vendredi 27 janvier 2012

Venise, exposition "Arménie. Empreintes d'une civilisation" / Venezia, mostra "Armenia. Impronte di una civiltà"

Premier ouvrage arménien publié à Venise en 1512 par Hagop Meghapart (tirage photo)
© www.armenianweekly.com


Ourbataguirk, le Livre du vendredi

Akhtamar on line, n° 129, 15.01.2012


Tentons de nous représenter, avec un peu d’imagination, la vénérable imprimerie d’Hagop Méghapart, passée à l’histoire pour avoir été la première à publier un livre arménien.
Cela se passe à Venise, il y a juste cinq cents ans. L’atmosphère de la ville ne devait être guère différente de celle d’aujourd’hui : excepté, bien sûr, ces bruyants canots à moteur, qui sillonnent le Grand Canal, et les tours de Porto Marghera, qui défigurent la ligne d’horizon de la lagune.
Mais le charme des ruelles et des petites places, des canaux et de leurs abords, devait être le même.
Il nous semble encore entendre la rumeur assourdie des presses chargées d’encre que le premier imprimeur arménien employa pour entrer dans l’histoire.
L’on sait peu de choses sur lui, sinon qu’il était arménien et vivait à Venise durant les premières années du 16ème siècle ; c’est tout. Aucune date de naissance ou de décès.
Il n’a laissé à la postérité « que » des exemplaires de ses précieux ouvrages, le premier desquels étant incontestablement l’Ourbataguirk, le Livre du vendredi, un texte long de 124 pages, imprimé en rouge et noir. En réalité, le livre en contient cinq, qui se suivent, et ne compte pas seulement des prières, comme le titre pourrait le faire penser.
« Un livre très pratique, destiné à la classe marchande, à laquelle appartenait ce même Méghapart », comme l’a précisé à l’Osservatorio Balcani e Caucaso Vartan Karapétian, un des commissaires de l’exposition vénitienne, avec Gabriella Uluhogian et Boghos Lévon Zékiyan (1).
De fait, un exemplaire des plus précieux de cet ouvrage (il en existe une dizaine à travers le monde) est exposé à Venise et provient du musée des Pères mékhitaristes de San Lazzaro, qui ont tant contribué à la diffusion de la culture arménienne, et pas seulement dans la cité lagunaire.
Méghapart avait oblitéré à l’aide d’un numéro tous les exemplaires : une sorte de code ISBN avant la lettre, qui permettait à l’imprimeur de suivre le parcours de chacune de ses productions.
Vers 1512 ou, tout au plus, l’année suivante, la même imprimerie vit paraître une autre publication, le Parzatoumar [Canon Pascal], un calendrier de 118 pages.
Datés sans conteste en 1513, deux autres textes du même imprimeur : le Pataragatetr [Missel], en 88 pages, l’Aghtark [Prédictions], 380 pages de prières pour les malades et d’horoscopes, et le Tagharan [Chants], un texte de musiques en 150 pages.
Il faut attendre plus d’un demi-siècle une autre imprimerie arménienne ; toujours à Venise, en 1565, paraît Kharnapntur tumari geghetsik yev pitani [Mélanges calendaires], de l’imprimeur Abgar Dpir Tokhatetsi, qui publiera un autre volume, deux ans plus tard, à Constantinople.
La longue période écoulée depuis la première imprimerie confirme la difficulté inhérente aux caractères de la langue.
Dans le reste de l’Europe, au contraire, dès l’invention de Gutemberg en 1455, la production est incessante : durant les cinquante premières années, trente mille titres sont imprimés à plus de douze millions d’exemplaires. L’idée révolutionnaire de l’Allemand fut de créer des caractères mobiles pour les lettres, qui pouvaient être composés pour chaque page, puis encrés pour la presse (jusqu’alors les textes étaient « gravés » sur des palettes en bois, lesquelles faisaient fonction de matrices et ne pouvaient être modifiées).
La réalisation des caractères arméniens était évidemment plus difficile et exigeait, pour le moins, des spécialistes de la langue ; voilà pourquoi les premiers imprimeurs ne pouvaient être qu’Arméniens. A vrai dire, il semble qu’à Mayence (en Allemagne), en 1486, ait été publié un livre qui reproduisait aussi quelques lettres arméniennes. Ce qui n’égratigne pas la « primauté » de Méghapart, à qui l’on doit l’impression du premier livre entièrement en arménien.
Rappelons enfin que la première imprimerie en Arménie (à Vagharshapat) remonte à 1771, tandis qu’il faut attendre plus d’un siècle (1877) la première imprimerie à Erevan.
D’autres volumes seront imprimés à Rome en 1584 et à Milan en 1621 ; puis s’épanouira la production de la Nouvelle-Djoulfa, au milieu du 17ème siècle.
Signalons encore des publications à Livourne (1644), Padoue (1690) et Trieste (1776).

[L’exposition « Armenia. Impronte di una civiltà » [Arménie. Empreintes d’une civilisation] est organisée par le ministère de la Culture d’Arménie et par la Fondation des Musées de la Ville de Venise, avec le soutien du Comité National pour les Célébrations du 500ème anniversaire de l’imprimerie arménienne.
Elle se tient à Venise au Musée Correr, au Musée Archéologique National et dans les Salles monumentales de la Bibliothèque Nationale Marciana.
Elle restera ouverte au public du 16 décembre 2011 au 10 avril 2012.
Une fois l’exposition achevée, une partie des matériaux sera exposée à San Lazzaro jusqu’à fin 2012.
Catalogues parus en anglais et en italien aux éditions Skira, avec des contributions de spécialistes mondialement reconnus et de la Scuola degli armenisti italiani [Association des arménistes italiens] – Milan, 2012, 408 p. – prix : 55 euros.
Informations : Bibliothèque Nationale Marciana (tél : 041-2407238 ; courriel : biblioteca@marciana.venezia.sbn.it).

NdT

1. http://www.balcanicaucaso.org/aree/Armenia/Armenia-impronte-di-una-civilta-109429

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20129%20%2815%20gennaio%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 01.2012.