mercredi 11 janvier 2012

Seeroon Yeretzian

Seeroon Yeretzian, Home Sweet Home I, huile sur toile, 54 x 40, 1983
© http://www.seeroonart.com/


La peinture de Seeroon [Siroun] Yeretzian : un expressionnisme compassionnel

par Sahag Toutjian

Massis Weekly, 31.12.2011


[Longtemps attendu, le premier album, de grande qualité, consacré à la grande peintre arméno-américaine Seeroon Yeretzian, vient de paraître aux éditions Abril (1), en décembre 2011. Seeroon est l’une des peintres les plus douées de l’avant-garde arménienne dans la diaspora contemporaine et le présent album de 200 pages de reproductions aux couleurs authentiques rassemble le meilleur de sa création artistique à ce jour. Nous sommes convaincus qu’elle promet de surprendre ses admirateurs dans son pays et à l’étranger par de nouveaux chefs-d’œuvre toujours plus accomplis de son style artistique unique. L’essai qui suit reprend une recension par l’A. en 1991 d’une première exposition de peintures de Seeroon Yérétzian en avril 1991.]

Au premier coup d’œil, en pénétrant dans la salle d’exposition, la perplexité éveille vos sens. L’on passe devant les toiles. Tout d’abord, de manière indistincte, puis plus nettement, votre assurance se met à vaciller. Vos pensées refusent de s’abriter au sein de leur trompeuse égalité d’humeur initiale. Les expressions convenues sur l’art deviennent, au lieu de cela, hors de propos et superflues. L’on a affaire ici au monde réel : violent, brutal et impitoyable. L’on a aussi affaire ici à un art particulier de peindre qui décrit un arc au-dessus du monde, avec amour et compassion, pour en faire le portrait avec une expression sincère de sentiments et de vécu.

En premier lieu, l’on est impressionné par l’audace que Seeroon Yérétzian déploie dans le choix des thèmes et la diversité de son expérimentation esthétique. Elle examine avec minutie, sonde et interroge des « réalités » endurcies. Elle explore des parallèles personnels, neufs par leur profondeur et leur forme. Elle tente d’exprimer les idiomes entièrement nouveaux d’un langage artistique – tout en préservant une authenticité et une véracité de création.

Avec elle, ce simple principe esthétique se voit une fois de plus confirmé : le dénominateur commun de toute création artistique authentique, quels que soient les différents modes de styles et d’expressions, réside dans l’expression individuelle clairement novatrice, soit, pour recourir à une terminologie populaire, une « signature » inimitable, à l’estampille personnelle. Ce qui signifie qu’il est possible d’accomplir une véritable formulation artistique d’une même réalité donnée, via une exécution tant figurative qu’abstraite.

Les stylisations de l’expression picturale sont nombreuses et diverses. Il est possible de communiquer dans la « langue » limitée de la duplication ou de la re-duplication, rappelant plus ou moins la photographie. Il est possible de livrer l’essence des apparences au travers d’une abstraction marquée. Mais il est aussi possible – comme dans le cas de Seeroon Yeretzian – de conduire le processus d’abstraction non pas à son niveau le plus élevé ou extrême, mais seulement jusqu’au point nécessaire à la puissance d’expression, tout en préservant une communion éloquente et une interaction immédiate avec le monde extérieur. Ces composantes sont toutes deux également importantes pour apprécier au mieux son art. D’un côté, d’indiscutables leviers artistiques de l’art abstrait l’aident énormément dans l’accomplissement de son expression. De l’autre, sa communion avec le monde réel lui permet d’exprimer de manière dynamique des vérités, lesquelles sont habituellement dépouillées de leurs droits civiques.

Les œuvres de Seeroon Yeretzian témoignent d’une posture responsable et salutaire au regard de situations humaines et collectives malsaines. L’injustice, la laideur et les incohérences de la vie sociale constituent ses thèmes – et l’objet de son indignation « silencieuse ». Ses toiles tendent à être des constructions artistiques érigées à leur encontre.

Le thème des « droits des femmes » est la force motivante la plus immédiate de son effort créateur. Or cela ne la conduit pas à une répudiation de type féministe, mais à une attitude globalement humaniste. Dans de nombreuses œuvres, cette condition sociale détestable est soulignée – l’exploitation et le calvaire concurrents tant de l’homme que de la femme -, leur inégalité, qui résulte d’une même situation courante d’inhumanité. Elle soulève cette question via toutes les palettes qu’elle utilise dans ses toiles. La femme crucifiée, son homologue masculin impuissant, relégué dans l’arrière-plan de son absurdité musculaire, les deux autres personnages féminins ou « voleurs » crucifiés à ses côtés – ou bien, autre exemple, les deux enfants qui animent le plan frontal – tous se rejoignent ensemble sur une croix symbolique modernisée.

Le second thème important, qui domine les toiles, est la souffrance et les privations humaines, l’humiliation de l’homme par l’homme et l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Là se manifestent le génocide arménien, d’une part, et le sans-abri américain, de l’autre.

