır : refaire le lien avec un passé en voie de disparition (I)

par Hrant Gadariguian

Hetq, 28.10.2011


La semaine dernière, accompagné de deux amis, nous sautons dans une jeep japonaise et quittons Erevan pour la réouverture de l’église apostolique arménienne Sourp Kirakos à Diyarbakır, en Turquie.
L’unique raison pour laquelle je précise que la jeep est de fabrication japonaise est que le volant se trouve du côté droit. Ce qui ne fut pas sans étonner les curieux, tandis que nous nous frayions notre chemin à travers les montagnes et les vallées d’Anatolie orientale.
Même si j’ai déjà voyagé en Turquie (Istanbul, Ankara, Van), ce fut toujours par avion. Là, j’ai une chance d’observer la population et le paysage de près et par moi-même.

La Turquie par le Djavakh

Etant donné que la Turquie refuse d’ouvrir sa frontière avec l’Arménie, nous devons tout d’abord nous diriger vers la Géorgie et sa frontière commune avec la Turquie à Possof.
Nous voyageons à travers la région arménienne du Djavakh, nous arrêtant pour quelques séances de gouttes pour notre chauffeur, un photo-journaliste franco-arménien, à Akhalkalak.
Des habitants font cercle et nous demandent qui nous sommes et vers où nous nous dirigeons. Ils relèvent que l’arménien occidental que nous parlons leur rappelle leur dialecte, étant donné que beaucoup, dans cette région, font remonter leurs racines à Erzeroum.
Il existe une frontière toute proche avec la Turquie à Akhalkalak, mais elle aussi est fermée. Les Arméniens du lieu ne peuvent nous en dire la raison.
Nous traversons la ville plus importante d’Akhaltskha, puis nous escaladons les montagnes jusqu’à Possof. Les choses se passent sans incidents, jusqu’à ce que les douaniers turcs nous informent que la jeep doit être inspectée. Ils procèdent à une fouille minutieuse ; mon ami Max m’apprend que c’est la première inspection à laquelle il est soumis, depuis ses nombreux voyages en Turquie par cette même route.
Au feu vert, nous prenons le volant dans l’obscurité qui gagne et contournons la vieille ville fortifiée de Kars, ainsi que le champ de bataille de Sarikamich, site d’une bataille, lors de la Première Guerre mondiale, entre les armées ottomane et russe.

Erzeroum : un quartier arménien dans la Vieille ville

Epuisés, les yeux troubles, nous atteignons enfin Erzeroum tard ce soir là et avons la chance d’obtenir une chambre pour nous trois dans le dortoir local réservé aux enseignants et aux éducateurs turcs de passage.
Je mentionne au passage que le troisième membre du groupe est Khatchik, ancien Arménien d’Istanbul parti s’installer en Arménie, il y a vingt ans. Il fera pour nous office d’utile traducteur, mon turc étant, au mieux, rudimentaire.
Lorsque nous nous réveillons le lendemain matin, la ville est recouverte d’un manteau de neige. Elle tombe encore, lorsque nous nous dirigeons vers la cafétéria du dortoir pour un petit-déjeuner composé d’olives, de fromage et de thé. Ce dernier breuvage est un produit de base dans les régions orientales de la Turquie, servi dans de petits verres cylindriques.
Heureusement, Max a aussi amené de son côté une petite cafetière qui s’avère des plus précieuse pour un adepte du café matinal comme moi.
Avant de quitter les lieux, Max nous conduit vers un ancien quartier d’Erzeroum, fait de bâtiments en pierres à moitié en ruines. Il a visité l’endroit auparavant, lors d’un précédent voyage. Il s’agit, nous dit-il, d’un ancien quartier arménien.
A l’heure actuelle, il est prévu que tout ce quartier soit rasé par la mairie d’Erzeroum. Ceux qui vivent encore là sont dédommagés par les autorités locales.
Nous nous baladons avec Khatchik dans les rues vides, essayant de ne pas prendre froid, tandis que Max, toujours intrépide, disparaît dans un coin, en quête de sa prochaine grande photo.

