lundi 30 janvier 2012

A Question of Genocide / Un génocide en questions

© Oxford University Press, 2011


Ronald Grigor Suny, Fatma Müge Göçek, Norman M. Naimark, éd.
A Question of Genocide : Armenians and Turks at the End of the Ottoman Empire
[Un génocide en questions : Arméniens et Turcs à la fin de l’empire ottoman]
Oxford : Oxford University Press, 2011, xxii + 434 p. – ISBN : 978-0-19-539374-3

par Michael Bobelian

H-Human-Rights, Sept. 2011


A la recherche d’un consensus : A Question of Genocide et le processus historiographique


Durant des années, Arméniens et Turcs se sont affrontés au sujet des déportations et des morts de la population arménienne dans l’empire ottoman. Via plusieurs phases révisionnistes, le gouvernement turc a attribué ces morts aux ravages de la Première Guerre mondiale ; à une guerre civile déclenchée par des traîtres arméniens ; ou à des négligences de la part des dirigeants ottomans, désireux de déplacer, mais non d’anéantir, la minorité arménienne. L’argument mis en avant par la diaspora arménienne – et par l’Arménie après son indépendance – est demeuré en grande partie inchangé : l’empire ottoman a perpétré un génocide, soutenu par l’Etat.

Au fil des ans, la communauté scientifique a repris ce modèle. Peu d’études universitaires existaient avant 1965, date à laquelle les Arméniens exhumèrent cette tragédie des ténèbres en recourant à des manifestations, à diverses pressions sur des gouvernements étrangers et au terrorisme. La date de cette renaissance coïncide avec un intérêt croissant du monde universitaire pour les droits de l’homme. Néanmoins, au début, partiales, d’ordre souvent amateur, les productions dues à des Arméniens et des Turcs qui se voulaient à la fois historiens et avocats, occupèrent le terrain avec des explications contradictoires empruntées à leurs nationalités respectives. En bien des manières, ces affrontements universitaires offrirent une scène nouvelle à la bataille que se livrent les deux ennemis.

Finalement, des études qui font toujours autorité, dues à Vahakn N. Dadrian et Richard G. Hovannissian, opérèrent une percée, suivies d’une liste croissante d’historiens turcs, de chercheurs sur la Shoah menant des études comparées et d’autres, non arméniens. Ces historiens exploitèrent des archives oubliées, provenant de nations diverses (tandis que les archives ottomanes demeuraient en grande partie fermées à ceux qu ne soutenaient pas la position de la Turquie) ; ils ont injecté une analyse sociologique, psychologique et économique au sein d’un corpus littéraire grandissant ; et ils ont intégré des récits de première main, émanant de survivants, de perpétrateurs et de tiers, afin d’ajouter à la compréhension de cette tragédie. Au sommet de cette montagne de preuves, l’Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide déclara cette tragédie un génocide en 1997. Trois ans plus tard, 126 chercheurs sur la Shoah se rangèrent à cette décision.

L’instauration de ce consensus n’empêcha pas un groupe réduit, mais résolu, de contester cette catégorisation. Composé en majorité de chercheurs turcs et d’une poignée d’historiens étrangers, ils persistent à soutenir le discours turc officiel. Ce consensus n’a pas non plus atténué les échanges souvent polémiques au sein de la communauté scientifique. Au mépris de l’authenticité (ou son absence) de leurs recherches, se posant en avocats – témoignant, par exemple, à plusieurs reprises devant le Congrès des Etats-Unis -, les deux camps opposés exposent leurs querelles universitaires sur la scène politique. Et ce faisant, ils prolongent un dialogue de sourds, au lieu de se parler, dans une salve incessante, faite d’attaques et de contre-attaques.

En 2000, Ronald Grigor Suny et Fatma Müge Göçek fondèrent le Séminaire de recherches sur l’Arménie et la Turquie (Workshop on Armenian and Turkish Scholarship – WATS), pour en finir avec cette impasse. A Question of Genocide est né des efforts de ce collectif (ainsi que de plusieurs rencontres du Mellon Foundation Sawyer Seminar sur le meurtre de masse, organisées par le troisième éditeur de l’ouvrage, Norman M. Naimark). « Les débats – lors des sept ateliers WATS, expliquent les organisateurs dans la préface du livre – furent exempts de tout esprit partisan et de tout nationalisme. » (p. 4). Après dix années de dialogue, à l’affrontement de « discours nationalistes, s’est substitué un seul récit partagé. » (p. 5). Le domaine le plus controversé demeure néanmoins hors d’atteinte. Plus de 80 participants ne parviennent pas à s’accorder sur le fait qu’un génocide a eu lieu. « Le titre de ce volume, notent les deux chercheurs à l’université du Michigan, reflète à la fois les certitudes des uns et la perplexité des autres » quant à la manière de décrire « la nature des massacres » (p. 10).

