jeudi 12 janvier 2012

Louis M. Najarian

© Govdoon Youth of America, 2001


Des plaines de Govdoun aux montagnes d’Ushbeg

par Louis M. Najarian

The Armenian Mirror-Spectator, 09.12.2011


En septembre 2011, Elenne, mon épouse, et moi avons participé à un pèlerinage en Arménie historique (Anatolie) avec Armen Aroyan. Aroyan est une encyclopédie sur les villages et la vie en Arménie historique au 20ème siècle. Lorsque l’on voyage avec lui et d’autres pèlerins vers des cités et des villages d’où sont issus nos parents et grands-parents, l’on vit une odyssée à travers le passé, à la fois instructive et amère. L’on apprécie bien évidemment la richesse de notre héritage et de notre culture, dont la religion, l’art, la musique, la littérature, l’architecture, le commerce et en particulier le degré le plus haut de civilisation à cette époque. Comme dit Aroyan, chacun achève le pèlerinage avec une vision agrandie de son identité ethnique.

Il s’agissait de mon troisième voyage à Govdoun, le village de mes grands-parents avec qui j’ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans. Govdoun est un village situé à environ vingt kilomètres à l’est de Sivas, l’ancienne capitale Sébastia. A l’époque de mes grands-parents, deux cent cinquante familles arméniennes et seulement trois familles turques vivaient à Govdoun. Le village est situé sur les plaines longeant la rivière Alice, juxtaposé à une rangée de montagnes qui procure un sol fertile pour cultiver le blé, occupation essentielle jadis comme aujourd’hui. Cette visite fut la plus intéressante, car j’ai marché dans les rues non pavées du village et peu de choses ont changé depuis l’époque de mes grands-parents. L’église Sourp Garabed [Saint Jean Précurseur], où ils se marièrent, existe encore, mais elle sert malheureusement de grange. Grâce à une carte dessinée par un ancien villageois arménien, nous avons localisé les fondations de la maison des Mikaélian (famille de ma grand-mère). Il existe beaucoup de maisons abandonnées, réduites à de simples murs sans toits ou à quelques fondations. Depuis le tournant du siècle dernier, une famille turque vit toujours dans une maison qui appartenait originairement à des Arméniens et ils se souviennent encore de Mourad Pacha, cet Arménien qui combattit pour la liberté. Aujourd’hui, les vingt-cinq familles turques restantes ont été déplacées des régions orientales de la Turquie, afin d’exploiter ce sol fertile. Ces gens se montrèrent hospitaliers, lorsqu’ils apprirent notre histoire. Ils nous précisèrent que les familles qui survécurent au génocide et partirent à Istanbul envisagèrent de regagner Govdoun jusqu’aux années 1950, mais qu’aucune ne l’a fait à ce jour. Je fus accueilli un matin dans la maison d’une des familles turques actuelles. La disposition de la maison était la même que celle de mes grands-parents : trois pièces, l’une servant à la fois de cuisine et de salon, la seconde de chambre à coucher et la troisième réservée aux animaux. Les toilettes se trouvent à l’extérieur. Ils sont agriculteurs, fabriquent leur propre pain et vivent une existence simple, guère différente de celle de mes grands-parents.

Elenne et moi avons visité une seconde fois le village d’Ushbeg, près de la ville de Chemishkezeg, d’où la famille de son père et de sa mère émigrèrent. Lors de notre visite en 2004, nous ne trouvâmes que deux foyers, avec des objets provenant d’une église près de la maison, mais rien qui ressemblât à un village. Tandis que nous partions cette fois-ci, deux femmes s’approchèrent de nous, originaires toutes deux du village d’Ushbeg, mais installées depuis à Istanbul. L’une de ces femmes nous précisa que sa grand-mère était arménienne et proposa de nous montrer où se trouvait l’église. Même Aroyan fut étonné, car ceci était chose nouvelle pour lui. Après avoir gravi une heure durant la colline, cette femme nous indiqua les fondations des maisons, l’une après l’autre, disant : « Ermeni, Ermeni ! » (anciennes maisons d’Arméniens). Au sommet de la colline, au bord de l’escarpement, se trouvait la muraille encore présente, qui entourait l’ancienne église. Lorsque nous fîmes demi-tour, descendant une longue route sinueuse, face à nous se dressa le fameux rocher de Chemishkezeg, connu sous le nom de Mournayi Kar. Le père d’Elenne possédait des images de ce rocher, qui symbolisait le village, lorsqu’il y jouait enfant. Ce fut un moment d’émotion de se retrouver là où son père, ses tantes, ses oncles et ses cousins vécurent et jouèrent. Elenne entendit souvent parler du village en haut de la montagne, Ots Quig, où ils se rendaient durant les chauds étés. Notre guide turc nous ayant communiqué le nouveau nom du village, nous parcourûmes les sept kilomètres et nous découvrîmes le village estival de son père avec une église.

Moments inespérés, mais d’élection, tous suscités par Aroyan. Féru d’histoire arménienne, je suis conscient de notre tumultueux passé historique. Si nos parents et nos grands-parents rêvèrent d’une Arménie libre et indépendante, qui est maintenant une réalité, l’on se prend encore à rêver à l’avenir de notre patrie historique. Mais je continue à me poser la question : tous ces gens si intelligents et talentueux, comment tout cela est-il arrivé ?

[Psychiatre, le docteur Louis M. Najarian exerce à Manhasset, New Jersey.]

NdT

Sur Govdoun, voir Vahan Hambartsumian, Village World (Kiughashkharh) : An Historical and Cultural Study of Govdoon, Govdoon Youth of America, 2001, 205 p.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/2011/12/09/from-the-plains-of-govdoon-to-the-mountains-of-ushbeg/
Traduction : © Georges Festa – 01.2012