Les œuvres consacrées au génocide arménien expriment une profonde tragédie, de puissantes émotions. Avec quelle infinie tendresse ces crânes d’argile sont portés sur la toile ! Têtes privées de corps. Corps acéphales. Visages d’un autre monde, yeux caverneux, ossements. Le cadre de la toile n’arrive pas à contenir autant d’inhumanité – si bien qu’au sein de l’œuvre un contexte particulier est réservé, d’où se déversent les torrents d’une tragédie, avec la lourdeur d’un bleu sombre, les éruptions d’un rouge brûlant, l’explosion d’un vert triste qui rappelle davantage la mort que la vie. Dans une autre partie de la toile, le contenu du cadre interne et l’espace qui lui est extérieur se dissolvent mutuellement pour ne plus faire qu’un.

Dans de nombreuses œuvres, les thèmes austères, honteux, du sans-abri se dressent tel un immense point d’interrogation face à l’auto-aliénation secrète de la démocratie américaine. La série de toiles distordues montrant une vieille femme traînant la vanité de la vie, devenue un fardeau pesant et insupportable, le long de froids trottoirs, accuse avec force cette moderne fiction grotesque, nommée civilisation. (Par un paradoxe amer, l’on songe à cette bonne vieille expression : « vieillir avec grâce »…) Frustes et meurtriers, les pavés ronds où l’image de la jeunesse ou la juxtaposition tranchante des couleurs vives de deux adorables poupées s’éploie, telle une masse de chair grise et inanimée. Cette perversion illustre une trahison de la rationalité de l’homme à son encontre. « Home, Sweet Home », 1983 : une inscription sous l’image des plus poignante, choquante, d’un sans-abri en proie au désespoir.

Dans la lignée des thèmes portés sur la toile, une importance considérable est accordée aux vices de la société : tromperie (masques, masques, masques), l’humiliation sociale des femmes, l’emprise débilitante d’une civilisation illusoire (et la destruction d’une spontanéité innocente et rafraîchissante par une élite en costume cravate grise), la scène contemporaine arménienne et non arménienne, la mélancolie omniprésente et l’espoir sans ailes surgissant parfois non sans mal, et finalement, le réconfort indirect qu’apporte la passion créatrice pour l’art.

Au centre des peintures à l’huile de Seeroon Yeretzian, l’on découvre souvent l’ardente trinité du rouge-orange-jaune, dont la tension dynamique est contrebalancée par le noir épais en arrière-plan. En outre, le blanc intermittent rend le thème plus saillant, comme avec les visages blancs de trois femmes qui contrastent avec les couleurs du néon enveloppant leurs corps à vendre. A un second niveau, l’on remarque les nuances de couleur rouille, en particulier un vert morbide, lequel donne si justement sens à cet instant. Une obscurité grise ou noire, exprimant la sombre tragédie par des teintes pesantes, rehausse encore ces impressions. Le brun, le gris et le noir sont habituellement dominants dans le cas des acryliques. Lesquels sont cependant parfois adoucis par le blanc éclatant à l’arrière-plan et, dans certains cas, s’embrasent avec le chatoiement de tessons joyeux aux couleurs arc-en-ciel.

La symbiose harmonieuse de couleurs et de nuances trouve son point culminant dans les gouaches. A cet égard, il convient de noter les lettres ornementales de l’alphabet arménien, qui invoquent les couleurs et les nuances authentiques de notre patrimoine en matière d’art de la miniature.

N’oublions pas les dessins au crayon et à la plume, animant objets et situations.

Seeroon Yeretzian crée sous la stimulation immédiate de sa psyché, de ses idées et de son imagination. L’intégrité confère à ses formes d’expression une immédiateté neuve et une intensité pénétrante, qui éclaire au mieux les horizons spirituels intérieurs de l’artiste. La série des masques glacés, par leur pouvoir éloquent, bien que réfréné, de communication, symbolise son opposition sans équivoque à l’hypocrisie individuelle et aux supercheries sociales.

L’on pourrait attribuer les qualités esthétiques premières des peintures de Seeroon Yeretzian à l’influence de la meilleure tradition de l’expressionnisme allemand – en particulier, la force des lignes noires ou sombres, vigoureuses et énergiques, l’usage en général de la couleur comme un moyen pour illustrer des états émotionnels ; la prépondérance de couleurs pesantes (noir, brun, etc.) pour exprimer de manière émotionnelle et authentique la dureté et l’aspect impitoyable de l’existence. Ses créations exposent une perception aiguë de la destinée incertaine de l’homme contemporain sans but, l’emprise profonde d’aspirations intérieures et le vigoureux dynamisme, à l’audace inflexible, d’une pensée moderne en quête de réponses.

Note

1. Abril Publishing, 415 E Broadway, Suite 102, Glendale, Californie – tél : 818/243-4112

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Source : http://massisweekly.com/Vol31/massis48.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.

site de Seeroon Yeretzian : http://www.seeroonart.com/