A un certain niveau, l’ouvrage contribue admirablement au domaine étudié. Les quinze études de ce recueil s’intéressent à plusieurs éléments –souvent négligés – de cette époque avec un regard neuf et à travers des sources nouvelles. Certaines, comme l’exploration du rôle des politiques agraires, par Stephan H. Astourian, élargissent le champ des influences. D’autres apportent une analyse plus restreinte, mais profonde, comme Hans-Lukas Kieser qui examine comment un patriote turc se mue en un meurtrier de masse. Les contributeurs proposent de nouveaux aperçus sur le rôle de l’Allemagne en tant qu’alliée des Ottomans, la présence de la Russie sur le front du Caucase, le rôle des organisations politiques arméniennes et la destruction des Assyriens. Le recueil dévoile aussi les motivations et les méthodes diverses employées par les meurtriers de masse, tandis que trois essais permettent de mieux comprendre le voile de silence de la Turquie, lequel a finalement conduit à sa politique inébranlable de déni.

Mais, à un autre niveau, le livre déçoit en omettant une opportunité unique d’explorer un sujet qui ne concerne pas seulement le cœur de cette controverse en cours, mais aussi toute une profession – le processus historique. Parallèlement au conflit israélo-palestinien, le génocide arménien demeure parmi les sujets les plus controversés dans le monde universitaire moderne. La capacité du collectif WATS à rassembler des chercheurs concurrents, et parfois hostiles et politisés, propose une réflexion sur le développement d’une historiographie comptant peu d’équivalents dans l’histoire de la profession.

Les révélations apportées par les éditeurs dans la courte introduction laissent le lecteur sur sa faim. Comment WATS a-t-il atteint un « consensus rugueux » (p. 8) ? Qui a refusé de se joindre à ce consensus et pourquoi ? Quelle fut l’attitude des chercheurs face à des preuves contradictoires, mais convaincantes ? Qui fut laissé en dehors de WATS et pourquoi ? Une collaboration émergea-t-elle de la confrontation ? De quelle manière des pressions extérieures ont-elles influencé le processus, en particulier parmi les participants turcs, lesquels furent dénoncés et menacés pour avoir organisé un colloque à Istanbul ? Et, plus important, la création d’un discours partagé a-t-elle contribué à l’établissement de la vérité ou l’a-t-elle sapé ?

Plusieurs participants eussent pu exposer leur propre témoignage pour aborder les questions complexes mises en lumière dans l’Introduction. Il eût été éclairant d’apprendre des chercheurs lequel d’entre eux parvint à contre-coeur à de nouvelles conclusions et dévoila les difficultés, au plan personnel et professionnel, qui naquirent de ces constats, ou bien de voir comment la méfiance première parmi les participants s’est effritée en l’espace de dix années. Les révélations les plus édifiantes eussent pu émaner de ces participants, lesquels continuent à mettre en question l’applicabilité du qualificatif de génocide, après une décennie de dialogue.

La mise à l’écart de ces questions nous prive d’une opportunité de fouiller des secteurs de la profession, qui recueillent rarement une grande attention. Quel rôle le parti pris ou l’accès aux archives (ou bien son absence) jouent-ils dans la prise de décision d’un chercheur ? De quelle manière un historien est-il influencé par ses collègues ? Comment des prises de position ossifiées se heurtent-elles à des vérités et à des interprétations nouvelles ? Qu’est-ce qui différencie le révisionnisme fondé de l’exploitation du processus historique ?

L’on peut comprendre que les contributeurs aient souhaité éluder confidences dérangeantes et conversations privées éclairantes ou, plus simplement, n’aient pas voulu produire un type d’écriture confessionnelle, peu familier à la plupart des historiens. Tel quel – en tant que contribution scientifique à la compréhension du génocide arménien, de la fin de l’empire ottoman et des débuts de la république de Turquie – A Question of Genocide parvient à ses fins. L’ouvrage eût pu néanmoins apporter nombre de révélations, non seulement sur les événements qui ont eu lieu il y a un siècle, mais aussi sur une pression nationaliste triomphante et des partis pris profondément enracinés quant à la manière d’enquêter et de décrire le passé. Par essence, il eût pu instruire quant aux fonctions les plus difficiles et les plus nobles d’un historien.

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Source : http://www.h-net.org/reviews/showrev.php?id=32982
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.