mardi 27 mars 2012

Antonia Arslan - Il Libro di Mush / Le Livre de Moush

© Skira, 2012


Peuples, traditions, culture et langue réunis dans un grand livre
Entretien avec Antonia Arslan qui, dans son ouvrage Il Libro di Mush, continue de raconter l’histoire oubliée d’un génocide

par Andrea Di Consoli

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Ce soir, à « Libri come », à 19h30, à l’Auditorium de Rome, l’écrivaine Antonia Arslan s’entretiendra avec l’écrivain roumain Varoujan Voskanian, auteur du roman sur le génocide des Arméniens, Il Libro dei sussurri [Le Livre des murmures] (1). A cette occasion, nous avons posé quelques questions à Antonia Arslan à propos de son dernier roman, intitulé Il Libro di Mush, qui raconte l’histoire aventureuse du sauvetage d’un ancien et précieux manuscrit arménien.

- Andrea Di Consoli : Professeur Arslan, avez-vous déjà vu personnellement le Manuscrit de Moush ?
- Antonia Arslan : Oui, je l’ai vu il y a quelques années à Erevan, la capitale de l’Arménie. Là où il est exposé.

- Andrea Di Consoli : Et quelle émotion avez-vous ressentie en le voyant ?
- Antonia Arslan : A l’époque, je n’avais qu’une vague idée de l’histoire de ce manuscrit ; j’ignorais encore que j’en raconterais l’histoire.

- Andrea Di Consoli : Tentons d’expliquer ce qu’est le Manuscrit de Moush.
- Antonia Arslan : Il s’agit d’un manuscrit enluminé datant de 1202, haut d’environ un mètre et large de la moitié, et qui pèse près de vingt-huit kilos. Il fut réalisé par un pieux marchand arménien, qui mêla des homélies et des prières.

- Andrea Di Consoli : Votre roman a atteint un objectif, qui m’apparaît clairement au moment même où nous en parlons : raconter le peuple arménien autour d’un grand livre. Tous les peuples persécutés, quand on y pense, se retrouvent autour d’un grand livre.
- Antonia Arslan : C’est vrai. L’histoire du sauvetage du Manuscrit de Moush est si extraordinaire qu’elle possède véritablement une valeur supérieure, car c’est comme un objet sacré autour duquel on peut recueillir la mémoire mutilée des Arméniens. Et ce en dépit du fait qu’en très grande partie, la culture arménienne ait été détruite.

- Andrea Di Consoli : Un génocide ne détruit pas seulement les personnes physiques, mais aussi les langues, les histoires, les architectures, les livres.
- Antonia Arslan : Je le dis et je le répète toujours : n’oubliez pas qu’un génocide est atroce, non seulement à cause du sang versé, mais aussi parce que l’on efface les mémoires, les églises, les édifices, les ouvrages de tout un peuple.

- Andrea Di Consoli : L’historiographie mondiale est-elle finalement convaincue du caractère irréfutable du génocide arménien ?
- Antonia Arslan : Désormais, après un long silence sur la tragédie arménienne, qui a duré jusqu’en 1980, publications et études ne cessent de paraître. 98 % des historiens s’accordent désormais sur le génocide, à l’exception d’une poignée à contre-courant, qui nient le génocide. Et ceux qui le font, pour être clair, sont surtout des défenseurs de l’historiographie turque.

- Andrea Di Consoli : Comment fut-il possible qu’un peuple paisible, paysan, sans visées expansionnistes, essentiellement pauvre, ait fini par être atrocement massacré par les Turcs ?
- Antonia Arslan : Les Arméniens constituaient une minorité indo-européenne et chrétienne au sein de l’empire ottoman et, de fait, n’étaient pas considérés comme étant du même sang que les Turcs.

- Andrea Di Consoli : En outre, ce que la mystique du sang ne met en œuvre, la géographie le fait.
- Antonia Arslan : Les Arméniens étaient établis autour du Mont Ararat, d’où naissent trois grands lacs de montagne. Cet ancien habitat arménien sur les hauts plateaux se trouvait pris au piège d’un côté par les Turcs et de l’autre par les peuples turkmènes ; il était convoité car très fertile. Durant plusieurs siècles, les sultans maintinrent l’autonomie des minorités assyriennes, grecques, arméniennes, puis, à l’avènement des Jeunes-Turcs en 1908, une terrible politique pré-hitlérienne s’imposa.

- Andrea Di Consoli : Ce qui m’a pourtant toujours frappé dans vos romans, y compris Le Livre de Moush, c’est cette pudeur confondante avec laquelle vous racontez le génocide des Arméniens. Jamais vous n’en rajoutez avec la rhétorique de l’apocalypse et du sang.
- Antonia Arslan : Vous percevez dans mon écriture quelque chose qui me tient beaucoup à cœur, car tant de fois on m’a demandé : « Mais pourquoi écrivez-vous sans décrire le sang et les tortures qui nous avons subies ? » Je ne l’ai pas fait tout simplement parce que je ne les ai pas vécues, et ce n’est pas à moi de faire un récit de ce genre, mais aux témoins directs. Je suis un témoin de troisième génération et je ne puis que raconter avec compassion ce que je sais indirectement. Une compassion que je réserve aussi aux assassins, car personne ne doit jamais oublier qu’en nous-mêmes, malheureusement, existe le plus grand bien, mais aussi le plus grand mal.

- Andrea Di Consoli : Une chose que je n’ai pas bien saisie : quelle sorte de chrétiens sont les Arméniens ?
- Antonia Arslan : Les Arméniens sont des chrétiens apostoliques. Ils partagent la doctrine avec les catholiques. Seul le culte est différent.

- Andrea Di Consoli : Je m’intéresse aussi beaucoup à Erevan, votre capitale. Une grande ville dynamique, moderne, que l’on connaît peu. Vous y allez souvent ?
- Antonia Arslan : Oui, j’y vais souvent. Je dois dire qu’Erevan est une ville curieuse, parce que, en dépit de l’ancienneté du peuple arménien, elle est au contraire moderne. C’est une ville avec une belle architecture, le centre est très animé, plein de jeunes. Maintenant, ils ont aussi créé plein d’hôtels, car l’Arménie découvre lentement le tourisme, n’ayant quasiment pas de matières premières.

- Andrea Di Consoli : Récemment, en visitant Yad Vashem à Jérusalem, j’ai appris que les Juifs donnent un nom et un prénom à toutes les victimes de la Shoah. Y a-t-il un travail analogue en Arménie ?
- Antonia Arslan : En Arménie existe un grand monument qui se trouve dans la Vallée des Hirondelles, près d’Erevan. C’est un monument très impressionnant, composé de sept dalles de granite (qui symbolisent les sept provinces de l’Arménie historique), avec une flamme éternelle au milieu. Il y a là un Centre qui recueille des données, des listes et des informations de toutes sortes. Raymond Kévorkan fait aussi un travail minutieux, comparant et étudiant depuis des années listes après listes et des documents en tout genre. Mais il reste un obstacle à ce travail : le fait que la Turquie ne communique aucun document relatif à l’état civil.

NdT

1. Traduit du roumain en italien par A. N. Bernacchia. Rovereto : Keller editore, 2011, 480 p.
2. Skira, 2012, 129 p.

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Source : http://www.totalita.it/articolo.asp?articolo=759&categoria=1&sezione=&rubrica=
Article paru le 08.03.2012.
Traduction de l’italien : Georges Festa – 03.2012.