samedi 4 février 2012

Larry Gagosian - Interview

© Damien Hirst / www.paperblog.fr


L’invité à déjeuner du Financial Times : Larry Gagosian

par Jackie Wullschlager

Financial Times, 22.10.2010


[Devant un espadon à Mayfair, le marchand d’art le plus couronné de succès au monde évoque ses débuts modestes et son « sens naturel de la vente ».]

Comment êtes-vous devenu le marchand d’art le plus chanceux au monde ? Du haut de ses 65 ans, l’homme au regard d’acier, aux cheveux argentés, qui entre discrètement chez C London à Mayfair, ne se livre guère. « Je suis un type plutôt terre à terre, déclare Larry Gagosian, recevant les salutations de plusieurs tables bondées de collectionneurs du monde entier, venus ici pour la Frieze Art Fair, tandis qu’il se glisse dans un fauteuil en angle à côté de moi. Je ne saurais dire mieux que Woody Allen : ‘Donnez-moi juste un bon jeu et une bonne bière !’ Je suis comme tout un chacun. »

Pantalon noir, chemise échancrée et veste à carreaux, il tente certainement d’avoir l’air ordinaire. Bronzé et soigné (lorsqu’il est chez lui à New York, il s’entraîne dans sa piscine chez lui à Manhattan), Gagosian s’exprime avec douceur, posément, délibérément, comme pour casser son image de puissance.

Quant à dire qu’il est « comme tout un chacun », ce serait outrepasser la réalité. Gagosian gère la carrière de noms de premier plan tels que Jeff Koons, Takashi Murakami et Damien Hirst. Il possède neuf (bientôt dix) galeries à travers le monde. Lors de notre rencontre, il vient juste de sortir d’une inauguration dans l’une de ses galeries londoniennes, « Poisons + Remedies » de Hirst dans Davies Street, un lieu dans Mayfair qui, d’après ses dires, « est une mine d’or ». Il doit se rendre à une soirée dans son autre galerie, sur Britannia Street, près de Kings Cross, pour célébrer James Turrell, sculpteur américain, conceptualiste et expérimental, de la lumière et de l’espace, qui vient juste de rejoindre l’écurie Gagossian. Lorsque je le félicite pour sa récente exposition Picasso, digne d’un musée, dans cette même galerie de Britannia Street, la conversation bifurque bien sûr vers le plaisir qu’il a de « bâtir une belle collection Picasso ». Collectionner pour soi, dit-il, est « un avantage » de ce travail.

C London, auparavant connu sous le nom de Cipriani, est le voisin de Gagosian sur Davies Street et l’un de ses repaires favoris. Sans se soucier de consulter le menu, il commande une grillade d’espadon – mets à coup sûr approprié pour un homme connu pour être un opérateur des plus aiguisé en affaires. J’opte pour un risotto alla primavera. Une boisson ? « Non, non, mais je vous en prie, allez-y – laissez-vous aller ! Vous désirez une vodka ? Ah ! » Il jette un coup d’œil sur les gribouillages dans mon portable : « Vous ne pourrez plus lire votre écriture. Ce qui pourrait être une bonne chose. » Nous nous décidons pour de l’eau minérale : gazeuse pour lui, plate pour moi. « Venir au restaurant est devenu si standardisé ! C’en est presque ennuyeux…, observe-t-il. Quand je suis arrivé pour la première fois à Londres, le repas durait deux heures, accompagné d’une bouteille de vin ! A New York, on a droit à du coca light et retour au bureau, 20 minutes plus tard. » Il feint d’apprécier la foule des clients du restaurant qui s’attardent autour de nous, mais j’ai l’impression que le modèle new-yorkais convient mieux à cet homme actif jusqu’à la frénésie.

La semaine dernière, Gagosian se trouvait à Londres pour la Foire géante d’art Frieze, puis à Paris pour recevoir la Légion d’Honneur – une récompense qu’il évite soigneusement de mentionner durant notre déjeuner – et inaugurer sa neuvième galerie, un hôtel particulier retapé à l’esbroufe, près des Champs Elysées. « Il y a de la place pour une galerie comme la nôtre là bas, on a donc décidé de se jeter à l’eau. Et puis Paris rattrape Londres, vous ne trouvez pas ? »

Le charmant tour de passe-passe que mon avis puisse compter dissimule une impitoyable ambition et un sens aigu des affaires. Gagosian s’installe dans la capitale française en avance sur le musée de Bernard Arnault, la Fondation Louis Vuitton pour la création, conçue par Frank Gehry, qui transformer Paris en un centre de l’art contemporain.

