lundi 23 avril 2012

Génocide arménien - 1ère phase 1894-1897


© Polska Akademia Umiejẹtności [Académie Polonaise des Sciences], Cracovie, 2011


Arméniens – L’aube du génocide
Un livre fait ressurgir les silences et les événements qui permirent aux Turcs de planifier en 1894 le premier massacre à grande échelle et l’islamisation forcée

par Paolo Simoncelli

www.avvenire.it, 07.02.2012


Historien majeur de l’Europe orientale, Marko Jačov consacre une importante étude, La Questione d’oriente vista attraverso la tragedia armena (1894-1897) (Académie Polonaise des Sciences, 2011, 322 p.) à l’aspect moins connu de la tragédie arménienne : le premier génocide, à la fin du 19ème siècle, dépourvu par conséquent de ces justifications « militaires » alléguées en faveur du second génocide, définitif, survenu lors de la Première Guerre mondiale, lequel ébranla plus encore l’opinion en Europe. Acte premier, donc, et plus grave, d’un drame unique. Plus grave aussi, car autour des massacres de 1894-1897, Jačov démontre les campagnes d’instrumentalisation et les responsabilités des grandes puissances occidentales (France et surtout Angleterre) intéressés par de tout autres problèmes. Le scénario diplomatique reconstitué par Jačov, à partir de sources diplomatiques inédites, pivote autour du Congrès de Paris en 1856 : la participation marginale, mais significative, de la Savoie, qui y exposa le problème de l’unité italienne, a fait oublier le fait que s’y dessina pour la première fois une confédération yougoslave, laquelle s’étendait jusqu’à l’Asie Mineure, avec Constantinople pour capitale, dans laquelle les Arméniens eussent joué un rôle important. Ce spectre hanta les Balkans et, du fait de rivalités anciennes et nouvelles, et sous divers prétextes visant à régler des comptes avec un voisin « différent » de race et de religion, provoqua la féroce agression turque et kurde contre les populations arméniennes de l’empire ottoman.

Le jour même d’une fête catholique traditionnelle, la Transfiguration du Christ (19 août), en 1894, des bandes de Kurdes, enrôlées auparavant sous prétexte de les opposer aux Cosaques, à l’avant-garde de l’armée russe, reçurent l’ordre d’exterminer la population arménienne, déresponsabilisant formellement les troupes régulières ottomanes ; une explication inacceptable et refusée par les diplomates occidentaux (italiens, y compris) qui, face aux premiers 40 000 morts, recoururent à la traditionnelle « Note verbale de protestation ». Le nonce apostolique à Constantinople, Augusto Bonetti, qui, avec le Patriarche arménien catholique, Stépan Bédros X Azarian, fit l’impossible pour mettre fin au massacre, ne se dissimula pas les suites du drame : depuis Londres, le Comité révolutionnaire arménien (protégé par le gouvernement britannique) aurait annoncé des manifestations « pacifiques » de protestation dans l’empire ottoman, qui seraient utilisées comme autant de prétextes ultérieurs pour poursuivre le bain de sang. Entre temps, les « puissances occidentales » se livraient au ballet habituel des protestations diplomatiques « dissimulant la vérité pour ne pas échauffer l’opinion publique ». Il n’échappait pas à ce diplomate du Saint-Siège qu’il n’y avait pas à espérer une quelconque intervention militaire occidentale : tant étaient puissants les liens économico-financiers entre crédits occidentaux et dettes ottomanes. Il n’y aurait eu intervention qu’au cas où les intérêts européens eussent été menacés (alors seulement eût cessé la sous-évaluation, dans la presse occidentale, « toute entière aux mains de la haute finance », des massacres continuels). Les aller-retour désespérés de Bonetti et Azarian entre les diplomates français et anglais n’aboutissaient à rien. Leurs homologues italiens, l’ambassadeur Tommaso Pansa et le consul en poste à Erzeroum, Attilio Monti, redoutaient, par contre, les risques liés aux activités clandestines des « Comités nationalistes et insurrectionnels arméniens ».

Précisément, le 26 août 1896, eut lieu en plein centre de Constantinople, une attaque, à la hussarde, de conjurés contre la Banque Ottomane, tandis que d’autres groupes étaient censés bloquer le centre-ville et donner l’assaut au Palais du sultan. Ce fut un désastre qui provoqua une vague de répression et des représailles plus barbares encore. Or, cette fois-ci, les puissances occidentales eurent connaissance du fait que la police ottomane, informée du complot, ne voulut pas intervenir pour avoir ensuite l’occasion de procéder à une nouvelle phase d’extermination : en prenant en compte les chiffres précédents, le chiffre de 300 000 victimes fut alors dépassé. Il n’était donc plus possible de faire comme si de rien n’était ou de minimiser. Néanmoins, lors d’une interpellation à la Chambre des Députés, à Paris, obtenue grâce aux pressions diplomatiques continues du Secrétaire d’Etat, le cardinal Rampolla del Tindaro, un journal français connu pour ses prises de position laïques, comme Le Matin, alla jusqu’à parler de campagne d’instrumentalisation du Vatican, visant à projeter une nouvelle croisade…

Il ne se trouva personne pour arrêter ce génocide. Les massacres cessèrent, lorsque les Arméniens durent choisir entre islamisation forcée et exil. D’après le nonce Bonetti, 100 000 Arméniens émigrèrent, dont la moitié en Russie, et d’autres noyaux de quelques milliers dispersés en Europe ; Jačov reconstitue avec précision le nombre et les destinations de cette émigration, dont 2 000 aux Etats-Unis et 800 en Italie. Or la reconstitution la plus terrifiante est fournie par les tableaux dressés par l’A. : entre les recensements détaillés des destructions de villages et les massacres de civils, celle qui porte sur l’islamisation forcée, village après village, de cette première phase du génocide, indique que, sur les centaines d’églises et de monastères présents dans la région, seule l’église de Saint-Serge (Sourp Sarkis) de Dyarbakir ne fut pas détruite ou convertie en mosquée.
     
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Source : http://www.avvenire.it/Cultura/Pagine/Armeni%20lalba%20del%20genocidio.aspx
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2012.