lundi 16 avril 2012

Hrant Nazariantz (1886-1962)

Hrant Nazariantz (1886-1962)
© Archivio Fotografico Centro Studi Hrand Nazariantz, Bari
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Colloque international

« Hrant Nazariantz et les Arméniens dans les Pouilles. Des ombres de l’exil à la lumière de l’esprit »
Casamassima (Bari, Italie), 25 janvier 2012

Puglia Live, 23.01.12


Casamassima (Bari) – Colloque sur Hrant Nazariantz, interprète et protagoniste du futurisme, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort.

Mercredi 25 janvier, [s’est tenu] à Casamassima (Bari) un colloque international pour le 50ème anniversaire de la mort du poète arménien Hrant Nazariantz. Sous le patronage de la République d’Arménie, ce colloque a pour titre : « Hrant Nazariantz et les Arméniens dans les Pouilles. Des ombres de l’exil à la lumière de l’esprit. » Un poète qui vécut dans la région de Bari de 1913 jusqu’à sa mort. Ami de Marinetti et d’Ungaretti. Partie prenante du futurisme dans les Pouilles.

Pierfranco Bruni, coordinateur du projet « Ethnies et littérature » auprès du ministère des Biens et des Affaires Culturelles, s’est intéressé au poète, auquel il a consacré un chapitre de son étude sur les Arméniens.

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« Il avait l’Arménie dans le sang. Un poète déchiffre toujours les mots avec son cœur. Les terres désolées ou lointaines. Les terres désertes ou qui appellent les nostalgies. Son Arménie possède des blessures qui ne se sont jamais refermées. Des blessures qui deviennent des goulots d’étranglement et dont l’histoire illustre les rides. Et dans cette Arménie chrétienne qui est la sienne, qui fut dévastée par les Turcs et par les communistes, se manifestent aussi les signes d’une culture qui renvoie à la civilisation italienne.

Un poète, donc. Hrant Nazariantz. Né à Constantinople, le 8 janvier 1866 et mort le 25 janvier 1962 à Conversano (Bari). Il arrivera à Bari grâce à la chanteuse et ballerine Lena, alias Maddalena De Cosmis, de Casamassima, devenue son épouse au Consulat d’Italie de Constantinople en 1913. Suite à leur mariage, il se retrouve, exilé, à Bari. Néanmoins, son intérêt pour la culture littéraire italienne naquit en Arménie. Féru de futurisme et de cette littérature italienne, qui a pour noms Marinetti, Govoni, Lucini, Verga, Pirandello.

Il traduit en langue arménienne Libero Altomare, Enrico Cardile, Torquato Tasso. Son rapport avec Filippo Tommaso Marinetti demeure significatif. Une relation épistolaire qui débute en 1911 et une amitié qui l’amènera à écrire un important essai, intitulé F.T. Marinetti et le futurisme. Essai qui reste central dans l’historiographie du futurisme. Depuis Bari, Nazariantz représente un point de grande importance, via une lecture novatrice des rapports littéraires entre Orient et Occident.

Les racines de Marinetti, sa naissance à Alexandrie en Egypte sont autant d’éléments de réflexion première chez le poète arménien, au point qu’elles le conduisent à étudier les liens méditerranéens entre la littérature arménienne et celle italienne, au travers d’une recherche fouillée qui pointera des auteurs marquants du 19ème siècle européen, comme Ungaretti (né lui aussi à Alexandrie, en Egypte), Ada Negri, Lionello Fiumi. Poètes avec lesquels il cisèle une relation métaphysique entre son écriture et la parole vécue d’un existentialisme, lui-même forgé à partir d’un témoignage situé linguistiquement dans le cadre de l’Hermétisme.

Naturellement, « son » futurisme s’enracine dans la culture occidentale, mais filtré par l’expérience d’écrivains et de textes qui se sont souvent colletés à la Méditerranée. Son étude sur Marinetti revêt des affinités qui renvoient à une philosophie, laquelle dénoue sa spirale à partir de l’existence vécue comme avant-garde ou comme une incessante mise en question de cette tradition, qui conserve une expression problématique, mais que l’on déchiffre grâce aux langages.

De fait, la soirée futuriste au Teatro Piccini de Bari, le 26 septembre 1922, porte sur scène la parole comme action, partant d’une textualité qui est celle du « reflet » à l’intérieur du miroir parlant qu’est le langage. Mais Nazariantz semble répartir les voies de la littérature précisément au plan structural ou contextuel. D’une part, la nostalgie qui se fait « don expressif », de l’autre le poids de la parole qui vit de révolutions dans (et de) la langue.

