dimanche 15 avril 2012

David Boyajian - Matt Rink : redonner forme à des vestiges du 11 Septembre / Reshaping Remnants of 9/11

David Boyajian, à gauche, et Matt Rink installant la pièce, qui utilise du métal récupéré des Twin Towers
© Andrew Sullivan, The New York Times, 2011 / www.davidboyajian.com


Une tâche délicate : redonner forme à des vestiges du 11 Septembre [2001]

par Jan Ellen Spiegel

The New York Times, 09.09.2011



Les trois longues et minces pièces d’aluminium lavées au jet à l’extérieur de l’atelier de David Boyajian à New Fairfield sont immédiatement reconnaissables – elles sont longues d’une vingtaine de mètres, avec les ondulations caractéristiques du revêtement extérieur qui formait, il y a peu, les arches gothiques à étages des tours du World Trade Center.

Eraflées, déchirées, trous de rivets, joints en caoutchouc et mastic encore intacts, mais sans la moindre marque de brûlure, elles vont prochainement faire partie d’un ensemble de sculpture destiné à compléter le Living Memorial [Mémorial Vivant] du 11 Septembre à Sherwood Island, à Westport.

La tâche de transformer ces vestiges d’allure industrielle en œuvre d’art est échue à David Boyajian, 53 ans, et à un autre artiste du Connecticut, Matt Rink, 27 ans. Ces deux sculpteurs ont été choisis par l’Etat parmi les quatre finalistes émergés, après sélection des portfolios, d’un ensemble d’une centaine d’artistes inscrits sur la base de données gérée par l’Office du Connecticut en charge des Beaux-Arts, anciennement Commission à la Culture et au Tourisme.

Les projets d’art public peuvent se révéler délicats sous les meilleurs auspices, les préoccupations collectives et les visions des artistes s’opposant parfois ; or celui-ci présentait aux sculpteurs non seulement des limites physiques, mais aussi un défi émotionnel : l’angoisse de manquer le sens inhérent à leur matériau.

« Nous n’y avons pas touché, expliquait en juillet dernier David Boyajian, deux semaines à l’intérieur d’un programme de production serré, long d’un mois. Nous ne les avons pas marquées. Nous ne leur avons rien fait. Nous les avons lavées, sans plus. Mais même ça – « Oh ! On enlève la poussière… » - c’est quelque chose d’intense.

Même si Matt Rink était un simple lycéen à Fairfield le 11 septembre, lui aussi trouve l’aluminium intimidant. « C’est une sacrée responsabilité, du genre : que faire ? », explique-t-il.

L’idée d’une sculpture évolua à partir de deux objectifs parallèles. L’un d’eux était de compléter les mémoriaux existants en forme de pierre tumulaire dédiés aux 153 victimes de l’Etat – deux longues bandes installées sur Sherwood Island en septembre 2003 – en créant une clef vers l’emplacement des patronymes individuels, ainsi que des plaques comportant davantage d’informations biographiques sur chaque victime. Autre objectif apparu, suite à une demande émanant de Paul Kirwin, dont le fils Glenn figurait parmi les employés du Cantor Fitzgerald qui périrent, de réaliser ce que tant d’autres mémoriaux ont fait : obtenir une poutre en I en acier, qui se trouvait dans l’une des tours, pour y être exposée intacte.

Le Département de l’Energie et de la Protection de l’Environnement, qui gère le site de Sherwood, ainsi qu’une partie du parc afférent, regroupa les deux propositions, décidant entre temps d’obtenir un peu d’aluminium que les autorités portuaires détenaient parmi les vestiges des édifices en sa possession, ce matériau étant susceptible de mieux résister aux éléments – en particulier, les embruns salés provenant de Long Island Sound – que l’acier.

Les candidats à cette commande de 10 000 dollars devaient être en mesure de travailler l’aluminium et de proposer un concept occupant un espace d’environ 25 mètres de hauteur et large de 65,7 mètres, pouvant intégrer des plaques pour chaque victime, afin d’être produit par Rumney Associates à Madison, ainsi qu’un autre partenaire.

Bien que cela ne fût pas spécifié, les artistes devaient aussi être attentifs à la vive émotion qui entoure les mémoriaux du 11 Septembre, des survivants s’affrontant souvent avec le gouvernement et autres sur ce qu’il convient de faire.