La galerie parisienne fait partie d’un empire en expansion qui fait de Gagosian une marque de fabrique véritablement internationale du marché de l’art. Le week-end prochain, il sera de retour à New York pour lancer une importante exposition de Robert Rauschenberg – artiste dont il représente les intérêts. Le mois prochain, une exposition Giacometti va propulser sa dixième galerie, à Genève, et il expose Murakami à Rome. Une galerie est prévue à Hong Kong pour janvier [2011].

« En fait, j’adore voyager, comme tout le monde, déclare Gagosian. J’aime avoir un motif de visiter chaque ville – c’est très gratifiant. Je pars à Rome, j’ai une raison d’être là bas, pas seulement pour ce qu’il y a à voir. Non que ce qu’il y a à voir ne vaille pas le coup, mais je ne suis pas du genre à aller quelque part, simplement parce que c’est là. Je veux dire, c’est agréable pour certains de le faire, mais ce n’est pas mon cas. »

Ce qu’il fait, c’est mettre en œuvre, dans de véritables espaces en rez-de-chaussée, le concept abstrait de la culture globale au 21ème siècle. « New York continue de mener le monde de l’art, mais il est beaucoup plus divers, plus global maintenant. On constate de la richesse dans bien des régions plus différentes dans le monde, et le grand changement c’est l’information électronique – être capable de montrer des images partout. Et pourtant, apparemment, on doit renforcer ça avec des briques et du mortier ; ce commerce est basé sur le fait de franchir une porte et de regarder des choses. La plupart des grandes galeries ont des clients à travers le monde ; nous avons construit toutes ces galeries. C’est une approche particulière, je ne suis pas certain qu’elle soit nécessaire, mais c’est agréable. Dès que j’ai commencé, impossible de m’arrêter ! »

Il est né en 1945 à Los Angeles, l’aîné de deux enfants, de parents immigrés arméniens, lui agent de change et elle « femme d’intérieur », et « dut quitter Los Angeles pour passer à l’étape suivante – New York était l’endroit évident où aller, alors tout de suite je suis parti – partir, toujours. »

Après un diplôme d’anglais à l’université de Californie de Los Angeles, « je me suis mis à vendre des affiches sur le trottoir. » Il les acheta pour 2 dollars, les plaça dans des cadres en aluminium et les revendit 15 dollars. « Je ne pensais pas que cela me mènerait à quoi que ce soit. Quand j’étais tout gosse, je n’allais pas dans les musées, pas le genre de la famille. Ce n’est que lorsque j’ai commencé à entrer dans le monde de l’art que j’ai réalisé qu’un métier comme celui de marchand d’art existait. »

Notre repas arrive. Mon risotto est crémeux, réconfortant et bourré d’asperges. L’espadon de Gagosian est accompagné de pommes de terre bouillies et d’une salade verte. Il approche son assiette avec méthode, le moins du monde intéressé, et continue : « Je n’étais pas particulièrement ambitieux à l’université, je n’avais aucun plan de carrière. Comme je suis parti de zéro, j’ai toujours l’impression de progresser. » A-t-il suivi quelque modèle ? « Je ne suis pas vraiment un chercheur, mais j’ai lu deux biographies de [Sir Joseph] Duveen – je trouve son style assez inspirant. Il prenait des risques, n’avait pas peur d’acheter une œuvre d’art très chère. Il croyait dans le pouvoir de l’art – voilà où la confiance doit aller. L’art est là depuis longtemps : impossible de le bousiller ! »

Duveen était un marchand d’art anglais, qui s’enrichit au début du 20ème siècle en agissant à partir d’une idée simple : que l’Europe détenait un art ancien, tandis que l’Amérique possédait de l’argent neuf. Gagosian ouvrit sa première galerie à Los Angeles en 1979 et fit de même fortune en communiquant la fièvre de la scène artistique de la Côte Est – Richard Serra, Franck Stella, Eric Fischl – à des collectionneurs de la Côte Ouest, nouvellement enrichis par leurs profits dans les loisirs, l’immobilier et la technologie. Il s’acquit aussi la réputation de faire des demeures de collectionneurs des prolongements de sa Galerie Gagosian, concluant des affaires d’après le principe que tout est à vendre, si le prix est correct.