Direction le sud, vers Bingöl et Diyarbakır

Après une heure ou deux, nous nous engouffrons dans notre véhicule et prenons la route du sud, au sortir d’Erzeroum. Notre prochaine étape : Bingöl. La route qui monte à travers les montagnes s’avère traîtresse, du fait de l’enneigement. Des chantiers intermittents rendent le passage encore plus difficile.
La neige diminue enfin, tandis que nous nous approchons de la petite ville de Bingöl – thème du célèbre chant mélancolique, mêlant plainte et perte, qui débute par ce vers « Chère sœur, indique-moi le chemin de Bingöl… ».
Nous nous arrêtons pour trouver de quoi manger dans cette commune peuplée en très grande majorité de Kurdes. Max veut aussi s’acheter une paire de chaussures bon marché. Celles qu’il portait à Erzeroum sont toutes mouillées à cause des rues détrempées. Mais bon - à quoi s’attend-il ? - les semelles sont déjà trouées…
Le paysage se mue en une série de vallées pour la plupart dépourvues d’arbres et de collines vallonnées. Les étendues sont vastes et panoramiques. Un paradis perdu ?
Un peu d’étymologie concernant le nom. Suite aux conquêtes arabes au 7ème siècle, la tribu arabe des Bekr occupa cette région, qui prit le nom de Diyar-ı Bekir (terres de la tribu des Bekr). En 1937, Atatürk rebaptisa la ville Diyarbakır, qui demeure son nom actuel.
C’est la capitale non officielle des régions kurdes de la Turquie, avec une population de plus de 800 000 habitants.
Quant à savoir pourquoi les Arméniens appellent la ville Tigranakert [Digranagerd], cela reste un mystère. J’ai lu dans Wikipedia que les historiens arméniens ont un jour proposé comme théorie que la ville occupe le site d’une ancienne ville arménienne homonyme et qu’au 19ème siècle, les habitants arméniens employaient ce nom. Mes lecteurs lanceront peut-être d’autres hypothèses.
Nous obtenons une chambre dans un hôtel au bas d’une étroite ruelle à l’écart de la place principale, dans la ville ancienne. Cette ruelle est si étroite qu’un athlète pourrait sauter de la fenêtre de notre hôtel dans celle de l’hôtel d’en face.

Dans la ville sur le Tigre

On est mercredi, le 19 [octobre]. Nous remarquons déjà des Arméniens venus d’Istanbul et d’ailleurs déambulant dans les rues de la vieille ville. Je veux dire, même pour un œil peu exercé, eux et nous, sortant du lot.
Max, qui trimbale sa caméra avec son objectif proéminent, aimante constamment les gamins des rues en quête d’aumône. Des gamins âgés de 5 à 8 ou 9 ans, tout au plus.
« Hello ! », « English, English ! » ou « Money, please ! » : voilà quelques-unes des phrases que ces gosses emploient en s’approchant. Ils les ont probablement apprises de gamins plus âgés, qui travaillent maintenant dans les stands du marché comme porteurs ou dans les salons de thé comme serveurs. Mais je remarque d’autres gamins très jeunes, transportant dans des chariots en bois tout un tas d’objets à travers les rues pavées.
Après nous être enregistrés, nous nous frayons un chemin vers le quartier où se trouve Sourp Kirakos. Max est à nouveau aux aguets pour quelques photos de choix et les habitants des lieux semblent répondre à ses demandes pour être filmés. Beaucoup l’invitent dans leurs cours intérieures, lorsqu’il pointe son nez dans chaque porte ouverte.
Nous tombons sur l’église orthodoxe syriaque et entrons dans un vaste jardin. Nous y rencontrons des Arméniennes qui ont voyagé depuis la ville syrienne de Khamichli, sur la frontière turque, pour les festivités prévues à l’église.
Nous discutons avec un Arménien quinquagénaire, né à Diyarbakır, mais qui vit maintenant à Istanbul. En fait, la plupart des gens à qui nous parlons nous disent qu’il ne reste tout au plus qu’une poignée d’Arméniens, la plupart âgés, dans la ville. Deux font office de gardiens à l’église chaldéenne.
Puis c’est à l’extérieur de Sourp Kirakos que nous croisons Aram, le gardien du lieu. Il nous apprend qu’il est Arménien d’un côté de sa famille. Je ne me rappelle plus laquelle. Quadragénaire énergique, affable, Aram supervise la préparation de la re-consécration de l’église, prévue samedi, et de l’office religieux dominical.
Beaucoup reste encore à faire. Des matériaux de construction jonchent la cour de l’église. Aram nous assure que des ouvriers locaux seront engagés pour tout nettoyer à temps.

Lice – Des Arméniens islamisés et une église en ruines

Avant notre départ, Max demande à Aram s’il peut nous indiquer la direction de villages avoisinants où des Arméniens islamisés sont censés habiter. Il nous répond qu’il en existe beaucoup et promet de nous fournir des détails et quelques contacts.
Fidèle à sa parole, le lendemain, nous sommes accostés par un parent d’Aram qui propose de nous conduire vers plusieurs villages près de la ville de Lice, à mi-chemin de la voie express séparant Diyarbakır de Bingöl.
Nous y faisons la connaissance de plusieurs Arméniens « kurdisés », qui nous apprennent que leurs grands-parents ou arrière-grands-parents, principalement du côté maternel, étaient en fait Arméniens. Les habitants de ces lieux sont les descendants de jeunes Arméniennes enlevées lors des massacres et mariées de force.
Telle est l’étendue de leur identité arménienne – peu de choses ont été transmises au fil des générations. Il n’était guère prudent de s’identifier en tant qu’Arménien durant une période où la jeune république de Turquie s’embarquait sur une politique étatique de consolidation nationale.
Ces « Arméniens » que nous rencontrons sur notre chemin semblent mal à l’aise, lorsqu’ils évoquent devant nous ces questions en présence de leurs voisins kurdes. Ce n’est que lorsque nous prenons nos distances vis-à-vis du groupe plus large qu’ils se confient à nous.
On sent quand même que quelque chose diffère dans leurs manières. Ils sont animés et expressifs, même la femme, en présence de trois étrangers qui entrent dans leur monde rural restreint.
Lorsque nous leur apprenons que nous venons d’Arménie, ils nous interrogent et demandent même à savoir à quoi ressemble « Jerevan ».
Le parent d’Aram nous escorte vers un édifice en ruines qui ressemble de près à une église arménienne, au sommet d’une colline. Son nom et son histoire sont un mystère, même pour lui. Tout ce qu’il peut nous dire, c’est que la région s’enorgueillissait jadis d’une importante présence arménienne. Il n’en reste aujourd’hui que quelques traces, si tant est.
Nous repartons à Diyarbakır, laissant derrière nous nos compatriotes redécouverts, sans les oublier.

