mercredi 18 janvier 2012

Lucine Kasbarian - Elixir in Exile / Elixir en exil

Souk d’Alep, Syrie – novembre 2005
© commons.wikimedia.org


Elixir en exil

par Lucine Kasbarian

Hetq, 14.12.2011


[Si Ponce De León a pu partir en quête de la fontaine de Jouvence, une fille d’Arménie pourra-t-elle démystifier l’insaisissable iskiri hayat ?]

Dans la maison de mes parents au New Jersey se dissimule un liquide extraordinaire, que contient une carafe en verre en forme de lampe d’Aladin.

Couleur cornaline et à l’odeur épicée, musquée, qui vous transporte, ce liquide exotique semble voué à servir de parfum plutôt que d’être consommé à la manière d’un breuvage.

Ce même liquide n’émerge de son cabinet que pour être présenté avec mille précautions à d’honorables hôtes ou comme remède populaire pour quelque étrange maladie.

Découvrons le rare et précieux iskiri hayat. Signifiant en persan « élixir de vie », ce fortifiant constitue une source de curiosité et d’admiration depuis mon enfance – une clé codée renvoyant à un passé fascinant.

Le mot iskir est une variante dialectale (corruption en turc) du persan iksir [élixir]. Hayat signifie « vie » en persan et en arabe. Et à en juger par la vénération avec laquelle ce breuvage était évoqué et manipulé lorsque j’étais enfant, j’étais convaincue que l’iskiri hayat possédait des propriétés mystiques.

Dédé (mon grand-père paternel) savait que nos ancêtres arméniens concoctaient cette liqueur dans leur terre d’origine, mais guère plus – sinon qu’une seule bouffée avait le pouvoir de faire revenir d’exil celui qui l’inhalait dans notre province originelle de Tigranakert (l’actuelle Diyarbakir, en Turquie).

Un jour, je jetai un coup d’œil sur les ingrédients bruts, protégés chacun dans un sachet en tissu attaché par une ficelle. Certains – qui ressemblaient à des touffes de crin de cheval ou à une grappe de raisins pétrifiés – auraient fort bien pu peupler la besace d’un sorcier. Lorsque je fus suffisamment grande, Hairig (mon père) me débita les vingt ingrédients en des termes empreints de respect : amladj, kadi oti, koursi kadjar… Egrenés à la suite, ils résonnaient telle une incantation. En fait, devenue adulte, je découvris que Hairig regrettait de ne pas avoir questionné davantage Dédé sur « les médicaments » - terme sous lequel Dédé désignait herbes et épices, dont l’iskiri hayat.

Lors de sa dernière visite à Beyrouth dans les années 1950, Dédé revint avec un paquet d’ingrédients que lui avait remis Manouch, une de ses trois sœurs. Illettrée, elle convainquit son neveu, Vahan Dadoyan, d’écrire sous sa dictée en arménien le nom de chaque ingrédient sur une étiquette, laquelle serait ensuite apposée sur chacun d’eux. Comme cela était coutumier pour cette génération, les femmes savaient par cœur les recettes et dosaient les ingrédients atchki tchapov (à vue d’œil). Manouch ne prit donc aucune mesure.

Heureusement, Dédé possédait un mélange séché d’ingrédients déjà combinés. Nous ignorons où il se le procura, mais Hairig, dès les années 1950, s’en servit plusieurs fois pour fabriquer cette boisson. Aujourd’hui, la quantité dont nous disposons est peu abondante et le potentiel de ce mélange d’herbes, de racines et d’épices réduit. Il ne reste plus qu’une seule bouteille d’iskiri hayat. Ce qui ne fit que déterminer davantage Hairig à décoder et recréer la recette familiale de l’iskiri hayat.

Comment mon père, au 21ème siècle et loin de sa terre ancestrale, pouvait-il reconstituer la recette, alors qu’il ignorait jusqu’à l’équivalent anglais des noms de certains de ces ingrédients au son captivant, et quelle quantité préparer de chaque ingrédient ?

Malheureusement, à l’instar du mélange d’épices et d’herbes intervenant dans cette sublime concoction, les noms de nombreux ingrédients sont probablement des combinaisons de langues parlées le long de la Route de la soie, parmi lesquelles le dialecte arménien de Tigranakert, l’arabe, l’arménien occidental, le kurde, le turc et peut-être même le néo-arménien chaldéen. Même pour quelqu’un comme mon père né en Amérique, familier du dialecte de Tigranakert et possédant plus d’une dizaine de dictionnaires relatifs à ces langues, tenter de donner un sens à certains noms fut problématique.

Il savait que sounboul hindi était le terme indien désignant la jacinthe. Et que manafsha koki désignait la racine de violette. Mais qu’en était-il pour agil koki, houslouban et badrankoudj ?

