samedi 14 avril 2012

L’impact à long terme du traumatisme de masse / Long-Term Impact of Mass Trauma

© Praeger, 2009


L’impact à long terme du traumatisme de masse

« Explorer l’impact à long terme du traumatisme de masse sur la santé physique, la résilience et le sens : étude du génocide des Arméniens perpétré par les Turcs ottomans »

par A. Kalayjian, N. Moore et C. Aberson

Publié in : Kalayjian, Ani et Eugene, Dominique. Mass Trauma and Emotional Healing around the World : Rituals and practices for resilience and meaning-making [Traumatisme de masse et guérison émotionnelle à travers le monde : rituels et pratiques de résilience et d’élaboration de sens]. New York, NY : ABC-CLIO Publishing, 2010, p. 287-306

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Résumé

Au cours du 20ème siècle, le génocide a fait de nombreuses victimes à travers le monde. A elles seules, les politiques génocidaires gouvernementales se sont traduites par plus de 210 millions de morts – dont 80 % de victimes civiles et qui représentent près de quatre fois le nombre d’êtres humains tués au combat lors des conflits internationaux et internes durant la même période. Il y a près de 90 ans, sous couvert de la Première Guerre mondiale, les forces armées turques se sont employées de manière systématique à exterminer la population arménienne de la Turquie.

La présente étude s’intéresse à la manière avec laquelle les survivants arméniens ont géré le génocide, à ce qui leur donna la force de s’en tirer, à leur niveau de trouble de stress post-traumatique (TSPT), à l’étendue de la symptomatologie physique et aux significations associées au traumatisme, tels qu’ils se manifestent dans certains aspects de récits de survivants émanant de 16 Américains arméniens (nés avant 1917), qui furent témoins du génocide des Arméniens perpétré par les Turcs ottomans.

Les résultats préliminaires indiquent que, même si ces survivants se sont adaptés et ont réussi dans leur vie en Amérique, certains niveaux de troubles de stress post-traumatique (TSPT) perdurent. Ceux qui ont trouvé un sens positif à leur vécu s’en sortent mieux et leur niveau de TSPT et de symptomatologie physique est moins élevé. Ce projet de recherche fait suite à une étude dans laquelle des styles et des modèles de résilience de survivants arméniens ont été étudiés, 80 ans après les événements. Cette étude révèle que face à la toile de fond des pertes et des atrocités, en dehors de l’objectif d’une expérience de vie conventionnelle, ces survivants âgés témoignent d’un sens de la réussite tempéré par une colère visant le déni des perpétrateurs quant aux modalités de leur victimisation.

Introduction

Bien que des génocides aient été perpétrés au cours des siècles, ce n’est qu’en 1948, en réponse au génocide des Juifs, que la Convention des Nations Unies pour la prévention et la répression du crime de génocide fit du génocide un « crime au regard du droit international » (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, 2000-2008). Rétrospectivement, le génocide aurait dû être reconnu plus tôt à travers le monde en général. Le génocide perdure à ce jour, tandis que les auteurs rédigent cet essai. Une des raisons de l’attention croissante portée au génocide est le génocide en cours au Soudan, perpétré contre la population du Darfour. Ce génocide a débuté en 2003, a fait au moins un million de victimes et déplacé 2,3 millions d’habitants. Les enseignants renoncent à l’incantation « Plus jamais ! » et retiennent l’idée que le génocide ne cesse de se produire. Un des objectifs corollaires de cette recherche est d’éduquer les jeunes quant aux modalités du génocide et de son apparition, pour qu’il y ait une chance de prévention. Le but des auteurs est de faire du génocide au Darfour l’ultime génocide du 21ème siècle.

Environ 1,5 million d’Arméniens furent massacrés entre 1915 et 1923 dans l’empire turc ottoman, alors aux mains des Jeunes-Turcs. Henry Morgenthau, alors ambassadeur des Etats-Unis dans l’empire ottoman, fut témoin d’un des premiers exemples de génocide dans le monde « civilisé ». Etant donné l’absence de toute législation internationale prohibant l’extermination d’une race, Morgenthau fut incapable de mettre un terme au génocide arménien, en dépit de plusieurs télégrammes adressés au Département d’Etat des Etats-Unis. Aucune mesure ne fut prise par l’empire ottoman afin d’empêcher le génocide. L’histoire était donc vouée à se répéter. Adolf Hitler déclara un jour : « Qui parle aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » (Armenian National Institute [Institut National Arménien], 1998-2008). Galvanisant les soutiens pour sa « solution finale » du « problème » juif dans l’Allemagne nazie, Hitler capitalisa sur le génocide oublié des Arméniens.

Le 25 mars 1915, appuyé par les Jeunes-Turcs au pouvoir, le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, ordonna sa « solution finale » pour les Arméniens vivant dans la Turquie ottomane : « Le devoir de chacun est de contribuer le plus largement possible à la réalisation du noble projet d’éradiquer l’existence d’éléments bien connus qui, durant des siècles, ont fait obstacle au progrès de l’empire vers la civilisation. » (The First World War, 2000-2007).

