dimanche 29 avril 2012

Here - Braden King

© Lion and Wheel, 2011


Here

Réalisé par Braden King

par Christopher Atamian


LOS ANGELES – Here, le long métrage de Braden King, sorti récemment, nous rappelle les possibilités discursives et esthétiques magiques, quasi illimitées, du cinéma. Tourné entièrement en république d’Arménie, Here est un road movie métaphysique, philosophique, une histoire d’amour et un récit de voyage, une méditation quant à l’impact de la technologie sur la société contemporaine et, plus encore, une étude sur l’amour, la perte et la condition humaine, qui laisse le spectateur tout à la fois épuisé et renouvelé au plan émotionnel, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Roux, barbu, solitaire rugueux et cartographe américain, Will (Ben Poster) est engagé par des hommes d’affaires arméniens (comprendre : mafieux) afin de dresser la carte de la république d’Arménie et du Nagorno-Karabagh. Farouchement indépendante et peu encline à s’incliner devant les préceptes arméniens concernant le rôle des femmes dans la société, la photographe Gadariné (Lubna Azabal, rendue célèbre dans Incendies) joue le rôle d’une fille prodigue qui revient à la maison, fût-ce brièvement, après une échappée réussie à Paris. Will et Gadariné se rencontrent par hasard et tombent plus ou moins immédiatement amoureux, bien que King ait la prévoyance cinématographique de dépeindre leur cour durant près d’une heure, tandis que le paysage arménien se déploie sous leurs yeux et ceux du public. L’Arménie de Braden n’est que montagnes et vallées, rivières impétueuses et villages de campagne, aux allures de lieu charmeur, bien que sauvage et rude. Lorsque les deux amants s’arrêtent près de la frontière du Karabagh pour profiter d’un chaud printemps, au point que Gadariné se souvient de son enfance, la caméra et l’action sont si réalistes et, de même, le jeu d’acteurs si proche de la vie, que l’on a presque l’impression de nager aux côtés des deux comédiens – un exemple adorable de voyeurisme cinématographique participatif. Utilisant un peu plus avant Google Maps, Will montre à un ami de Gadariné l’emplacement exact de sa maison à San Francisco, révélant par là même les mutations notables au plan existentiel que la technologie a introduites dans notre appréciation de l’espace et de l’échelle. Que signifie le fait de pouvoir montrer votre maison sur une carte à quelqu’un qui se trouve à plus de 4 800 kilomètres de là, et qu’est-ce que cela modifie réellement dans nos existences quotidiennes ? Cela nous rapproche-t-il, ou bien, comme King le laisse entendre ici, peut-être inconsciemment, cela nous aliène-t-il davantage, en nous donnant une impression de voisinage et de proximité laquelle n’est, en fin de compte, qu’illusoire ? [On se demande ce que Baudrillard eût pensé de Google Maps !]

King entrelace et insère dans Here des effets visuels stupéfiants : écrans sombres marqués de lumières, cartes célestes qui reflètent celles que Will tente de dresser, tandis que les commentaires sensuels de Peter Coyote nous plongent dans un état semi-contemplatif. King intercale aussi dans le récit des films expérimentaux dus à des réalisateurs tels que Gariné Torossian. Here est un film particulièrement riche, car le réalisateur parvient aussi bien à explorer avec succès des questions théoriques et structurales, qu'à raconter une histoire, nous colletant tout à la fois à un film discursif, expérimental et à l’art vidéo.

Tandis que la route, apparemment sans fin, continue de serpenter, nous en apprenons davantage sur les vies intérieures de Will et Gadariné, ainsi que sur les similitudes qui les rassemblent : tous deux sont farouchement indépendants, épris d’aventure. L’écriture cinématographique de Lol Crowley est parfois tout simplement étourdissante, tout en clair obscur. Les portraits que Braden et lui nous livrent des Arméniens autochtones, rompus par la guerre, l’éloignement ou simplement la vieillesse, sont de même remarquablement émouvants.

Si vous voulez que l’on vous rappelle le pouvoir qu’a le cinéma de transporter le spectateur vers une réalité autre, parallèle, alors Here est incontournable. Le rythme est parfois lent, mais c’est précisément cette même lenteur qui conduit une montagne à flanc de colline ou qui ramène le cœur de l’homme chez lui.

(Here est sorti à New York et Los Angeles.)   
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Traduction : © Georges Festa – 04.2012.