lundi 23 avril 2012

Marko Jačov - Interview



Entretien avec Marko Jačov 
 
par la rédaction d’Akhtamar on line
 
Akhtamar on line, n° 135, 15.04.2012



- Akhtamar on line : Vous êtes arménien ?
- Marco Jačov : Oui, par conviction !

- Akhtamar on line : Pourquoi ?
- Marco Jačov : Parce que je suis aux côtés des persécutés – et les Arméniens le sont.

- Akhtamar on line : C’est pour cette raison que vous avez écrit une Histoire des Gitans et que vous avez publié un essai dans l’Osservatore Romano au sujet de leurs souffrances, subies en tant que Gitans ?
- Marco Jačov : Tout à fait !

- Akhtamar on line : Comment avez-vous eu connaissance de la tragédie des Arméniens à la fin du 19ème siècle, alors que l’historiographie n’en fait aucunement mention ?
- Marco Jačov : En analysant les différentes phases de la « Question d’Orient », j’ai lu un document daté de 1894, conservé aux Archives Secrètes du Vatican, dans lequel est décrit le début du premier génocide arménien.

- Akhtamar on line : Vous avez cru au contenu d’un document ?
- Marco Jačov : J’ai été tellement abasourdi que j’ai voulu approfondir le sujet. Je me suis alors lancé dans une longue recherche au sein des archives du Saint-Siège, ainsi que dans celles des Puissances signataires du Congrès de Berlin en 1878. J’ai donc comparé les sources diplomatiques de provenance diverse, ainsi que les témoignages de témoins oculaires appartenant à diverses populations et relevant de religions et de confessions différentes. Ce n’est que lorsque je me suis assuré de la véracité des sources que j’ai commencé à décrire le premier génocide arménien, lequel culmina durant la période qui s’étend de 1894 à 1897, et lors duquel la moitié de la population arménienne fut exterminée ou contrainte de fuir.

- Akhtamar on line : Combien étaient les Arméniens dans l’empire ottoman, avant le début du premier génocide ?
- Marco Jačov : Trois millions cent dix mille, dont trois millions grégoriens apostoliques, quatre-vingt mille catholiques et trente mille protestants, soit un sixième de la population de l’empire ottoman. Je souligne qu’à cette époque, le nombre des Turcs ne dépassait pas le chiffre de cinq millions.

- Akhtamar on line : Qui a ordonné le génocide ?
- Marco Jačov : Le sultan Abd ul-Hamid II, soutenu fortement par la Sublime Porte.

- Akhtamar on line : Qui étaient les exécutants ?
- Marco Jačov : L’armée régulière du sultan et la police d’Etat, composé de Turcs, du fait qu’Abd ul-Hamid II n’avait pas confiance dans les soldats appartenant à d’autres nations de son empire, ainsi que les troupes kurdes, fidèles entre toutes à Abd ul-Hamid II, et appelées pour cette raison hamidiennes.

- Akhtamar on line : N’est-ce pas dû au fait que les Arméniens voulaient se détacher de l’empire et qu’à cause de cela, ils furent frappés aussi durement ?
- Marco Jačov : Les Arméniens voulaient rester de fidèles citoyens de l’empire, au développement duquel ils fournirent une énorme contribution, et ils désiraient continuer à vivre en paix avec toutes les ethnies, religions et confessions. C’est l’Angleterre qui organisa et rétribua les Comités révolutionnaires arméniens, ainsi dénommés, dans le but de provoquer des désordres et donner ainsi prétexte au sultan de frapper une population innocente. Je souligne néanmoins que les Arméniens ne suivirent pas les provocateurs envoyés par Londres. L’Angleterre, qui était déjà entrée militairement en 1882 dans l’Egypte ottomane et qui projetait d’attaquer aussi l’Irak appartenant au sultan, ambitionnait, via une éventuelle autonomie ou indépendance des Arméniens, de s’emparer de l’Asie Mineure. Autrement dit, dépecer l’empire ottoman par l’entremise et grâce aux sacrifices d’autrui.

- Akhtamar on line : Concernant la survie des Arméniens, vous soulignez le mérite du Saint-Siège et de la Russie tsariste. Pourquoi, alors que l’écrasante majorité des Arméniens n’appartenait ni à l’Eglise catholique, ni à son homologue russe orthodoxe ?
- Marco Jačov : En ce qui concerne le Saint-Siège, chacun sait l’intérêt de Léon XIII pour l’ensemble du monde chrétien, mais aussi sa sensibilité envers une coexistence pacifique entre le monde chrétien et celui musulman. Son Secrétaire d’Etat, le cardinal Mariano Rampolla, partageait une même conviction. Et lorsqu’il s’est agi d’arrêter le génocide en cours, Léon XIII s’est adressé en personne au sultan Abd ul-Hamid II, chargeant parallèlement son Secrétaire d’Etat d’intervenir, par l’entremise du cardinal Domenico Ferrata, auprès du ministre français des Affaires Etrangères, Gabriel Hanotaux. Ce fut donc sous la pression du Saint-Siège sur le gouvernement français qu’eut lieu l’interpellation au Parlement à Paris, le 3 novembre 1896.
Pour ce qui concerne la Russie, cette dernière voyait d’un mauvais œil une guerre le long de sa frontière, dans la mesure où ses intérêts vitaux étaient concentrés sur l’Extrême-Orient. Et si la Russie tsariste n’avait pas accueilli les réfugiés arméniens, aujourd’hui - je confirme ce que j’ai écrit page 22 de mon livre – il n’y aurait probablement pas d’Etat arménien et le nombre de victimes arméniennes eût été certainement beaucoup plus conséquent.

- Akhtamar on line : En exterminant les Arméniens, le sultan Abd ul-Hamid II aurait, d’après votre livre, humilié aussi les Juifs. Comment est-ce possible, alors que l’historiographie prétend que les Juifs auraient été privilégiés dans l’empire ottoman ?
- Marco Jačov : Le fait est qu’Abd ul-Hamid II a humilié les Juifs en les obligeant à assumer la tâche d’enterrer les corps des Arméniens massacrés par les Turcs et par les Kurdes. Voilà pourquoi j’ai écrit : « Un peuple exterminé, l’autre humilié. » S’agissant de la soi-disant position privilégiée des Juifs dans l’empire ottoman, je ne suis pas du tout d’accord. Les Juifs étaient moins persécutés dans l’empire ottoman qu’ailleurs, mais ceci ne signifie pas être privilégiés.

- Akhtamar on line : Pour quelle raison avez-vous consacré autant d’années de recherche à un peuple, dont vous n’aviez pas précédemment connaissance ?
- Marco Jačov : Pour rendre justice à la vérité, qui est souvent passée sous silence, et m’incliner devant les millions de martyrs innocents, persécutés pour le seul fait d’être Arméniens et chrétiens.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20135%20b%2815%20aprile%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2012.