La langue employée dans cet ordre livre nombre d’aperçus quant aux intentions, aux circonstances et à la signification du génocide des Arméniens. Les Arméniens incarnaient une menace concurrente et un problème ethnique pour l’empire ottoman, à mesure que ce même empire rétrécissait et perdait sa stabilité politique. Les Arméniens, premier groupe à avoir adopté le christianisme, se heurtèrent aux Turcs musulmans nationalistes. Bien avant le génocide arménien, les Arméniens représentaient une menace coloniale pour la Russie en Transcaucasie, et auparavant ils furent envahis par la Perse. Traditionnellement, les Arméniens étaient des marchands prospères qui constituaient une large secteur de la bourgeoisie en Transcaucasie russe. Les Russes tiraient bénéfice et contrôlaient le négoce arménien. Or les Turcs ne se soucièrent pas de profiter du commerce arménien, y voyant une menace. Ces mêmes Turcs voulurent donc éliminer totalement les Arméniens et s’étendre en direction des territoires arméniens. « Les Turcs voulaient écarter les Arméniens de leur route ; ils convoitaient aussi les richesses des Arméniens et se préparèrent à tuer, torturer et mutiler pour les obtenir. Leurs motifs étaient anciens ; les moyens pour y parvenir furent nouveaux et effrayants. » (Winter, 2003, p. 209-210).

En 1914, la combinaison de la forte identité chrétienne des Arméniens, leurs liens avec la Russie (que la Turquie avait combattue en Arménie) et leur omniprésence dans la bourgeoisie incitèrent les Turcs à vouloir éliminer ce qu’ils percevaient comme une menace arménienne. De fait, Talaat Pacha reprochait aux Arméniens d’entraver l’expansion de la Turquie. Via ses ordres de déportation, il reproche clairement aux Arméniens le fait de constituer un obstacle aux progrès de l’empire vers la civilisation (voir plus haut). Les Jeunes-Turcs n’auraient pas toléré un empire multiethnique. En réalité, c’est l’essence même de l’identité arménienne chrétienne qui menaçait l’empire turc. D’après Vahakn N. Dadrian (1994), la déportation et le meurtre d’un million et demi d’Arméniens visaient à débarrasser la Turquie orientale d’une ancienne et prospère communauté, dont les habitants arméniens suscitaient de la jalousie et qui étaient perçus comme ennemis en temps de guerre. En conséquence, lorsque les déportations commencèrent, les Turcs déportèrent les représentants les plus influents et les plus puissants de la communauté arménienne, âgés de 18 à 45 ans, parmi lesquels des dirigeants, des ecclésiastiques, des intellectuels, des hommes d’affaires et des journalistes. Les Arméniens étaient craints des Jeunes-Turcs du fait de leur identité intellectuelle et culturelle, qui menaçait l’empire turc ottoman.

Le christianisme constitue une part centrale de l’identité arménienne ; aussi les perpétrateurs s’en prirent-ils au christianisme arménien. Balakian (2004) rapporte qu’une Arménienne se vit remettre les vêtements ensanglantés de son fils décédé ; un Turc la conduisit alors vers une église – en clair, un élément significatif de la religion arménienne. « Dans cette église, le Turc désigna la croix et lui dit : ‘Agenouille-toi et prie ! On te fera ça, comme vous l’avez fait au Christ ! Hé la mère ! Prie pour ton fils ! N’as-tu pas foi en la résurrection ?’ » Ce genre de souffrance psychologique, que tant d’Arméniens connurent lors du génocide, hantera à jamais les survivants. Membre de la diaspora arménienne, Balakian médite sur la nature catastrophique du génocide :

« Qu’est-ce que cela signifie, lorsqu’un peuple aimant, travailleur, qui bâtit une culture sur la terre où il vécut durant trois mille ans, est détruit ? Qu’est-ce que cela signifie pour la transmission de la culture ? Qu’est-ce que cela signifie pour la race humaine ? Lorsqu’une civilisation est effacée, de nouvelles ténèbres s’abattent sur la terre. Je puis sentir la poussière souffler sur la terre sèche, là où maintenant le sang fait partie des rochers, et où plus jamais une eau claire ne s’écoulera. » (p. 253)

Balakian pose nombre de questions importantes quant à l’impact du génocide sur les survivants. De fait, les Turcs, à l’instar de tous les perpétrateurs, cherchèrent à « détruire le sentiment d’autonomie de la victime » (Herman, 1997, p. 77). Il importe donc de saisir et de comprendre les répercussions de l’élimination de l’autonomie personnelle, en particulier ses ramifications psychologiques.

Dans son ouvrage, Trauma and Recovery [Traumatisme et guérison] (1997), Herman souligne l’importance d’un environnement social positif, suite à un traumatisme de masse. Dans les cas de génocide, le trouble de stress post-traumatique est prévalent chez les survivants, du fait du traumatisme de masse à long terme suscité par le fait d’avoir été témoin de morts, de destructions, de famine, de tortures et de déplacement forcé.

Recensions

Durant le 20ème siècle, le génocide a coûté d’innombrables vies à travers le monde. Les Juifs d’Europe Orientale lors de la Shoah, les Arméniens dans l’empire turc ottoman et les Africains du Rwanda et du Soudan ne sont que quelques-uns de ceux qui en ont souffert. A elles seules, les politiques génocidaires gouvernementales ont entraîné plus de 210 millions de morts – dont 80 % de victimes civiles (170 millions) – un chiffre qui représente près de quatre fois le nombre d’individus tués lors de combats, durant les conflits internationaux et internes pour cette même période (Robinson, 1998 ; Rummel, 1996). Ces statistiques n’incluent pas les violations des droits de l’homme et sous-estiment notablement le coût additionnel en terme de vies humaines, lié aux cicatrices physiques et psychologiques.

