samedi 28 janvier 2012

Les Arméniens d'Abkhazie, objectif : plurilinguisme / Gli armeni d'Abkhazia, obiettivo plurilinguismo

Carte de l’Abkhazie, octobre 2008
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Les Arméniens d’Abkhazie – objectif : plurilinguisme

par Giorgio Comai

www.balcanicaucaso.org


[A la maison, ils parlent une variante de l’arménien occidental, l’arménien hamchène. A l’école, ils étudient l’arménien oriental parlé à Erevan. Pour les autorités de Soukoumi, ils devront parler l’abkhaze dans quelques années. Mais la majeure partie d’entre eux préfère pour l’heure le russe. Entretien avec Sourèn Kersélian, ex-président de la communauté arménienne en Abkhazie.]

- Giorgio Comai : La communauté arménienne est l’une des plus importantes de l’Abkhazie d’aujourd’hui. Selon les dernières données fournies par le Bureau des Statistiques de Soukhoumi pour 2003 (données contestées, en attente des chiffres tout autant discutés, relatifs au recensement de cette année [2011]), il s’agit d’environ 45 000 personnes, soit 15 % de la population. Selon d’autres estimations, ils représenteraient au contraire plus de 20 %. Quelles sont les principales activités de votre organisation qui représente la communauté arménienne en Abkhazie ?
- Sourèn Kersélian : Enseignement, culture, sport, soutien aux familles arméniennes, un mouvement de jeunesse… Tout ce dont une organisation sociale doit s’occuper. Nous ne sommes pas une organisation politique.

- Giorgio Comai : Vous avez commencé par le mot « enseignement »… Quelle est la situation, de ce point de vue ?
- Sourèn Kersélian : En Abkhazie, il existe environ 8 000 élèves de nationalité arménienne – ce sont des chiffres approximatifs -, parmi lesquels 2 000 étudient dans l’une des 32 écoles arméniennes présentes dans la république, tandis que les autres vont dans les écoles russes. Ce sont toutes des écoles publiques. La plupart de ces écoles arméniennes comptent les onze niveaux du cursus d’enseignement, certaines moins, neuf ou quatre niveaux dans les villages plus petits où il y a peu d’habitants.
Dans les villes, même là où se trouvent des écoles arméniennes, les parents commencent à penser qu’il vaut mieux envoyer les enfants dans les écoles russes. Nous voudrions que cela change, que de plus en plus d’enfants étudient dans des écoles arméniennes.
Mais il y a tant de problèmes ! Les manuels ne sont pas publiés ici, on nous les envoie d’Arménie, par voie aérienne à Adler (l’aéroport situé entre Sotchi et la frontière avec l’Abkhazie – Ndlr). Et puis il y a le problème du manque de personnels, l’âge moyen des enseignants est de plus en plus élevé. Voilà pourquoi, dans certaines disciplines, nous sommes obligés de recourir à des enseignants russes.

- Giorgio Comai : Pourquoi les gens préfèrent-ils souvent envoyer leurs enfants dans les écoles russes ?
- Sourèn Kersélian : La raison est simple. Tout près d’ici, il y a un grand et solide pays, la Russie. Là existent de nombreuses possibilités pour poursuivre ses études et trouver du travail. Les parents pensent que les enfants qui ont reçu une éducation en russe auront une vie plus facile, soit qu’ils doivent travailler, soit qu’ils décident de continuer leurs études.

- Giorgio Comai : Quels sont les contacts avec l’Arménie ?
- Sourèn Kersélian : Il existe des contacts, des échanges, nous envoyons des jeunes ou des enseignants faire des cours de mise à niveau. Mais, du fait du manque de routes, il faut recourir à l’avion. Et un vol d’Adler à Moscou coûte moitié moins cher qu’un vol à Erevan, même si Erevan est bien plus proche.

- Giorgio Comai : Les Arméniens d’Abkhazie ne parlent pourtant pas la même langue usitée aujourd’hui à Erevan, mais l’arménien hamchène…
- Sourèn Kersélian : Il existe deux langues littéraires arméniennes, l’arménien oriental et l’arménien occidental. Les Arméniens qui vivent dans l’Arménie contemporaine parlent l’arménien oriental, alors que les Arméniens abkhazes parlent l’arménien hamchène, une variante de l’arménien occidental, qui s’en différencie du reste sensiblement.
Cela est dû au fait que, mille ans durant, les Hamchènes ont vécu séparément des autres Arméniens, dans la partie septentrionale de la Turquie actuelle, entre Batoumi et Trabzon. Aujourd’hui y vivent les Hemchenlis, des Arméniens islamisés. Ils parlent pratiquement leur langue… Nous vivons séparés depuis plus d’un siècle, ce qui fait qu’il y a des différences, mais dans les faits la langue est la même. Les Turcs les appellent Hemchyli et ne les reconnaissent pas comme Arméniens… Mais eux, même s’ils ont changé de nom, sont conscients de leurs racines.