« Une embrouille potentielle ! » reconnaît Deanna Lia, membre de la commission qui a choisi les artistes et qui fut aussi l’un des deux officiels de l’Etat délégués par d’autres Départements – dans son cas, celui des Enfants et des Familles – afin de constituer l’Office du Soutien Familial [Office of Family Support], créé par l’Etat peu après l’attaque pour aider les familles des victimes. « Nous nous sommes efforcés d’être aussi respectueux que possible. »

« Comme un accompagnement, précise-t-elle. Il faut se rappeler que ces gens ont été touchés d’une façon que peu d’entre nous peuvent réellement comprendre. Je pense qu’on s’y est bien pris. Vraiment. »

David Boyajian reconnaît que les gens auront probablement des opinions divergentes sur le mémorial, mais, dit-il, « il faut rester en dehors de ça – je pense que les artistes l’ont toujours fait. » Le concept de David Boyajian et de Matt Rink, intitulé Sanctuaire, est né d’une perception, par David, des arches du World Trade Center en tant qu’arbres, et son idée que les arbres furent le premier lieu, la première forme de refuge. Le thème est la renaissance – une vie nouvelle surgissant des vestiges.

De l’aluminium neuf, fini à la brosse, a été utilisé pour les troncs d’arbres de chaque côté de ce qui, en fait, constitue un cadre entourant les plaques des noms. Les artistes ont conçu 79 feuilles pour une canopée surplombant le tout. Dispersées au sommet des arbres, de larges fleurs semblables à des coquelicots – une pour chaque année depuis l’attaque -, élaborées à partir de l’aluminium usagé, mais préservant son histoire via les trous visibles, les déchirures, les cicatrices, les plissures et les extérieurs ternis. Plis et angles capturent la lumière et les ombres de manière inégale, projetant des images vagues, quasi fantomatiques, comme si un corps se trouvait là.

Redonner forme à des vestiges provenant du site, au lieu de s’en débarrasser, est inhabituel pour les mémoriaux du 11 Septembre. Et se livrer à ce premier élagage dès juillet rendit les deux artistes véritablement anxieux.

« Comment je me sens, en découpant ces pièces ? - se demandait alors David Boyajian. Pas vraiment bien, en vérité. Mais, pour ce qui est de savoir où nous allons et ce que nous faisons, c’est un point important. »

Matt Rink ajoute : « Je pense qu’on y arrive avec humilité et de bonnes intentions, en essayant de respecter et d’honorer les matériaux autant que nous le pouvons, via notre façon de les travailler qui, je crois, est liée au fait d’essayer de préserver autant que possible les détails en surface. »

Ce concept résonne avec ceux qui ont vu la sculpture, avant qu’elle ne soit dévoilée le 8 septembre prochain, lors de la commémoration annuelle sur le site.

« La manière avec laquelle il a travaillé l’aluminium provenant du World Trade Center m’a laissé une impression très profonde, observe Susan Frechette, commissaire-adjointe au Département de l’Energie et de la Protection de l’Environnement du Connecticut, qui faisait aussi partie du comité de sélection. Tu observes ces images florales qu’il élabore à partir de l’aluminium et tu vois les cicatrices ; c’est pénible et pourtant cela produit l’effet désiré, à savoir faire que l’on se souvienne – et en même temps cela communique une sensation de beauté. »

Susan Frechette et beaucoup d’autres déclarent apprécier le respect que les artistes ont témoigné pour le métal du World Trade Center.

« Ce qui m’a impressionné, c’est le fait qu’on puisse voir les numéros sur le matériau, précise Paul Kirwin. Superbe, je trouve. Une belle idée. Ils ont fait un travail magnifique. Rien à dire. »

[Le Living Memorial du 11 Septembre se trouve dans le parc de Sherwood Island, Sherwood Island Connector (sortie 18, Interstate 95), à Westport. Accessible de 8 h au coucher du soleil, toute l’année. Parking payant, du printemps à la Fête du Travail. Tél : (203) 226-6983. Site : www.ct.gov/deep – courriel : friendsofsherwoodisland.org.]

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Source : http://www.nytimes.com/2011/09/11/nyregion/delicate-task-of-reshaping-some-remnants-of-911.html
Repris in : http://www.mirrorspectator.com/pdf/041412.pdf
Traduction : © Georges Festa – 04.2012.

Avec l'aimable autorisation de David Boyajian.


site de David Boyajian : www.davidboyajian.com