Bien que comptant moins de dix ans, le 21ème siècle a déjà démontré qu’il n’est pas plus exempt ou mieux protégé du déchaînement macabre du génocide. La région du Darfour au Soudan est la dernière région qui abrite et subit quotidiennement des massacres motivés au plan ethno-politique. Tandis que beaucoup de gens continuent de mourir, les survivants seront contraints de gérer les effets traumatiques, bien après la fin du conflit. En dépit de cette sinistre réalité, la psychologie est seule qualifiée pour traiter les conséquences de telles atrocités (Woolf, 2000).

Si les définitions particulières peuvent varier, le fil commun entre les génocides est la mort et l’intention de détruire en partie ou en totalité un groupe ethnique (Office du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’homme, 2008). La mort résulte souvent des conditions de torture physique, que sont l’épuisement, la faim, la déshydratation et la maladie (Kalayjian, Shahinian, Gergerian et Saraydarian, 1996). En clair, ceci fait de l’étude scientifique des effets psychologiques du génocide une tâche plutôt ardue. De nombreuses victimes de génocide ne survivent pas, et souvent celles qui ont cette chance ne souhaitent pas revivre leur traumatisme à des fins de recherche scientifique. Outre le coût physique évident, les survivants de génocide sont aux prises avec de nombreux effets psychologiques durables liés à leur traumatisme (Kalayjian et al., 1996). En 1995, Athanase Hagengimana mena une enquête auprès de survivants du génocide tutsi au Rwanda et découvrit deux ensembles communs de symptômes :

1. Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) – Ihahamuka, mot que les Rwandais ont créé après le génocide, est principalement utilisé pour les enfants ou les personnes qui s’effraient facilement, ont des cauchemars liés au traumatisme et qui évitent souvent ceux qui leur rappellent des événements traumatiques. Ce qui s’applique aux cas de nombreux enfants et adultes, qui ne peuvent supporter de voir des soldats en uniforme, car ils ont été témoins de soldats tuant leurs proches lors du génocide de 1994.
2. La douleur traumatique chronique – La douleur traumatique s’est révélée très répandue. Comme 91 % des survivants n’ont pas eu la chance d’enterrer leurs proches ou d’accomplir des rituels funéraires, cela a affecté leur processus de deuil. Parmi les survivants interviewés, 88 % n’avaient pas encore vu les cadavres de leurs proches.

Hagengimana (1995) découvrit que les habitudes des survivants, suite au génocide, sont elles aussi appelées ihahamuka. Celles-ci incluent des comportements asociaux chez les jeunes (à savoir, promiscuité pour les jeunes filles et les veuves), addiction à la boisson qui n’existait pas avant le génocide, agressivité et irritabilité notables envers autrui. Guérison des blessures et justice pour les survivants semblent être des exigences incontournables pour toute réconciliation.

Schiraldi (2000) voit dans le trouble de stress post-traumatique (TSPT) une réaction normale de gens normaux à des situations anormales. Si le TSPT peut succéder à des désastres commis tant par la nature que par l’homme, ces derniers peuvent être plus difficiles à gérer. Fréquemment, les perpétrateurs continuent de vivre dans une grande proximité avec les victimes – rappelant ainsi constamment le passé, tout en menaçant l’avenir. Même si la source immédiate du traumatisme est supprimée, le temps n’apaise pas nécessairement toutes les blessures. Le survivant peut, en fait, continuer à souffrir, apparaître comme « figé dans le temps » (Brahm, 2003-2007). La culpabilité du survivant constitue elle aussi un symptôme douloureux, associé aux génocides et au TSPT (Niederland, 1981). Danieli (1988) a décrit des fonctions de résilience vis-à-vis de ce genre de culpabilité parmi des survivants de la Shoah sous la forme de commémorations. La culpabilité des survivants, soutient-elle, préserve une loyauté envers les non-survivants, proposant un cimetière symbolique à l’attention de ceux qui se sont vus refuser à jamais un lieu légitime de repos. Du fait de la profonde colère suscitée par le déni de la Turquie, la nature de la culpabilité du survivant arménien n’est pas nécessairement identique (Kupelian, Kalayjian et Kassabian, 1998). La comorbidité accompagne habituellement le TSPT, tandis qu’entre 62 et 92 % des patients souffrant de TSPT connaissent un trouble psychiatrique antérieur ou parallèle, contre une fourchette allant seulement de 15 à 33 % des groupes comparables, exempts de TSPT (Helzer, Robins et McEvoy, 1987).