Un premier triomphe, au milieu des années 1980, fut d’appeler spontanément les collectionneurs Burton et Emily Tremaine et de les convaincre de vendre leur Mondrian, Victory Boogie-Woogie, à SI (Samuel Irving) Newhouse, des éditions Condé Nast, pour 12 millions de dollars. Une somme risible, comparée aux prix actuels que, précise Gagosian, « je n’avais pas prévu – comme personne d’autre, d’ailleurs. » En 2006, il remporte une autre célèbre vente privée, entre le magnat des loisirs David Geffen et Steven Cohen, milliardaire en fonds à risque, de Woman III, de Willem de Kooning, pour 137 millions de dollars – la seconde œuvre d’art la plus chère jamais vendue.

Gagosian possède, reconnaît-il, « un sens naturel de la vente. Une intelligence innée fait partie de mon ADN. Mon appréciation n’est pas toujours la bonne, mais j’ai tendance à être capable de bien juger. » Il est aussi « né avec l’oeil – le bon, en fait. J’ai toujours été extrêmement visuel, regardé les choses de près, fasciné. Non que je possède quelque don particulier que ce soit, mais si tu n’as pas l’œil, tu ne seras pas vendeur. »

Installé à New York dans les années 1980, Gagosian attire l’attention de Leo Castelli, le galeriste le plus influent d’Amérique à cette époque, qui « est devenu un très, très bon ami. Il m’a pris en affection, je pense, parce que je pouvais vendre pour lui. Ce qui a agacé pas mal de monde, soit dit en passant. » Gagosian s’acquit le surnom de « Go go », tandis que Peter Schjeldahl, critique d’art au New Yorker, le présentait « tel un requin ou un chat ou quelque autre mécanisme biologique conçu à la perfection ».

Pourquoi les gens éprouvent-ils ce genre de réactions envers lui ? « Vous n’avez qu’à leur demander ! Mais tout un chacun est sensible aux affres de la jalousie et de la compétition – c’est ce qui fait tourner le monde ! Tant que tu te comportes bien, il n’y a rien de mal à être agressif. » Il braconne sur les terres d’autres marchands – Murakami pris à Marianne Boesky, Franz West à David Zwirner – mais « jamais Leo, d’ailleurs pourquoi je ferais ça ? Ce serait mal se comporter, et faire de mauvaises affaires. »

Notre court déjeuner est interrompu par un serveur persuadé que nous avons fini, mais « Je n’en suis pas encore venu à bout ! », lance Gagosian à propos des restes de sa salade, comme s’il s’agissait d’une délicate installation. Depuis la mort de Castelli en 1999, résume-t-il, « le monde de l’art est beaucoup plus devenu un commerce, pour le meilleur ou le pire, bon an mal an – et même les époques de vaches maigres ne sont pas si maigres que ça ! » Gagosian a-t-il mis en pratique cette transformation ? « Je n’ai pas changé la manière de vendre l’art, mais je suis du genre à aller de l’avant et à me lancer des défis. Je n’ai pas réinventé la roue, mais en en faisant un commerce global, c’est une contribution. Le modèle qui régit les affaires en art reste toutefois à peu près fixé. »

Jamais auparavant, cela dit, un marchand n’avait gonflé les prix d’un artiste simplement en l’agrégeant à son écurie. Le peintre anglais Glenn Brown, par exemple, a rejoint Gagosian avec un prix record de 46 000 livres ; maintenant, son prix le plus haut atteint 1,4 million de livres – une croissance multipliée par 30, fait exceptionnel en seulement six ans. « Prendre un artiste à son entrée et bâtir cette réputation – si vous faites le bon choix – c’est l’une des choses les plus inventives que vous pouvez faire en tant que marchand, » précise Gagosian. Il vient juste de dîner, note-t-il, à New York avec la peintre abstraite Cecily Brown ; il évoque chaleureusement son nouveau bébé, mais aussi le fait que « lorsqu’elle a débuté, ses grandes toiles valaient 8 000 dollars. Maintenant elles sont beaucoup plus chères. » (L’une d’elles a atteint 1,1 million de dollars chez Sotheby’s en mai dernier.)

