dimanche 5 février 2012

Atom Egoyan / Martin Crimp : Cruel and Tender / Interview

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Entretien avec Atom Egoyan

par John Semley

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Cela faisait quelque temps qu’Atom Egoyan n’avait pas mis en scène une pièce au Canada, mais Cruel and Tender, de Martin Crimp, semble arrangé tout exprès pour son retour. Basé sur une tragédie athénienne de Sophocle, la pièce de Crimp traite de la rupture émotionnelle d’une relation entre un général d’armée en guerre en Afrique, sa femme et une Africaine arrivée depuis peu, qui a subi les atrocités en temps de guerre du général. Des rapports familiaux tendus, mis en scène contre la guerre et le génocide ? Comme un air d’Ararat 2.

Sous leur meilleur jour, les films d’Egoyan ont toujours été liés aux thèmes classiques du désir et de la trahison, d’une manière qui rappelle l’intemporalité de la tragédie grecque. Et la présence de sa femme et collaboratrice de longue date, Arsinée Khanjian, dans le rôle de l’épouse du général, Amelia, et de Daniel Kash (qu’Egoyan avait dirigé dans Gross Misconduct [Les cendres de la gloire (La vie de Brian Spencer)], réalisé pour la chaîne CBC en 1993) dans celui du général, prolonge la tonalité typiquement égoyanesque de Cruel and Tender des productions Canadian Stage.

Atom Egoyan prend un peu de temps sur les répétitions au théâtre Bluma Appel pour nous parler de la production, des différences entre la mise en scène au cinéma et au théâtre, et des « trois A ».

- The A.V. Club : C’est une grande nouvelle de voir que tu reviens à la scène ici. Alors que tu as mis en scène pour la dernière fois au Canada, il y a vingt ans ?
- Atom Egoyan : C’est vrai. J’ai fait beaucoup d’opéra ici, ce qui est du théâtre, mais évidemment un processus très différent. La dernière pièce que j’ai réalisée ici, ça devait être au Rhubarb Festival à l’approche de la trentaine, probablement. Ça n’a pas l’air de dater tant que ça, mais quand même. J’ai commencé à faire beaucoup de théâtre ici dès mes 20 ans, à l’université de Toronto, écrivant et mettant en scène, et j’ai décroché mon premier contrat au théâtre Tarragon. Mais je me suis mis à évoluer plutôt vers le cinéma. Ce que je trouve très curieux, c’est le fait que lorsque j’ai commencé à faire des films, je pensais que je devais produire et trouver de l’argent et faire des demandes de subventions pour faire ces premiers films. Quand je faisais du théâtre, je n’ai jamais songé à produire mes propres pièces. J’attendais toujours que quelqu’un d’autre vînt à moi. A l’époque, il n’existait aucun modèle en matière de tournage, c’était une approche très différente. Tourner alors était relax. C’était une activité très marginale.

- The A.V. Club : Qu’est-ce qui t’attire dans la création scénique ? Tu as tout fait, de Wagner à Beckett, ce qui en dit long.
- Atom Egoyan : En fait, tu ne sais jamais quand un film va arriver, alors que les projets d’opéra sont programmés à l’avance ; tu prévois ton agenda à l’avance. Les pièces de Beckett sont arrivées en un laps de temps relativement court. Le plus dur est de s’engager auprès d’un théâtre un an à l’avance, ou un an et demi. C’est habituellement le créneau où je pense au prochain film.
C’est toujours le principal obstacle – trouver un moment où tu es d’accord pour bloquer ce laps de temps. Le problème avec le cinéma c’est que tu ne sais jamais quand les financements vont arriver en même temps, ou quand tous les acteurs seront disponibles. Et tu ne veux jamais de ça quand tu est déjà programmé pour faire vivre un théâtre. Cela peut arriver, mais c’est une catastrophe.