Dans une étude menée en 1996 sur des adultes plus âgés, survivants du génocide arménien, Kalayjian et al. découvrirent que les survivants identifiaient destruction de la vie, harcèlement physique, déportation, pillage et perte du statut social comme les principaux vecteurs de stress qu’ils étaient obligés de subir. La profondeur d’un tel traumatisme peut avoir été modulée par la décision de nombreux survivants de ne pas parler de leur vécu avant cette enquête. Aucun consensus n’existe quant à savoir pourquoi les survivants choisissent de garder le silence. Certains estiment que cela résulte de sentiments d’humiliation, de faiblesse et de peur (Mazor, Gampel, Enright et Orenstein, 1990). D’autres restent silencieux par crainte d’être torturés à nouveau (Kalayjian et Shahinian, 1998). Danieli (1982) a mis en évidence le fait que la peur et l’isolement inhibent le deuil des survivants d’un génocide. Ceci est particulièrement important, du fait de la corrélation positive entre la capacité des survivants d’un génocide à communiquer leur vécu d’événements traumatisants et leur santé post-traumatique (Cahn, 1987). Les méthodes de résilience passent habituellement par la religion, la famille, le travail et le déni (Kalayjian et al., 1996).

D’après Herman (1997), le stress post-traumatique se manifeste habituellement de trois manières :

- premièrement : l’hyperémotivité, issue d’une vigilance continuelle dans l’espoir que l’expérience vécue ne revienne pas
- deuxièmement : le souvenir traumatisant est omniprésent dans l’esprit de la personne traumatisée. Ce souvenir survient à répétitions, à la manière d’un flashback, pouvant survenir à tout moment, et la victime est incapable de distinguer le souvenir du fait de vivre effectivement l’événement à nouveau.
- troisièmement : les individus traumatisés semblent indifférents, afin de dissimuler un sentiment de vulnérabilité et d’impuissance.

Ce genre de traumatisme affecte autant les individus que les communautés. Un accroissement dans la prévalence du traumatisme peut conduire à une diminution de confiance au sein d’un groupe social. Le traumatisme évolue souvent hors de contrôle dans un cycle pervers. Les violations des droits de l’homme créent un traumatisme massif, lequel peut, en retour, alimenter de nouvelles violations des droits de l’homme, et ainsi de suite. Des sentiments de traumatisme peuvent susciter des sentiments de frustration et de revanche, lesquels peuvent produire ce cycle de violence et perpétuer des sentiments d’identité de victime des deux côtés du conflit. Le traumatisme partagé engendre un « nous ressentons », mais crée aussi une mentalité du « nous contre eux » (United States Institute of Peace, 2001).

Les hommes, les femmes et les enfants sont-ils affectés différemment ? Les femmes risquent très souvent d’être marginalisées, après que maris et enfants aient été tués lors d’un conflit (Kalayjian et al., 1996). Elles sont souvent humiliées, ayant le sentiment qu’elles ne peuvent rien faire pour endiguer la violence. Qui plus est, la perte d’un mari ou enfant peut entraver la possibilité pour elles de subvenir à leur famille, aggravant ainsi l’humiliation. Les enfants eux aussi font face à un traumatisme particulièrement difficile. Ils manquent d’un développement émotionnel et d’un vécu susceptible de donner sens au traumatisme, plus souvent même que les adultes (Brahm, 203-2007). Jarman (2001) note en Tchétchénie que des événements traumatisants suscitent souvent une colère extrême parmi les adolescents, dont les existences ont été dévastées et qui ont été, de fait, privés de leur jeunesse. Sans surprise, les enfants devenus orphelins du fait d’un génocide sont souvent recrutés immédiatement en tant que soldats.

Les enfants de survivants sont susceptibles de reprendre des comportements d’adultes au cours de leur vie, donnant ainsi au traumatisme la possibilité d’être transmis au fil des générations. Si les parents tentent parfois de couvrir et de protéger leurs enfants de la connaissance du traumatisme, les enfants qui perçoivent le fait qu’un parent est incapable de tolérer certains effets, cesseront d’en faire l’expérience et de les exprimer, dans une tentative pour protéger le lien avec le parent concerné (Kalayjian, 2002).

Il y a plus d’un demi-siècle, Sullivan a souligné l’importance de la « validation » d’un traumatisme, afin de parvenir à sa résolution et y mettre un terme (Sullivan, 1953). Une expression explicite de remords, de la part d’un perpétrateur à l’égard d’une victime, peut revêtir une grande valeur d’apaisement (Staub, 1990). A l’opposé, le déni perpétue le traumatisme et permet aux perpétrateurs d’esquiver les conséquences de leurs actes (Hovannisian, 1987). Dans le cas des Turcs et des Arméniens, il n’y a jamais eu reconnaissance officielle du génocide perpétré par le gouvernement turc. Des Pres voit à juste titre dans la souffrance des Arméniens une souffrance empreinte d’ « une perte permanente et de la souffrance d’une mémoire tournée en dérision par le déni » (Des Pres, 1987, p. 17). Outre les dommages qu’un tel déni cause aux victimes concernées et à leurs familles, il peut clairement instituer un précédent dangereux pour des massacres génocidaires ultérieurs (Smith, Markusen et Lifton, 1995). La preuve la plus récente en est toute cette série de génocides qui continuent à se produire dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. La violence au Darfour s’est déployée moins de dix ans après le génocide survenu chez son voisin, le Rwanda. Apparemment, le génocide peut engendrer un génocide. « Une fois l’extermination des Arméniens rendue négligeable, les exterminations de la Shoah furent rendue possibles. » (Kupelian et al., 1998, p. 206).