Tant de choses furent perdues lors du génocide. Pour un Arménien de diaspora trancher le nœud gordien revient à localiser sa demeure ancestrale, confisquée, en Arménie Occidentale. Comme les autorités turques ont délibérément modifié les noms et les points de repère régionaux après 1915 afin d’obscurcir leurs origines arméniennes, les indications (souvent les descriptions de la maison et des alentours, transmis oralement par les ancêtres survivants du génocide) sont aujourd’hui insuffisantes.

Pour Hairig, une autre quête frustrante fut de trouver des personnes originaires de Tigranakert ou d’ailleurs, capables de l’aider à déchiffrer les noms et les significations des ingrédients insaisissables de l’iskiri hayat. Même si le célèbre livre de cuisine de Tigranakert contient bien une recette de l’iskiri hayat, ce n’était pas la formule qu’il recherchait. Et bien que certaines entreprises produisent des formules commerciales, il désirait notre recette ancestrale spécifique.

En dépit d’une tâche apparemment insurmontable, mon père progressa quelque peu au fil des ans. Récemment, toutefois, il lui sembla avoir épuisé les options qui s’ouvraient à lui.

Si bien que, lorsque je décidai de partir en pèlerinage vers les déserts de Deir-es-Zor – les lieux de massacre du génocide arménien – l’année dernière (1), j’espérai élargir notre recherche à Haleb [Alep, en Syrie], où certains survivants du génocide (dont ma famille) trouvèrent refuge. Là, croyais-je, la personne adéquate reconnaîtrait à coup sûr les noms des ingrédients, saurait à quoi ils ressemblent et m’indiquerait même où je pourrais en obtenir. Nous nous inquiéterions ensuite de savoir quelle quantité de chaque élément mélanger.

Et puis, j’avais pour objectif de renouveler le stock de Hairig – qui plus est, à partir d’une source proche au plan logistique de Tigranakert. Le faire me semblait quelque chose de sensé que tout enfant reconnaissant peut faire pour un proche qui lui est cher, au soir de sa vie.

Mon père n’a jamais vu la maison de ses ancêtres et, pourtant, il véhicule le ham yev hod [les saveurs et les fragrances] de Tigranakert à travers ses paroles, ses pensées et ses actions – de sa modestie, son humour et son hospitalité à son dialecte et à sa capacité à raconter des histoires, à ses dons culinaires et musicaux. Un simple don l’aiderait à fabriquer cet étonnant élixir qui pourrait, du moins émotionnellement, lui rendre ses ancêtres, leur façon de vivre et notre patrie perdue. Et n’importait-il pas de redécouvrir une part manquante et précieuse de notre patrimoine culinaire et, peut-être, le partager avec le monde entier ?

Durant ces journées fugaces que j’ai passé à Haleb et grâce à un compagnon de voyage, le diacre Chant Kazandjian (un autre Tigranakertsi – un compatriote de Tigranakert), j’ai rencontré et rapidement sympathisé avec Talin Guiragossian et Avo Tashjian [Tachdjian], un couple marié qui possède ces qualités rares que l’on aimerait rencontrer parmi les Arméniens. Talin se trouve elle aussi être de Tigranakert et c’était un véritable plaisir des sens que de l’entendre, elle et le diacre Chant, converser dans notre dialecte truculent, coloré, proche de l’extinction. Professeur d’anglais, Talin s’efforça de traduire les ingrédients de l’iskiri hayat que nous ne reconnaissions pas, allant jusqu’à solliciter l’aide de sa mère. Toutes deux furent cependant aussi déconcertées que mon père l’avait été par ces hiéroglyphes en puissance. En outre, Talin et Avo vinrent à ma rencontre au célèbre Bazar couvert, près de la citadelle d’Alep, où des corridors sont censés s’étendre depuis la forteresse jusqu’à la cathédrale arménienne des Quarante Martyrs, dans la vieille ville.

Ce marché souterrain rappelle l’existence que l’on menait il y a des siècles. Loin de sembler anachronique et arriérée, l’atmosphère y est revigorante. Le Bazar persuade les visiteurs de faire le lien avec l’histoire, en affichant des particularités culturelles qui ont réussi à demeurer intactes, en dépit de l’influence rampante du monde moderne. Ici, les gens ne « vivent pas dans le passé », comme certains sont enclins à parler de ceux qui ne se conforment pas aux coutumes modernes. Ces gens préfèrent s’accrocher à leurs traditions et prendre part à un authentique prolongement du passé dans le présent.

Lorsque nous entrons dans le Bazar, nous nous émerveillons devant les plafonds voûtés, les portes sculptées avec recherche et la ferronnerie ornant les murs. Les marchands – certains vêtus de caftans, d’autres à l’occidentale – hèlent les clients. A travers les passages étroits, sinueux, des employés conduisent des ânes transportant des sacs de céréales. D’autres transportent des marchandises à dos de cheval. Des femmes vêtues du niqab marchandent les prix. A travers ce labyrinthe, nous croisons les secteurs de la bijouterie, du textile, de la poterie et de la viande de chameau, jusqu’à atteindre finalement celui des herbes et des épices.