- The A.V. Club : Sur le papier, Cruel and Tender empiète apparemment sur bon nombre de thèmes qui traversent tes films. Qu’est-ce qui t’a attiré dans cette œuvre ?
- Atom Egoyan : Lorsque Matthew [Jocelyn, directeur artistique chez Canadian Stage] m’a proposé de faire quelque chose ici, nous avons remué quelques pièces de long en large, mais c’est celle sur laquelle nous sommes progressivement tombés d’accord. Martin est un personnage tellement important qu’on sait peu de choses sur lui ici. Ses pièces sont beaucoup plus jouées en Europe. Une gageure, mais c’est une œuvre vraiment enthousiasmante – avec un tel potentiel théâtral ! Et puis elle se base sur une pièce grecque de Sophocle, Les Trachiniennes, qui est si rarement représentée. Il y a cette scène que nous répétons cet après-midi, et je pense que c’est la première dans la littérature qui nous a été transmise, où trois personnages occupent la scène. L’apport majeur de Sophocle fut de mettre en scène plus de deux personnages. C’est si agréable de se sentir lié à cette tradition via l’adaptation de Martin Crimp !
Travailler à partir du théâtre est très différent du cinéma. Le rôle du metteur en scène n’est pas mystifié, comme quand les gens s’imaginent qu’il s’agit simplement de regrouper d’une façon un peu magique la post-production sur un mode que lui seul peut imaginer. Au théâtre, tout est présent. Tout est sur la table. Tu peux entrer à tout moment et voir ce que nous faisons. Rien ne sera ajouté plus tard, une semaine après son ouverture. C’est ce qui le rend si prenant, mais aussi si terrible.

- The A.V. Club : La pièce de Crimp actualise le texte de Sophocle, mais y a-t-il quelque chose que tu vas apporter dans l’action ?
- Atom Egoyan : J’essaie juste de rendre le langage aussi accessible que possible.

- The A.V. Club : C’est très dense.
- Atom Egoyan : C’est très dense. Et je veux qu’il ait l’air aussi naturel que possible. Et aussi trouver un ton. Il y a beaucoup de satire dans la pièce. Je la vois comme une histoire de personnages qui sont totalement motivés par le désir. Je pense que la toile de fond de la guerre sur la terreur est intéressante. Mais même cela a l’air de dater de dix ans. Si bien que ce n’est pas aussi intéressant pour moi que la psychologie qui mène ces gens, à savoir une faim véritablement sexuelle.

- The A.V. Club : Outre la densité du texte et la présence de ces soliloques très longs, il y a aussi beaucoup de dialogues qui se chevauchent, ce qui donne un air très cinématographique. Ou du moins plus facile à gérer au cinéma, où tu peux suivre un dialogue via des canaux multiples.
- Atom Egoyan : Il y a tout un tas de choses qui sont plus faciles à faire au cinéma. Une des choses qui me fascinaient, c’est le fait que je pensais qu’il y aurait beaucoup de musique. Mais, évidemment, sur scène, l’acteur va trouver des rythmes différents chaque soir ; tu ne peux donc pas avoir des signaux spécifiques devant interagir avec la musique, comme d’habitude. C’est plus une histoire de climat. Mais mon travail c’est… En fait, les trois A : à savoir l’Auteur, l’Acteur et l’Assistance. J’essaie de créer ce triangle.

- The A.V. Club : On a vu beaucoup de Bresson dernièrement, grâce en partie à la rétrospective organisée par la Cinémathèque TIFF, et ses films attirent l’attention sur les différences incroyables entre diriger des acteurs pour le cinéma et pour la scène. Quelle est ta manière d’appréhender ces deux médiums ?
- Atom Egoyan : En fait, c’est à l’opposé de Bresson. J’ai été très influencé par une rétrospective de Bresson, que j’ai vue ici dans ma jeunesse. J’étais intéressé par cette idée de l’acteur-comme-modèle et ces représentations très plates. Tu peux voir ça dans mes premières œuvres. Cela dit, j’ai toujours travaillé avec des acteurs de théâtre. J’ai rencontré Arsinée sur scène à Montréal et nous avons répété ces films en recourant à un style théâtral. Pour obtenir ce genre de jeu aplati, soit tu utilises des gens qui ne sont pas acteurs, soit tu entraînes des acteurs à parvenir à cette texture. Bresson utilise les acteurs comme modèles. Il ne veut rien d’expressif. C’est le contraire. J’essaie de trouver un style qui se situe quelque part entre naturalisme et une théâtralité plus classique.