Stanton (1996) énumère les huit étapes du génocide : classification, symbolisation, déshumanisation, organisation, polarisation, préparation, extermination et négation. Chacune de ces étapes décline l’extermination d’une population humaine.

Le premier auteur de cette étude a proposé huit phases de guérison, suite à un génocide, à savoir : la reconnaissance, la validation, la réparation, affronter des sentiments négatifs (tels que la colère, la peur, la honte et l’humiliation), affronter le déni et le révisionnisme, parvenir à l’acceptation, au pardon, à la découverte d’un sens nouveau, des enseignements appris et la clôture (Kalayjian, 2005).

Méthode

Participants

Les participants à cette recherche étaient des Américains arméniens âgés, nés avant 1917, qui avaient été témoins du génocide arménien et qui étaient volontaires pour participer à cette étude. Les participants étaient au nombre de 16 (9 femmes et 7 hommes). L’âge des participants allait de 79 à 93 ans, pour une moyenne de 85,3 ans. Dans ce groupe, 50 % avaient fait des études supérieures ; 43 % avaient immigré aux Etats-Unis entre 1912 et 1952 ; 56 % étaient arrivés après 1966. Tous les participants étaient mariés, 56 % étaient devenus ensuite veufs et 87 % avaient eu des enfants. Au plan professionnel, le groupe le plus nombreux (31 %) avait travaillé dans l’industrie du vêtement (retouchage, sur mesure et confection). Le second groupe le plus nombreux (25 %) comprenait soit des propriétaires, soit des gérants d’un magasin. Le troisième groupe en importance se composait de femmes au foyer (12 %) et de dentistes (12 %). Une personne avait travaillé dans l’enseignement, une autre dans la pharmacie et une troisième standardiste. Concernant la religion, 87 % étaient de confession apostolique et 12 % de confession catholique.

Durant la période 1995-2005, tous les participants furent interviewés chez eux dans la région métropolitaine de New York. La langue première de certains participants étant l’arménien, les questions qui leur furent posées et les formulaires remis le furent en arménien. Formulaires qui furent traduits, puis traduits à nouveau.

Procédure

Le formulaire de l’entretien consistait en 23 questions visant à rassembler des données démographiques factuelles. La durée de l’entretien s’étalait de 30 minutes à quatre heures. Un formulaire de mini-examen de l’état mental (MMSE – Examen de Folstein sur l’état mental) fut remis afin d’évaluer l’état cognitif et son éventuelle détérioration. Ce formulaire évalue l’orientation, la mémoire immédiate et à court terme, le langage et la capacité à suivre des commandes verbales simples. Le MMSE a démontré sa validité et sa fiabilité en psychiatrie, en neurologie, en gériatrie et dans d’autres populations médicales (Folstein, Folstein et McHugh, 1975). Bien que ce formulaire n’exige qu’une trentaine de minutes pour être renseigné, de nombreux survivants voulurent parler longuement, faisant durer l’interview jusqu’à quatre heures. L’Inventaire Bref des Symptômes (Brief Symptom Inventory – BSI) est un inventaire de symptômes signalés par le patient, constitué de 53 questions, dans le but de refléter les modalités de symptômes psychologique des patients en psychiatrie et en médecine, ainsi que des personnes interrogées, non patients, appartenant à une communauté (Derogatis, 1993). Le BSI est une échelle de Likert qui comprend des résultats bruts allant de 0 à 212. Ces résultats bruts sont ensuite convertis en scores-T [résultats standardisés] pour chaque niveau. Cet inventaire enregistre le profil de neuf dimensions symptomatiques primaires et trois indices globaux de détresse (Derogatis). Les dimensions symptomatiques primaires sont : 1) la somatisation, 2) l’état obsessif-compulsif (O-C), 3) la sensibilité interpersonnelle (I-S), 4) la dépression (DEP), 5) l’anxiété (ANX), 6) l’hostilité (HOS), 7) l’anxiété phobique (PHOB), 8) l’idéation paranoïaque (PAR), 9) l’état psychotique (PSY). Les participants donnèrent des scores-T en SOM de 41 à 80, O-C de 38 à 72, I-S de 38 à 74, DEP de 41 à 61, ANX de 38 à 72, HOS de 39 à 70, PHOB de 44 à 72, PAR de 43 à 80, et PSY de 46 à 67.

Les indices globaux sont : Index Général de Sévérité (IGS), Total des symptômes positifs (TSP) et Index de détresse des symptômes positifs (IDSP). Les participants donnèrent des scores-T en IGS allant de 33 à 73, en TSP de 30 à 70, et en IDSP de 30 à 65. Cet outil fut choisi, du fait de la fiabilité élevée de sa cohérence interne. Les coefficients alpha pour les 9 dimensions du BSI vont d’une valeur basse .71 pour l’état psychotique à celle haute .85 pour la dépression (Derogatis, 1993). Le questionnaire sur l’objet de la vie [Life Purpose Questionnaire – LPQ] fut utilisé afin d’évaluer l’appréciation personnelle du sens de l’existence. Il s’agit d’un questionnaire qui produit des résultats allant de 0 à 20. Ces résultats vont de ne voir aucun sens à la vie à une signification précise donnée à la vie. Les participants donnèrent des résultats allant de 13 à 19. Ce questionnaire fut choisi du fait de sa fiabilité test-retest, laquelle se traduit par une corrélation .90. En outre, les questions du LPQ sont conçues pour être aisément comprises et renseignées par certaines personnes (Hutzell, 1987, cité in Derogatis).