Son intervention centrale se situe à l’intérieur de la littérature et, le plus souvent, se mue en manifeste de poésie. Son recueil de vers, publié en 1952, Il ritorno dei poeti, prend cette direction ouvrant au dépassement d’une intuition admirable, lisible en deux titres qui illustrent bien toute leur élégance : « Paradiso delle Ombre » et « Aurora anima di bellezza ».

Certes, son Arménie est un chemin dans la diaspora, la nostalgie et le sang. Mais sa poésie qui vit de ces croisements découvre dans la méditation des « crucifix », soit, aurore de la chrétienté, la métaphore la plus marquante de tout un périple humain et littéraire. L’Orient demeure toutefois son périple intérieur. C’est là qu’il reste et s’ancre, même lorsque sa revue Graal confronte sentiment cosmique et tragédie comme trait quotidien constant du vivant. Il s’agit, de toute manière, du paradis métaphorique des fleurs et du désert, lequel touche aux dédales de son existence à l’intérieur de la parole et de la poésie, langage de l’âme.

Son Arménie est diaspora, mais aussi fable et légende. Le chant de l’art entraîné dans la douleur et l’exil. L’exil ne se consumera pas et l’on ne reviendra pas de l’exil. Celui qui a connu l’exil restera toujours un errant égaré et le poète Nazariantz vit l’exil comme sa véritable « demeure ». Son chant arménien est le chant d’une Arménie sillonnée parmi les routes de l’Occident chrétien, qui ne peut que se confronter à une histoire blessée et à la nostalgie évidée au sein de l’âme et de la pensée.

L’exil de Nazariantz est coupure :

Tu sapessi, fratello, come è triste
l’essere al mondo,
soli vivere e senza focolare,
non sapere ove poggiar la testa
e volgere la propria tristezza
verso i silenzi di Dio, camminare
stancamente senza posa, ovunque estranei…

Si tu savais, mon frère, combien il est triste
d’être au monde,
vivre seuls et sans foyer,
ne pas savoir où appuyer ta tête
et tourner ta tristesse
vers les silences de Dieu, cheminer
lourd de fatigue, sans répit, en tous lieux étrangers…

Le sentiment d’être d’ailleurs ou étrangers est un sentiment qui, dans la diaspora de cet errant que fut Hrant Nazariantz, est une dimension ontologique, dans laquelle le concept d’exil constitue une dimension métaphysique de l’âme, au sein d’un savoir qui sans cesse se répète :

[…] ovunque esiliati,
sapendo vana ogni ribellione
e vana ogni preghiera […]

[…] en tous lieux exilés,
sachant combien vaine est chaque révolte
et vaine chaque prière […]

Vers qui vivent le sacrifice de la Croix. Nazariantz livre à travers sa signature chrétienne le rapport dialogique entre la « terre » et les « étoiles », dans un suspens fait de religiosité adressé à l’aurore. Dans sa diaspora, le poète découvre cette aube, victorieuse du calvaire des ténèbres. Ainsi l’Orient et l’Occident se rencontrent-ils à travers leur archéologie de la connaissance, dans ce savoir de l’âme que vit la liberté et le rêve. Or la poésie est religion.

Dans la pensée de Nazariantz ces gloses sont inoubliables : « Qui crée pour l’éphémère est sujet à l’éphémère. Le véritable Poète se distingue car sa vie est le meilleur de ses poèmes. » A la recherche d’un Ulyssisme assumé et délibérément recherché, dénué du legs de prophéties autres, Nazariantz, tout en appartenant à sa diaspora et sa résidence d’exil (zambranien), ne cesse de se vivre à la lumière de la sphère et de l’attente, au fil des rides d’une ironie que creusent ses pas.

Sa poésie est un chant mystérieux, s’inscrivant dans l’histoire d’un homme qui a vécu l’Occident du creux d’un Orient, lequel est toujours demeuré son pays et son lieu d’appartenance. Il emporta avec lui les fleurs du désert, la liberté de la tradition, la révolution de l’art en tant que nostalgie et jeu, conscient du fait que l’art vit toujours dans le silence, dans la solitude et dans la patience de l’âme élevée, laquelle rend poètes et hommes uniques.

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Source : http://puglialive.net/home/news_det.php?nid=51467
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2012.