- The A.V. Club : Tu as bien sûr travaillé avec Arsinée auparavant, et même avec Daniel Kash. Adoptes-tu une approche différente, en les dirigeant sur scène ?
- Atom Egoyan : Très différente. Ça m’intéresse beaucoup de voir Arsinée sur scène. Je l’avais vue avant en Europe et dans des productions scéniques ici, mais c’est très différent par rapport à sa façon de jouer au cinéma. Elle est faite pour le théâtre, avant tout. C’est l’une des meilleures expériences de travail que nous avons eu. Il nous faut partir travailler ensemble, et repartir, ce que tu n’as pas à faire sur un tournage. Là, il y a un côté 9 h –17 h. C’est simplement un jeu plus ouvert. On sent vraiment qu’ils contrôlent le spectacle, contrairement à moi qui le contrôle.

- The A.V. Club : Ramènent-ils des travers du cinéma qu’il te faut briser ? Ou, plus précisément, quelque travers de ton cinéma que tu dois briser ?
- Atom Egoyan : Non, pas vraiment. Il s’agit d’un dispositif totalement différent. Un autre assemblage de muscles. Je pense que c’est plus une question qui se pose lorsque tu amènes des acteurs de théâtre au cinéma, et que tu dois adapter le jeu à la caméra. Mais quand tu prends un acteur de théâtre, qui est surtout à l’aise sur scène, ils s’y retrouvent, tout simplement. J’ai vu des acteurs de cinéma, comme certains acteurs très célèbres, qui veulent jouer une pièce pour le prestige, pas seulement pour jouer des muscles.

- The A.V. Club : Cruel and Tender joue beaucoup sur la confrontation et frôle quasiment la scène expérimentale. Y a-t-il là une intention de déranger le public, quand tu joues devant une assistance aussi nombreuse ?
- Atom Egoyan : C’est une décision que Matthew a prise. Je trouve ça très bien. Ça peut être dérangeant pour un public traditionnel ici, mais c’est la direction qu’il prend, à mon avis, pour faire bouger les choses. Ce sera un spectacle très divertissant, et j’espère que les gens réagiront en fonction.

- The A.V. Club : Donc rien n’a été fait pour atténuer ça ?
- Atom Egoyan : Bien plus, on l’a intensifié.

- The A.V. Club : Il y a beaucoup de majuscules dans le texte, ce qu’on ne voit pas souvent.
- Atom Egoyan : C’est vrai. C’est très viscéral. A la base de la tragédie grecque, il y a le fait que beaucoup de violence se produit en dehors de la scène, et tu as des gens qui en parlent et qui la ramènent. Ce que j’essaie de faire, c’est créer un équilibre entre ce qui se passe en dehors de la scène et ce que l’on voit, à la manière d’un rituel sanguinaire collectif. Au niveau culturel, à mon avis, au Canada, à ce niveau, on ne sait pas vraiment faire. Nous possédons une incroyable culture expérimentale – et beaucoup de spectacles superbes dans des espaces spécialement aménagés. Mais les lieux comme le nôtre sont les plus stimulants – un théâtre de 800 places qui tente de gagner le public à un théâtre exploratoire grâce à une audience plus large. C’est un défi, mais j’espère que cette pièce nous aidera à opérer ce processus.

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Source : http://www.avclub.com/toronto/articles/atom-egoyan,67752/
Article publié le 26.01.2012.
Traduction : © Georges Festa – 02.2011.