Talin me conduit vers l’échoppe appartenant à l’épicier d’Alep. C’est le plus ancien, le plus réputé et le mieux approvisionné de ses confrères. Talin présume que l’épicier, qui a hérité cette affaire de son père et de son grand-père, a conservé le savoir qu’ils ont accumulé et qu’ils lui ont transmis. Autrement dit, lorsque nos ancêtres surgirent des déserts de Deir-es-Zor, parlant toute une variété de dialectes, les grands-parents de cet épicier recueillirent certainement les nombreuses appellations entourant tel ou tel produit, y compris celles usitées par les Arméniens.

Quelles qu’aient pu être leurs ambitions personnelles, les quatre fils de l’épicier travaillent tous dans l’entreprise familiale, s’affairant à l’extérieur de cette petite échoppe. Laquelle fourmille de bocaux, de sachets, de boîtes en métal et de pots emplis de poudres, de liquides, de graines et de racines. Une échelle mène à une trappe au plafond qui ouvre sur un grenier, leur principal entrepôt.

Ne pouvant communiquer à l’aide de mots, je ne puis réfréner mon envie de rencontrer l’épicier. Stoïque et las du monde, il ne soupçonne en rien et n’affiche aucun intérêt quant à l’origine de mon enthousiasme. Homme peu loquace, l’épicier ne parle pas anglais. Mais, tandis que Talin lui lit la liste des courses, nom après nom, quelque chose d’incroyable se produit :

« Avez-vous de l’agil koki ? », lui demande-t-elle en arabe.

L’épicier fait un grand signe de tête, tel un salut solennel, afin de signifier : « Oui. »

« Et du badrankoudj ? »

A nouveau, la tête de l’épicier s’abaisse lentement, jusqu’à ce que son menton effleure sa clavicule.

Ainsi se poursuit ce rituel. Talin prononce un nom et l’épicier fait savoir, sans se hâter, que non seulement il sait ce que le mot veut dire, mais qu’il a en stock le produit désiré.

Puis l’épicier appelle ses fils afin que chacun d’eux se charge des différentes parties de la commande.

Grâce à l’entremise de Talin, nous rassemblons tous les ingrédients de la liste, sauf un. Même s’il n’est pas interrompu par les demandes émanant de ses clients, l’épicier n’est toujours pas enclin à engager une discussion intéressante. De même, nous n’arrivons pas à le cajoler au point qu’il nous explique en arabe certains termes plus ésotériques, tandis que Talin ne parvient pas à identifier les ingrédients de vue ou grâce à l’odeur. C’est alors que les fils de l’épicier écrivent en caractères romains le nom de chaque ingrédient sur le paquet correspondant – un moment révélateur.

Je suis en état de choc, lorsque nous quittons la boutique, après avoir achevé la part royale de ma mission. Pour fêter ça, Avo, Talin, Chant et moi gagnons le secteur des huiles et des parfums pour le bain au Bazar et nous nous récompensons en achetant les traditionnels kissehs – les gants de toilette rudimentaires qu’utilisaient nos anciens.

De retour dans ma chambre d’hôtel, je verse une larme en inhalant chaque ingrédient et son arôme. Puis je les emballe dans des sacs plastiques Ziploc, je les répartis dans mes bagages, en espérant ne pas être refoulée à l’aéroport de Damas pour soupçon de trafic de drogue. Par la suite, les senteurs célestes qui imprégnaient les vêtements dans ma valise me firent saliver, lorsque je les déballai, une fois revenue aux Etats-Unis.

Quelle fut la réaction de Hairig, lorsque je revins dans le New Jersey, que je lui racontai mon histoire et lui présentai les sachets, un par un ? Il parut satisfait, mais aussi perplexe. Etions-nous vraiment proches de notre but ? C’était presque trop beau. Il inspecta précautionneusement chaque sachet comme pour dire : « Voilà donc à quoi ressemble le badrankoudj ! », rassemblant ses forces pour l’étape suivante : trouver un vendeur d’épices bien informé, capable de nous donner les équivalents anglais aux mots étrangers, grâce à la stimulation visuelle.

Nous instruirons bientôt nos lecteurs des ultimes péripéties de notre fascinant voyage. Le breuvage reconstitué s’avèrera peut-être si surnaturel que la prochaine fois que vous entendrez parler de nous, ce sera peut-être de Tigranakert même…

[Lucine Kasbarian est l’auteur d’Armenia : A Rugged Land, an Enduring People [Arménie : une terre rude, un peuple qui résiste] (Dillon Press, 1997) et de The Greedy Sparrow : An Armenian Tale [Le Moineau gourmand : conte arménien] (Marshall Cavendish Children’s Books, 2011).]

Note

1. Voir http://www.countercurrents.org/kasbarian070910.htm. Article paru aussi in http://www.azad-hye.net/article/article_view.asp?re=833kdz86 (11.09.2010) et traduit dans notre blog http://armeniantrends.blogspot.com/2010/10/lucine-kasbarian.html (13.10.2010).

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Source : http://hetq.am/eng/articles/7939/
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.