- Giorgio Comai : Donc, les Arméniens d’Abkhazie parlent à la maison l’arménien hamchène, tandis qu’à l’école ils étudient l’arménien oriental, celui d’Erevan ?
- Sourèn Kersélian : Oui. Ce qui fait que lorsque nos enfants vont à l’école, dans la pratique c’est comme s’ils apprenaient une langue étrangère. Ils n’étudient pas dans la langue parlée à la maison, mais dans l’arménien littéraire oriental. Evidemment, avec le temps, nous avons commencé à utiliser de plus en plus de mots issus de l’arménien oriental, y compris dans la vie quotidienne, car nos journaux et nos revues sont aussi dans cette langue. Aujourd’hui, en Abkhazie, on capte par satellite six chaînes arméniennes. Parmi lesquelles certaines diffusent aussi en arménien occidental, très répandu parmi les Arméniens de la diaspora qui proviennent en grande partie des territoires de la Turquie actuelle. D’autre part, nombre de grands auteurs arméniens ont écrit en arménien occidental.

- Giorgio Comai : Les autorités de Soukhoumi ont approuvé, il y a deux ans, une loi sur la langue officielle, qui rend obligatoire la connaissance de la langue abkhaze dans de nombreux domaines, par exemple pour ceux qui veulent travailler dans la fonction publique, d’ici 2015. Vu le niveau actuel de connaissance de la langue parmi les non Abkhazes qui habitent ici, il semble difficile d’appliquer cette loi, en particulier avec les délais actuellement en vigueur…
- Sourèn Kersélian : Je pense qu’une loi pour sauvegarder la langue abkhaze est nécessaire, car si nous voulons construire un Etat abkhaze – et nous voulons le construire, car sinon jamais nous n’aurions livré cette guerre à un tel prix pour ne pas permettre aux Abkhazes de construire leur Etat – c’est nécessaire.
Et les habitants de l’Abkhazie doivent comprendre cela. J’estime que pour un habitant de France ou d’Italie il ne viendrait jamais à l’esprit que l’on puisse vivre dans un pays sans savoir la langue de son Etat. Quand je pense au fait que les Russes ont vécu durant des dizaines d’années dans les pays baltes sans jamais étudier la langue locale… En fait, ce comportement ne me semble pas très correct.
Cette loi vise à soutenir le développement et la diffusion de cette langue, mais cet objectif doit être à long terme. De notre côté, les Arméniens, personne ne se plaint de ce point de vue. Nous voulons que nos enfants apprennent l’abkhaze, d’ailleurs ils l’étudient aussi dans les écoles arméniennes. Mais pas suffisamment. Si nos enfants vivent ici sans étudier l’abkhaze, dans 15 ou 20 ans ils auront des problèmes. Par exemple, ils ne pourront pas travailler dans les institutions de l’Etat.

- Giorgio Comai : Et pourtant, aujourd’hui, en Abkhazie, la langue la plus répandue est sans aucun doute le russe. Pratiquement tout le monde le parle.
- Sourèn Kersélian : A la base, l’Abkhazie est une terre multinationale où tout le monde parle le russe. Mais je crois qu’il est important de développer la langue abkhaze, dans la pratique et pas seulement sur le papier. C’est sûr, il est plus facile apparemment de dire « Nous parlons tous russe » et de ne pas se casser la tête avec toutes ces questions. Mais il faut aussi penser autrement. Lorsque, par exemple, nous cueillons une fleur et que nous la conservons dans un livre, c’est parce que nous prenons en compte son importance et sa beauté. La langue ne serait-elle pas un précieux héritage de l’humanité tout entière ?
Tous ceux qui soutiennent l’Abkhazie doivent soutenir aussi le développement de la langue de tout un peuple, lequel a réussi à survivre à travers les siècles, dans des conditions souvent difficiles. Si aujourd’hui on renonce à l’abkhaze, demain ce sera le tour d’une autre langue, puis de l’arménien, et peut-être, un jour, viendra le tour de l’italien.
Pour ce qui concerne la mise en application de la loi sur la langue officielle, il faut néanmoins prendre en compte un délai réaliste. Si nous commençons avec ce programme de soutien à l’abkhaze avec les enfants qui sont aujourd’hui à l’école maternelle – et que ces derniers continuent de l’étudier durant tout leur cursus – à la fin ils parleront abkhaze. Mais ceci n’adviendra que dans 15 ou 20 ans… Et il sera légitime de demander à cette génération la connaissance de l’abkhaze.

- Giorgio Comai : Ce qui veut dire que vos enfants parleront arménien hamchène, arménien oriental, abkhaze, russe et probablement une langue étrangère, comme l’anglais ?
- Sourèn Kersélian : En Europe, le plurilinguisme, la capacité de parler deux ou trois langues, est une chose normale. Il en va de même dans une grande partie de l’Asie.
A condition que la méthode soit juste, la capacité de parler quatre langues peut être une chose normale ; cela me paraît complètement faisable. Comme dans d’autres pays. Par exemple, en Belgique, beaucoup de gens parlent flamand, français, allemand et anglais… quatre langues.
Le plurilinguisme est important ; l’important est de sauver sa propre langue.

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Abkhazia/Gli-armeni-d-Abkhazia-obiettivo-plurilinguismo-106982
Article publié le 16.11.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 01.2012.