mercredi 1 février 2012

Queer Armenian Women's Movement Publishes Collective / Publication d’un ouvrage collectif par un mouvement lesbien arménien

© Erevan : Tigran Mets Press, nov. 2011


Publication d’un ouvrage collectif par un mouvement lesbien arménien

par Nora Kayserian

Ianyan Mag, 21.11.2011


J’ai souvent bataillé pour trouver un forum où je puisse débattre de questions me concernant tout autant que les gens qui m’entourent. A Los Angeles, un espace où des féministes arméniennes puissent discuter de ces problèmes et créer ensemble est inexistant. Après avoir lu Queered : What’s to Be Done With Xcentric Art [Lesbiennes : que faire d’un art Xcentrique], je peux finalement dire que j’ai découvert l’espace que je recherchais. Il ne se trouve pas à Los Angeles, mais à Erevan !

Cet ouvrage bilingue (en arménien et en anglais), récemment paru, inclut des entretiens, des écrits, des correspondances et des créations artistiques émanant d’un collectif intitulé Queering Erevan – où figurent Nancy Agabian, auteure de Me as her again : True Stories of an Armenian Daughter, Araks Nerkayan, une des figures clé du mouvement avant-gardiste des années 1980 intitulé Third Floor [3ème étage] à Erevan, la journaliste Lusine Vayachyan, la militante LGBT Sara Chance et beaucoup d’autres.

Queering Yerevan, intitulé auparavant The Women-Oriented Women’s Collective [Collectif Les Femmes pour les femmes], est une mosaïque d’artistes, d’écrivaines et de militantes, originaires de plusieurs pays et différents milieux, entre 2007 et 2011. Le groupe joignit au début ses forces pour encourager la création artistique à Erevan, mais a abouti à quelque chose de plus important. « La parole des lesbiennes a longtemps été réduite au silence, du fait de l’ignorance de la société entourant le problème de l’existence de la culture lesbienne en Arménie, » écrit le groupe dans le premier article de son blog, évoquant la nécessité urgente de créer un espace de sécurité pour les lesbiennes, citant l’oppression des femmes par les hommes, mais aussi les femmes, dans la société arménienne, l’homosexualité étant considérée comme perverse ou immorale et l’idée que les lesbiennes sont doublement opprimées par les fardeaux que sont les rôles du mariage et de la maternité, dévolus aux femmes. Une première étape, estimaient-elles, passait par l’expression personnelle. C’est ainsi qu’est né le mouvement Queering Erevan.

L’ouvrage aborde la création du collectif, son objectif, détaille et débat de la prise de conscience, des projets artistiques et d’entretiens centraux concernant les questions LGBT en Arménie. Son concept révèle intimité et camaraderie dans cette scène quasi clandestine des lesbiennes, via différents moyens d’expression. Dans un extrait particulièrement intéressant, Shushan Avagyan, co-fondatrice du Centre de Ressources pour Femmes à Erevan et traductrice de I Want to Live : Poems of Shushanik Kurghinian [Je Veux vivre : poèmes de Chouchanik Kurghinian] (1) présente ainsi une performance qu’elle réalisa avec Arpi Adamyan et Lusine Talalyan sur la place de la République à Erevan :

« Cette performance fut perçue comme un acte de trahison et les artistes comme salissant de hautes valeurs culturelles comme la masculinité, l’orgueil nationale et militaire. Pourtant, une sensation de surprise persista chez les spectateurs, alors que la représentation familière de la guerre, matérialisée par ces mêmes valeurs culturelles qu’ils soutiennent à la manière de dogmes, est expérimentée à nouveau dans une nouvelle traduction hétérodoxe. »

Une des sections que je préfère dans ce livre, vers la fin, se compose d’un recueil peu orthodoxe de lettres et de courriels. Elle livre une vision sincère des luttes que le groupe traversa ces dernières années. D’après Talalyan, lorsque les promesses de subventions échouèrent, elles firent tout leur possible pour voir le livre publié. L’ouvrage a été financé en totalité par des gens qui soutiennent et encouragent un changement social progressif, grâce aussi à un effort financier substantiel de la part de l’Association Arménienne Gay et Lesbienne de New York (AGLANY) via le site de financement collectif www.kickstarter.com, réitérant ainsi un des messages du livre : la force de l’action collective. La fin du livre n’est pas la seule partie non orthodoxe. Sa conception et son agencement renforcent le mot « queer », placé en titre, au moyen d’énigmes insérées à la suite de certains passages, de prospectus liés à des événements, de citations et de photos de membres du collectif, ainsi que de leur travail artistique.

Le contenu et de la publication de ce livre sont importants à plusieurs titres. Il met en lumière un ensemble de questions qui sont considérées comme des tabous dans nos communautés, y compris dans celles soi-disant « progressistes ». Le simple fait qu’un livre soit consacré à des homosexuelles arméniennes est exceptionnel en Arménie, où l’homosexualité, réprimée durant et après la période soviétique, n’a été dépénalisée dans ce pays du sud du Caucase qu’en 2003, bien qu’elle demeure stigmatisée. En Arménie, les lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels vivent dans un environnement de haine et d’intolérance, harcelés en permanence et considérés comme une menace pour la famille nucléaire.

Même si, dans certaines communautés arméniennes en diaspora, cette discrimination n’est pas autant explicite, la parole de ces Arméniens est souvent ignorée et éclipsée par des « questions plus urgentes ».

En dépit de sa rareté, ce livre est aussi d’une importance vitale : il présente des images que l’on voit pas suffisamment. Il existe un besoin critique de documenter des mouvements et des histoires telles que celles-ci, dans l’espoir que cela fasse naître un dialogue sur les paradigmes hétéro-normatifs auxquels nous sommes accoutumés. Nous ne pouvons progresser, si nous sommes incapables de débattre et d’explorer le genre, la sexualité, le « coming out », l’androgynie et les trans-identités, ainsi que leurs rapports avec notre identité arménienne. En se colletant à ces questions, cet ouvrage représente un pas en avant et inaugure un long et fructueux dialogue, que je souhaite.

NdT

1. Ouvrage paru aux Editions de l’Armenian International Women’s Association, 2005 – ISBN-13 : 978-0964878754

[Nora Kayserian est née en Turquie et a grandi aux Etats-Unis. Licenciée en psychologie de l’Université de Californie à Los Angeles, elle achève actuellement un mastère en Conseil à l’Université Loyola Marymount (Los Angeles) et travaille à temps partiel comme consultante auprès des services sociaux de l’Arleta High School. Elle adore le chocolat, la poésie et faire du vélo à travers les rues polluées de Los Angeles.]

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Source : http://www.ianyanmag.com/2011/11/21/queer-armenian-womens-movement-publishes-collective/
Traduction : © Georges Festa – 02.2012.