Résultat

Sur les 17 personnes interrogées, 59 % étaient des femmes d’un âge moyen de 86,3 ans. Le niveau d’éducation le plus fréquent était l’enseignement primaire (44 %), le reste se répartissant entre collège (6 %), lycée (25 %) ou diplôme de l’enseignement supérieur (25 %). La plupart d’entre elles étaient sans emploi au moment de l’enquête (67 %). Concernant le statut marital, 41 % étaient mariées lors de l’entretien, les autres participantes étant veuves. La religion la plus fréquente était celle apostolique (88 %), suivie du catholicisme (12 %).

1. Genre et trouble de stress post-traumatique (TSPT)
Hommes et femmes ne diffèrent pas concernant le TSPT ancien ou présent lors de l’entretien. Le TSPT ancien (M = 11.2) et présent (M = 10.0) des hommes était quasi identique au TSPT ancien (M = 11.07) et présent (M = 10.4) des femmes, t (15) = 0.5, ns, respectivement.

2. Trouble de stress post-traumatique (TSPT) et Inventaire Bref des Symptômes (Brief Symptom Inventory – BSI)
En général, les taux les plus élevés du BSI sont liés à des TSPT plus importants. Les résultats sur le BSI globalement et l’Index Général de Sévérité (IGS) n’ont qu’une corrélation marginale avec un TSPT ancien, r (17) = .47, p = .059, et ont un lien significatif avec un TSPT présent, r (17) = .67, p = .003.

3. Questionnaire sur l’objet de la vie [Life Purpose Questionnaire – LPQ] et TSPT/BSI
Les taux relatifs au questionnaire sur l’objet de la vie sont sans lien avec ceux du BSI, un TSPT ancien ou présent, r (17) = -.02, -.04, -2.1, tous ns, respectivement.

4. Plus une personne a été contrainte d’émigrer vers différents pays, plus les niveaux de TSPT et de BSI sont élevés. L’émigration, en terme de nombre de pays d’immigration, est liée de façon marginale au score global de l’Index Général de Sévérité (IGS), tandis que plus d’immigration est liée à un niveau inférieur d’IGS, r (17) = -.46, p = .061. Néanmoins, l’émigration est sans lien avec le TSPT, qu’il soit ancien ou présent, et dans le Questionnaire sur l’objet de la vie (LPQ), r (17) = -.14, .01, -.31, tous ns.

5. Plus longtemps un survivant s’est trouvé dans sa résidence permanente, moins il connaîtra un TSPT et moindre sera son Inventaire Bref des Symptômes (Brief Symptom Inventory – BSI).
L’année d’entrée est sans lien avec un TSPT ancien et présent, l’Index Général de Sévérité (IGS) et le Questionnaire sur l’objet de la vie (LPQ), r (17) = .04, -.24, .17, et .15, respectivement, tous ns.

Débat

Il est malaisé d’étudier l’impact à long terme d’un traumatisme de masse, tel qu’un génocide, qui s’est produit il y a plus de 90 ans, du fait, en particulier, qu’au moment du génocide et durant les années qui suivirent, rares furent les résultats de recherches portant sur l’impact psychosocial et mental de tel ou tel génocide (puisqu’il s’agit du premier du genre recensé au 20ème siècle). En outre, les participants déclarèrent n’avoir bénéficié d’aucune aide en terme de santé mentale ou d’ordre psychologique durant leur existence. Au regard de l’histoire de la psychologie et des immigrés, l’on constate un vide au regard des immigrés bénéficiant d’une aide psychologique. Ce qui peut être dû à l’absence de ressources, de services et de financements, et à la stigmatisation culturelle qui peut accompagner le fait de bénéficier d’une aide psychologique. En outre, le génocide perpétré par la Turquie ottomane est nié à la fois par les gouvernements turc et américain. Les survivants ne purent donc pas exprimer leur ressenti et s’efforcèrent de traiter ce même ressenti ; ils furent incapables de parler d’eux-mêmes durant au moins deux décennies après le génocide, par crainte d’autres persécutions. Or cette persécution perdure aujourd’hui encore en Turquie, ainsi qu’en Amérique. Hrant Dink, un journaliste ami de l’auteur premier de cette étude, a été brutalement assassiné le 19 janvier 2007 par un extrémiste turc, pour « outrage à l’identité turque et violation de l’article 301 » et après avoir été accusé par le gouvernement turc. Dans l’article 301, quiconque évoque son origine ethnique, le génocide arménien ou les violations des droits de l’homme par le gouvernement, est considéré comme ennemi. Hrant Dink fut assassiné pour ses opinions sur les droits de l’homme et les droits des minorités, et pour avoir affirmé son identité arménienne.

Dans une étude précédente avec un autre échantillon de survivants du génocide perpétré par la Turquie ottomane, Kalayjian et al. (1996) ont découvert que les survivants n’avaient pas parlé de leur ressenti jusqu’au moment de l’entretien, soit approximativement 75 ans après le génocide. Cette série d’entretiens fut lancée par le premier auteur. Les survivants exprimèrent leur peur de nouvelles persécutions et avaient gardé le silence durant des décennies.

