dimanche 8 avril 2012

Le mystère de l'Evangile du roi Gaguik-Abbas II de Kars / The Mystery of the Gospel of King Gagik of Kars

Portrait du roi Gaguik-Abbas II, de son épouse et de sa fille – Evangile du roi Gaguik-Abbas II de Kars (11ème siècle), Jérusalem, Patriarcat arménien, MS 2556
© Ara Güler - http://armenianstudies.csufresno.edu/arts_of_armenia/miniatures.htm


Conférence du docteur Thomas F. Mathews sur le mystère de l’Evangile du roi Gaguik-Abbas II de Kars

par Ruzan Orkusyan

Hye Sharzhoom, n° 117, mars 2012


La richesse et la diversité de l’histoire et de la culture de l’Arménie se manifestent peut-être le mieux à travers ses anciens manuscrits et œuvres d’art. Comme ces ressources précieuses sont souvent ignorées, nombre d’aspects du passé arménien restent secrets.

Professeur émérite d’histoire de l’art à l’Institut des Beaux-Arts de l’Université de New York, le docteur Thomas F. Mathews a éclairé, le 8 février dernier, un public fasciné, évoquant « Le mystère de l’Evangile du roi Gaguik-Abbas II de Kars ». L’A. compara le manuscrit du 11ème siècle, conservé au Patriarcat arménien de Jérusalem, au Parthénon d’Athènes, notant que tous deux illustrent la quintessence des réalisations culturelles de leurs cultures respectives. Bien que les enluminures présentes dans l’Evangile soient endommagées et que certaines manquent, certains secrets du manuscrit commencent à être révélés.

Le docteur Mathews était invité à s’exprimer par le professeur Barlow Der Mugrdechian, directeur du programme d’études arméniennes, dans le cadre de la série printanière de conférences de ce même programme. Durant son séjour à Fresno, il prit aussi la parole lors d’un cours d’histoire de l’art animé par le professeur Keith Jordan. L’Association d’Histoire de l’art et le Département d’art et de dessin de l’Université de Fresno parrainaient conjointement cet événement, financé en partie par des fonds IRA (1). Laura Meyer, consultante auprès de l’association, contribua à mettre en place ce parrainage conjoint.

L’Evangile de Gaguik-Abbas II (1029-1064), qui fut le dernier roi de Kars avant l’invasion seldjoukide, est certainement l’Evangile le plus enluminé jamais réalisé. Il contient 56 tapis d’ornement, 256 oiseaux et 10 tables d’index décoratives. En outre, figuraient à l’origine 227 miniatures narratives de la vie du Christ, dont seules 6 % ont subsisté à ce jour.

D’après le professeur Mathews, quatre grands secrets sont présents dans ce manuscrit. Le premier concerne la théologie dans son cadre originel. L’Evangile fut réalisé afin d’expliquer la religion et défendre la chrétienté arménienne face à l’avancée des Turcs seldjoukides. En outre, l’A. révéla que le portrait de la famille royale, la miniature la plus célèbre dans cet Evangile, ne faisait pas partie à l’origine de ce même Evangile. Elle fut découverte dans une bibliothèque et adjointe à l’Evangile à une date ultérieure, mais le type d’écriture démontre clairement qu’elle appartenait à un autre manuscrit. Néanmoins, ce portrait demeure important, car il présente la princesse Marem en tant que successeur de Gaguik-Abbas II. En un sens, ce portrait, en présentant Marem sur un trône en forme de lion portant le tiraz – symbole de sa charge – constitue un acte de succession.

Autre secret, les péripéties que connut l’Evangile. Lorsque Kars fut pillée, l’Evangile fut conservé en lieu sûr dans la citadelle. De là, il partit pour Tsamandos, où il inspira à nouveau artistes et copistes. Puis il fut transporté à Hromgla avec le Catholicos, et finalement à Jérusalem. Partout où se trouva l’Evangile, il inspira les artistes ; aujourd’hui, nous pouvons établir des parallèles entre l’Evangile de Gaguik-Abbas II et des œuvres créées durant les siècles ultérieurs. Dans l’Evangile de Trébizonde (Venise, 1400), dont le commanditaire fut la princesse Marem, le folio 7 ressemble de manière frappante au folio 8 de l’Evangile de Gaguik-Abbas II. Par ailleurs, du fait que l’Evangile émigra en Cilicie après la chute de Tsamandos, les motifs que l’on observe dans cette œuvre se retrouvent dans les manuscrits ciliciens.

Le dernier secret a trait au sort de cet Evangile, qui subit de tragiques mutilations dues, selon les uns, à un vandalisme délibéré, et selon d’autres, à de fervents chrétiens. Le professeur Mathews observa que la figure du Christ est découpée dans toutes les miniatures. Les miniatures qui ne furent pas endommagées soit sont de piètre qualité, soit ne contiennent pas d’image du Christ. Ce qui conduit l’A. à émettre l’hypothèse que cette mutilation fut l’œuvre d’un fervent chrétien qui rassembla des images du Christ, peu de temps après l’utilisation de l’Evangile en Cilicie, mais avant qu’il ne soit à nouveau relié en 1703.

Cet Evangile demeure un trésor important du passé arménien et une source d'inspiration pour ceux qui le contemplent. Le public eut la grande chance de visionner quelques aperçus d’un manuscrit auquel très peu de gens ont accès. Espérons qu’avec le temps, d’autres révélations viendront éclairer l’histoire vivante de l’Evangile et donc de l’Arménie.

NdT

1. IRA : Instructionally Related Activities, équivalent américain du CEVU (Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire).

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Source : http://armenianstudies.csufresno.edu/hye_sharzhoom/vol33/march12/3_mathews.html
Traduction : © Georges Festa – 04.2012.