mardi 24 avril 2012

Abby Alexanian - Stories of a Silent Generation / Récits d'une génération silencieuse

© Nubar et Abby Alexanian, 2012


Récits d’une génération silencieuse : un père et une fille cinéastes se proposent de raconter l’histoire familiale
par Abby Alexanian
Asbarez.com, 15.03.2012


Je ne parle pas arménien. Je ne suis jamais allée en Arménie. Je mange rarement de la nourriture arménienne et je ne me rends pas aux offices célébrés à l’église arménienne. Et pourtant, autant je me sens Arménienne, autant je n’arrive pas à me représenter ce que cela signifie.

Les êtres humains sont des « créateurs de sens » - nous faisons de nos souvenirs des récits, lesquels donnent sens au passé. Donner sens nous aide à comprendre la souffrance et la joie, nous en apprend sur nous-mêmes et nous donne accès à des pans divers de nos identités. Les histoires familiales, en particulier, confèrent un sens à chaque nouvelle génération ; en bien des manières, nos histoires familiales nous fabriquent. Et pourtant, qu’arrive-t-il lorsque ces histoires sont extrêmement douloureuses ? Et qu’arrive-t-il lorsque ces histoires, notamment, ne sont pas racontées ?

Chaque fois que mon père me parlait de sa jeunesse au sein d’une famille arménienne à Worcester, dans le Massachusetts, l’existence qu’il décrivait m’est toujours apparue étrangère, au point que lui et moi aurions pu grandir dans des pays totalement différents. J’adorais ces rares histoires que j’entendais sur l’enfance de mon père – comment il passait des après-midi entiers avec son grand-père au deuxième étage de la demeure familiale, ne parlant qu’arménien et apprenant à travailler le bois. Pourtant sa famille était des plus pauvre ; la vie n’était pas facile, mais même au sein des difficultés – ou peut-être à cause d’elles – sa famille conserva le mode de vie arménien que les grands-parents de mon père apportèrent avec eux du vieux pays.

Il y a beaucoup de choses concernant ma famille arménienne que je n’ai apprises que par fragments ou pièces détachées au cours de mon enfance, ou que je n’ai jamais sues, jusqu’à ce que je commence à poser des questions. Par exemple : le grand-père avec qui mon père passa tant de temps, petit garçon, était un survivant du génocide arménien de 1915, et la mère de ma grand-mère vit son mari, ses trois sœurs et ses parents massacrés, avant de marcher à travers le désert des mois durant. Autant d’histoires dont je n’entendis pas parler dans ma jeunesse.

Le génocide n’est pas souvent évoqué, même parmi les Arméniens, et ce silence porte ses propres cicatrices. Un courant souterrain, fait de profonde souffrance inapaisée, parcourt l’identité des Arméniens, et même si nous savons peu de choses du génocide, de notre ancien patrimoine ou de traditions en voie de disparition – cette souffrance nous touche.

Or comment sommes-nous supposés donner sens à cette souffrance ? Lorsque le silence se substitue aux histoires, nous nous saisissons du sens, mais sans rien avoir à quoi nous raccrocher.

Pour les enfants des générations silencieuses, chaque identité que nous recevons de notre identité en partie arménienne consiste presque entièrement à vouloir en avoir davantage, en savoir davantage, et à en faire davantage partie. Michael J. Arlen, fils d’un père arménien et d’une mère gréco-américaine, débute ses Mémoires, Embarquement pour l’Ararat, par cette idée toute simple : « A un moment particulier de ma vie, j’entreprends un voyage afin de découvrir pour moi-même ce que signifie être arménien. Car bien que je sois arménien, ou en partie arménien, jusqu’à maintenant je ne sais rien des Arméniens ou de l’Arménie. » Une génération d’Arméniens fut avalée par le génocide de 1915, mais aujourd’hui une nouvelle génération d’Arméniens est tout aussi menacée d’extinction, bien que d’un genre différent : pour les arrière-petits-enfants des survivants, l’Arménie est en train de perdre sa signification.

Comment pouvons-nous nous mettre à créer du sens, là où ce que nous avons rencontré est le plus souvent le silence ? Commençons par rechercher les histoires.

Dans ma famille, le silence a commencé à se relâcher, essentiellement parce que mon père et moi avons décidé de réaliser un film à ce sujet. Notre documentaire, provisoirement intitulé Journey to Armenia : Three Generations from Genocide [Voyage en Arménie : trois générations issues du génocide], sera l’histoire de nos voyages ensemble en république d’Arménie et en Turquie orientale (autre nom de l’Arménie Occidentale), à commencer par notre premier voyage, cet été. Tels des archéologues de l’histoire de notre famille, nous visiterons les quatre villages que les membres de notre famille durent fuir, il y a presque un siècle. Et, ce faisant, nous espérons en apprendre davantage sur ce que signifie vraiment le fait d’être arménien.

Pour en savoir plus sur le film, consulter Kickstarter ou visiter la page Facebook du film.

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Source : http://asbarez.com/101701/stories-of-a-silent-generation-father-daughter-filmmakers-set-out-to-tell-family-story/
Traduction : © Georges Festa – 04.2012.