Sa main de Midas est-elle infaillible au point que les choses s’émoussent ? « Si tout est gagné d’avance, cela peut créer un bon sens des affaires, mais cela devient un peu stérile. Mais essayer de montrer les artistes les plus intéressants, novateurs – selon ta façon de penser, de sentir – c’est la décision la plus cruciale qu’un marchand doit prendre. »

A l’instar d’autres grands marchands – Daniel-Henry Kahnweiler avec Picasso ou Castelli avec Jasper Johns -, Gagosian restera dans les mémoires pour avoir facilité certaines grandes carrières : en particulier, Richard Serra, avec qui il travaille depuis 1982 – « J’ai bâti ma galerie à Chelsea en ayant Richard en tête, pour qu’il garde son enthousiasme et son engagement, j’ai acheté le bâtiment parce que son œuvre l’exigeait » et Cy Twombly. « « C’est vrai, je le pousse en avant. Je suis sûr qu’il a dû grogner quand il a appris que j’ouvrais à Paris, » précise Gagosian, qui lance chaque lieu en Europe, y compris Paris, par une exposition Twombly. « Une des plus grandes joies de ma vie a été de travailler avec Cy. Un parcours incroyable ! »

Gagosian n’a pas de famille et il est à noter que ses expositions les plus chatoyantes de cette année – Picasso à Londres, Monet à New York – revêtaient un caractère historique. « Je ne veux pas d’une rétrospective prématurée, » dit-il, mais, pour la première fois, il expose une partie de sa collection personnelle cet automne, à Abou Dabi. Il élude le dessert et me dit : « Je ne suis pas café, » mais, tandis que je demande la note, il me demande : « Vous faites ça souvent ? Pas moi. »

Il accorde rarement des entretiens et je me demande pourquoi il a accepté celui-ci. Un instinct de compétition ? Hauser & Wirth, son rival le plus proche, vient juste d’ouvrir de spectaculaires locaux sur Savile Row et Gagosian a conscience qu’il « a besoin d’un espace plus grand, en plein centre », pour réaffirmer sa présence à Londres. Son discours final, bien qu’exprimé avec aisance à la hâte, suggère quelque chose de plus profond : à 65 ans, cette machine à vendre terriblement efficace se préoccupe aussi du long terme, l’héritage.

« T. S. Eliot a dit un jour que chaque nouvelle œuvre littéraire modifie ce qui a été écrit auparavant, et l’on peut adapter cela à l’art, déclare-t-il. Le goût change, le temps nous le dira. Mais on ne va pas en faire tout un plat, ni rester paralysé du fait qu’on ne peut pas toujours faire mouche, s’agissant d’histoire de l’art. Ça ne devrait pas empêcher de tenter le coup ! Les marchands d’art ont l’impression qu’ils doivent obscurcir la part mercantile de leur profession, mais ne soyons pas dupes – c’est un commerce. Les artistes ont familles et enfants et, comme tout un chacun, veulent vivre décemment – parfois très décemment. Nous apprécions du mieux que nous pouvons, mais nous ne savons tout simplement pas : le grand art possède une valeur durable, il ne disparaît pas. D’ailleurs, regardez, j’aurais pu vendre des assurances – je ne méprise pas cette profession -, mais tous ceux qui font ce que je fais doivent sentir qu’ils ont vraiment de la chance. C’est un monde merveilleux, le meilleur en fait. »

[Jackie Wullschlager est critique d’art au Financial Times.]

______________

Source : http://www.ft.com/intl/cms/s/0/c5e9cf78-dd62-11df-beb7-00144feabdc0.html#axzz1lAw1N1Xj
Repris in : http://www.azad-hye.net/article/article_view.asp?re=230kfd37
Traduction : © Georges Festa – 02.2012.