Les résultats de cette étude ont révélé qu’un pourcentage plus large (60 %) de survivants, qui avaient parlé de leurs expériences négatives avec des membres de leur famille, connaissaient des niveaux plus bas de trouble de stress post-traumatique (TSPT). Bien que ceci se passait dans un environnement para-professionnel, les survivants se sentirent suffisamment à l’aise pour partager ce genre de souvenirs traumatisants et expérimenter une catharsis. Lors du processus d’évocation de leur traumatisme, ils obtinrent une forme de validation de la part des membres de leur famille, et se mirent finalement à travailler sur le fait de donner du sens à leur vécu. La communication est porteuse de sens, car elle permet aux personnes d’élaborer leur vécu et peut apporter une opportunité de découvrir un sens nouveau. Etablir une communication avec autrui permet aux survivants de partager leurs histoires avec d’autres qui peuvent avoir vécu des expériences similaires ou avec des gens susceptibles de les aider à traiter leur vécu.

Résilience

Les survivants du génocide ont dû forger des vies nouvelles pour eux-mêmes dans leurs nouveaux pays respectifs en diaspora. Les survivants ont dû compartimenter leurs expériences et leurs souvenirs, pour progresser dans leurs existences. Ils n’eurent aucunement l’opportunité de s’assurer emplois ou logements, avant le génocide. Ils n’avaient ni documents officiels ou autres relatifs à leurs vies antérieures. Ils allèrent de l’avant, en s’efforçant d’exceller au sein de leur pays d’accueil d’alors et d’y prospérer. Leur préoccupation première fut la survie, via le travail, la famille, le lien culturel grâce à l’Eglise, et la procréation (Kalayjian et al., 1996).

Migration

Lors du génocide, les survivants n’eurent d’autre choix que d’aller de pays en pays, jusqu’à ce qu’ils trouvent une situation satisfaisante. Durant cette période au Moyen-Orient et en Europe, ces mêmes pays venaient juste de sortir de la Première Guerre mondiale. Ces pays étaient donc plongés dans la misère et leurs citoyens dans une dépression économique et émotionnelle. Ces obstacles ajoutèrent à la détresse des survivants et rendirent leur environnement périlleux et dénué de sens porteur.

Entretiens

Les entretiens ont duré plus longtemps que le délai prévu pour chaque question. La majorité des survivants utilisèrent le temps de l’entretien pour gérer des ressentis traumatiques, à mesure qu’ils parlaient de leurs souvenirs traumatiques. Dans la partie qualitative du questionnaire, des symptômes de trouble de stress post-traumatique (TSPT) furent exprimés : détresse extrême, pleurs, sanglots, expression de colère vis-à-vis du déni, et évocation de cauchemars et de flashbacks auxquels ils étaient sujets. Les professionnels qui conduisirent les entretiens passèrent plus de temps à traiter et à proposer des savoir-faire en matière de résilience et des techniques thérapeutiques de soutien, afin de soulager la douleur et la souffrance des victimes. Les survivants bénéficièrent aussi de référents individuels et de l’opportunité de poursuivre durant les jours et les semaines qui suivirent.

Trouble de stress post-traumatique (TSPT) et Inventaire Bref des Symptômes (Brief Symptom Inventory – BSI)

En général, les résultats plus élevés du BSI sont liés à des TSPT plus importants. Les résultats concernant globalement l’Index Général de Sévérité (IGS) dans le cadre du BSI sont corrélés de manière marginale à des TSPT anciens, r (17) = .47, p = .059, et liés de façon significative à des TSPT actuels, r (17) = .67, p = .003. La recherche a montré que le corps conserve la marque du traumatisme. Le corps est affecté négativement par le traumatisme.

La recherche scientifique, au cours des dix dernières années, a conforté ces découvertes, établissant que les cellules ont une mémoire (Van der Kolk, 1994). Les résultats de la recherche indiquent que, lorsqu’un traumatisme frappe, le système immunitaire est investi par une réaction de lutte ou de fuite, laissant donc le corps avec peu de défenses pour protéger la santé physique. Les survivants d’un traumatisme expriment donc souvent davantage de symptômes physiques et de maladies telles que pression artérielle élevée, ulcères, migraines, maux de reins, problèmes de peau et autres infections. Les survivants d’un génocide peuvent tirer bénéfice du fait d’être conscients de l’impact du traumatisme sur leur santé physique. Si l’on n’a pas conscience de ce phénomène, ces symptômes physiques peuvent continuer à se manifester et se transmettre au plan émotionnel et psychologique (Van der Kolk).

Comme le signale la recherche conduite par Kolb (1987), une stimulation excessive du système nerveux central au moment du traumatisme se traduit par des changements permanents au niveau neuronal, lesquels ont un impact négatif sur l’apprentissage, l’habituation, la discrimination des stimuli et la symptomatologie physique. Le réflexe anormal est typique des symptômes liés au trouble de stress post-traumatique (TSPT) (American Psychiatric Association, 1994). L’absence d’habitude à un réflexe acoustique anormal montre que des sujets traumatisés ont des difficultés à évaluer des stimuli sensoriels et à mobiliser des niveaux appropriés d’éveil psychologique (Shalev et Rogel-Fuchs, 1993). Les survivants impactés par un trouble de stress post-traumatique (TSPT) ne peuvent donc pas intégrer correctement les souvenirs du traumatisme lié au génocide ; au contraire, ils s’enlisent dans le fait de revivre continuellement le passé et prennent par erreur des stimuli physiologiques pour des menaces.