Mardin : une forteresse montagneuse

Le lendemain, nous décidons de gagner le sud, vers l’ancienne ville de Mardin, perché sur une montagne rocheuse surplombant les plaines au nord de la Syrie.
En 1915-1916, les chrétiens arabes, assyriens/syriaques et arméniens de toutes confessions furent massacrés ou déportés. Plus aucun Arménien ne vit, dit-on, à Mardin aujourd’hui.
La ville se compose d’un ensemble de terrasses ascendantes et de rues étroites avec des passages menant au niveau suivant. Eparpillés dans les ruelles, des artisans exercent leur négoce dans de petites échoppes – menuisiers, ferblantiers, bijoutiers, forgerons… La vieille ville tout entière est une mosaïque embrouillée de maisons, de magasins, de mosquées et d’églises – ces dernières étant principalement syriaques orthodoxes.
L’église arménienne Sourp Kévork [Saint-Georges] existe néanmoins toujours à Dérik, un district à l’ouest de la province de Mardin. En 2006, Monseigneur Mesrop Mutafian, Patriarche arménien d’Istanbul, visita cette église et s’entretint avec les trois derniers Arméniens qui y vivaient alors – Kévork, Naif et sa femme Serpouhie, Demirci. Sont-ils toujours là ? N’y étant jamais allés, nous ne pouvons le dire.

Sourp Kirakos : quel avenir attend l’église ?

Samedi, jour de la re-consécration de l’église Sourp Kirakos, datant du 16ème siècle et restaurée, il n’y a plus de places assises. Sont présents dignitaires locaux, ecclésiastiques de haut rang et autres invités, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Arménie et le dirigeant du parti Héritage, Raffi Hovannissian, l’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, Francis Ricciardione, le porte-parole du Patriarcat grec orthodoxe, basé à Istanbul, Dosithéos Anagnostopoulos, le vicaire patriarcal de l’Eglise syriaque orthodoxe à Istanbul, Yusuf Çetin, le maire de Diyarbakır, Osman Baydemir, et celui de Sur, Abdullah Demirbaş.
Tout autour de Sourp Kirakos, les organisateurs de la manifestation ont installé plusieurs panneaux illustrant la présence des Arméniens à Diyarbakır, autrefois. Les illustrations et le texte rappellent aux visiteurs que les Arméniens jouèrent un rôle de premier plan dans les arts et le commerce et dans d’autres secteurs.
Je prends un prospectus intitulé « A quoi ressemblait Diyarbakır en 1869 ? ». La population de la ville se répartissait en fonction de la religion pratiquée. Sur une population totale de 21 372 âmes, 6 853 relevaient de l’Eglise apostolique arménienne et 831 étaient des catholiques arméniens. Un tiers des habitants étaient donc arméniens. 9 814 sont enregistrés en tant que musulmans, sans que leur nationalité ne soit précisée. Le reste se composait d’Assyriens, de catholiques assyriens, de Chaldéens, de Grecs, de protestants et de Juifs.
Le prospectus relève qu’il existait quatre écoles arméniennes et quatre cimetières chrétiens. Il n’en subsiste plus aucune trace aujourd’hui. Si je me souviens bien, une des affiches précisait que l’université de Dicle, dans la banlieue est de Diyarbakır, est bâtie sur le site d’un ancien village arménien.
Dimanche, l’office divin est célébré à Sourp Kirakos pour la première fois depuis plus de trente ans.
Durant la Première Guerre mondiale, l’église fut réquisitionnée par l’armée allemande en tant que centre de commandement. Elle servit de dépôt de vêtements pour la Sümerbank, propriété de l’Etat, jusqu’en 1950. L’église fut ensuite restituée à la communauté arménienne, après un long combat juridique.
Durant les décennies suivantes, l’église tomba en désuétude et se dégrada, la communauté arménienne déclinant en nombre. Beaucoup partirent à Istanbul ou plus loin encore. Certains ont fait le voyage retour dans leur ville d’attache, juste pour être présents à la réouverture de l’église.
Il s’agit d’un édifice massif couvrant 3 200 mètres carrés, pouvant accueillir 3 000 personnes. Qui va s’en servir (il ne reste plus aucun Arménien à Diyarbakır) et pour quel usage ? La question reste ouverte.

(à suivre)

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Source : http://hetq.am/eng/articles/5832/yerevan-to-diyarbekir-and-back-reconnecting-with-a-fading-past.html
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.