Le génocide, en tant que traumatisme de masse, est vécu comme un niveau intense de stress. Un stress intense libère des neurohormones endogènes en réponse au stress telles que les catécholamines (à savoir, épinéphrine, norépinéphrine et sérotonine) et l’hormone du type hypothalamo-pituitaire-adrénaline, un opiacé endogène. Ces hormones de stress aident les survivants à mobiliser l’énergie requise pour traiter ce traumatisme de masse selon des modalités qui vont d’un accroissement du taux de glucose à une fonction immune majorée. Chez une personne normale, exempte de stress, le stress produit des réactions hormonales rapides et efficaces. Or, le génocide en tant que traumatisme de masse provoque un stress chronique et persistant, lequel inhibe l’efficacité de la réponse au stress et induit une désensibilisation (Axelrode et Reisine, 1984).

Bien qu’aucune relation statistique n’ait été mise en évidence entre questionnaire sur l’objet de la vie (LPQ), trouble de stress post-traumatique (TSPT) et inventaire bref des symptômes (Brief Symptom Inventory – BSI), des résultats anecdotiques communs aux survivants indiquent que ceux qui ont résolu leur traumatisme et sont parvenus à une sérénité intérieure, ont découvert davantage de sens à la vie et donné plus de sens à leurs tâches quotidiennes. D’autres, qui exprimaient de nombreuses attentes de la part des perpétrateurs et avaient en commun de hauts niveaux de colère et de ressentiment vis-à-vis du gouvernement turc, étaient davantage porteurs de symptômes, accordaient moins de sens à leurs existences et ne voyaient aucun objectif net et précis dans leurs tâches quotidiennes. Ce qui renforce un sentiment d’impuissance. Bien que Sullivan (1953) déclare que reconnaissance, validation et réparation sont essentiels pour mettre fin à une expérience traumatique, en son absence, il est possible de se valider personnellement et de trouver la paix au moyen du pardon (Kalayjian, à paraître).

Même si les auteurs émettent l’hypothèse que si les survivants avaient eu des habitations permanentes et n’avaient pas été contraints d’émigrer de pays en pays, ils obtiendraient des taux moindres au niveau de l’inventaire bref des symptômes (Brief Symptom Inventory – BSI), indiquant une symptomatologie moindre et des scores inférieurs en terme de trouble de stress post-traumatique (TSPT), les résultats révèlent que l’année d’entrée, de même que le nombre de pays vers lesquels les personnes interrogées furent forcées d’émigrer, sont sans lien avec les niveaux du BSI et du TSPT. Il se peut que, lorsque les survivants immigrèrent finalement aux Etats-Unis, où ils trouvèrent réconfort, sécurité financière et les bienfaits d’une démocratie, leur arrivée ait pu donner sens à leurs périples successifs. De fait, la majorité des survivants achèvent l’entretien par une expression de gratitude et l’expression « Que Dieu bénisse l’Amérique ! », indiquant leur degré de contentement et de gratitude.

Limites

Ces survivants étaient des enfants au moment du génocide et ces entretiens ont eu lieu quelque 70 ans après les atrocités. Ces enfants ont souffert, leur vie durant, sans la moindre intervention thérapeutique.

La nature du questionnaire utilisé lors de l’entretien faisait renaître des souvenirs traumatiques ; logiquement, de nombreux survivants ne voulurent pas être soumis à la retraumatisation inhérente à l’entretien, ce qui s’est traduit par un faible échantillon de participants. En outre, beaucoup de familles de survivants n’étaient pas disposées à les voir participer, du fait de la sur-émotivité de leurs proches après ce genre d’entretiens. La fille d’un survivant déclara : « Je sais que c’est pour une bonne cause, mais je suis celle qui souffrira avec ma mère toute la nuit, lorsqu’elle a des cauchemars et des flashbacks, suite au rendez-vous. » Ce qui illustre la souffrance liée à un traumatisme à long terme, grave et non résolu.

Les limites d’âge, la taille de l’échantillon et le fait d’avoir à utiliser un échantillon ciblé (peu de survivants étant alors en vie, le génocide s’étant produit en 1915), sont autant de limites à cette étude.

Recommandations pour une recherche ultérieure

Une recherche ultérieure pourrait bénéficier du fait de se centrer sur des génocides actuels et leur impact immédiat sur les survivants. L’accent devrait être mis sur des interventions visant une guérison, des stratégies de résilience et une réhabilitation psychosociale et spirituelle.

Point essentiel, une recherche ultérieure pourrait tirer profit du fait d’étudier les efforts créateurs et les interventions thérapeutiques utilisées en liaison avec les perpétrateurs – alors peut-être, et alors seulement, l’humanité pourra prévenir les génocides.

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Nous tenons à exprimer notre gratitude particulière pour leur soutien inconditionnel à : Yuki Shigemoto, Ginger Armas et Abigail Ortega.

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Source : http://www.keghart.com/Kalayjian-et-al-PTSD
Article publié en mars 2012.
Traduction : © Georges Festa – 04.2012.