dimanche 15 avril 2012

Parouir Sévak - Dernier entretien / Paruir Sevak's last interview

© Editions Parenthèses, 1988 – Traduction Denis Donikian


Parouir Sévak / Dernier entretien

par Jiri Skoumal

The Armenian Reporter, 03.03.2012


Oakland, Californie – Le 14 juin 1971, le journaliste tchèque Jiri Skoumal, mari de Ludmila Motalova, éminente traductrice de l’arménien, gagne le village de Chanaghchi (lieu de naissance et de résidence de Sévak, rebaptisé ensuite Zangakatoun – note de Jack Aslanian) pour y rencontrer Sévak, l’enregistrer et, en outre, remettre au poète la version tchèque de son recueil Le Clocher incessant. Impossible alors d’imaginer que, trois jours après cet entretien, Sévak ne serait plus en vie.

Les notes de cet entretien ont été conservées. Nous les présentons telles quelles.

- Jiri Skoumal : De quoi t’occupes-tu actuellement, Parouir ?
- Parouir Sévak : Bon, tout d’abord, j’ai remis, il y a deux ans, le manuscrit d’un ouvrage. Il va bientôt paraître. Je me suis occupé de cette publication, soutenue par le gouvernement. Et deuxièmement, depuis que je travaille à l’Académie [Académie Nationale des Sciences], à l’Institut de Littérature, je travaille à un livre, Sayat Nova et le Moyen Age arménien. Je l’achèverai probablement en fin d’année. Pour l’heure, voilà quels sont mes projets les plus urgents. J’ai beaucoup d’idées et de plans – des choses pour l’avenir. Après quoi, je dois m’occuper de ma traduction du Livre des Lamentations de Grégoire de Narek [poète sanctifié, théologien, philosophe du 10ème siècle – note de J. A.] – là aussi sous les auspices de l’Académie. Il ne s’agira pas d’une traduction poétique, mais d’une interprétation scientifique. Ce qui, j’ajouterais par ailleurs, a été l’un de mes rêves – durant des années, toute ma vie. Dès que je termine Sayat Nova et le Moyen Age arménien, je m’attaquerai à ce projet.

- Jiri Skoumal : Tu ne vas pas traduire Frik [poète arménien du 13ème siècle – note de J. A.] ?
- Parouir Sévak : En effet ! Avant Narek, un de mes projets était de traduire Frik. Mais comme Narek est en chantier maintenant, après lui je prends le large… Mon prochain projet scientifique sera Frik.

- Jiri Skoumal : Parouir, qu’est-ce qui te paraît essentiel pour un écrivain ?
- Parouir Sévak : Tout d’abord, et en premier lieu, une pensée indépendante, une pensée libre, éviter de raconter des demi-vérités. Sans ça, même si Dieu accorde un grand talent, il ne reste rien.

- Jiri Skoumal : L’adversité, dit-on, est très utile pour un écrivain…
- Parouir Sévak : Une mauvaise expérience… ? Sans aucun doute. Et celui qui l’a dit a eu tout à fait raison. Mais malheureusement, il est possible d’avoir un mauvais procès, et tout en bénéficiant de cette expérience, continuer à faire du mauvais travail. [« Expérience » et « procès » sont homonymes en arménien – note de J. A.]. Si bien que, si tu ne tombes pas sur un mauvais procès, n’aie pas l’impression de t’être trompé ; il se peut que tu travailles mal toute ta vie. Et, Dieu merci, il y a tant d’écrivains qui ont mené de mauvais procès vers une issue heureuse !

- Jiri Skoumal : As-tu une idée que, peut-être, tu as peur de concrétiser ?
- Parouir Sévak : Plein, plein ! J’en ai plein. Tout d’abord, je suis incapable de [les] réaliser, parce que je redoute mes propres capacités. Et pourtant, vu que j’aurai bientôt la cinquantaine, si je suis incapable d’agir maintenant, jamais je ne pourrai le faire. Probablement, tout ce à quoi j’ai pensé, tout ce que j’ai différé au fil des ans, je m’efforcerai de l’accomplir à l’avenir.

- Jiri Skoumal : Parouir, à ton avis, quels sont les principaux traits de la littérature arménienne contemporaine ?
- Parouir Sévak : Tout d’abord, notre liberté de penser toute neuve – quelque chose qui se faisait rare, il y a dix ans. C’est l’essentiel, selon moi.

- Jiri Skoumal : Quelqu’un m’a raconté, ou bien je l’ai lu quelque part, que l’humanité doit se préparer à une ère cosmique. Qu’en penses-tu ?
- Parouir Sévak : D’après moi, les problèmes d’ère cosmique et les problèmes de littérature sont totalement différents. Il est possible de s’envoler vers la lune et de revenir, tout en restant le même homme. Il est donc nécessaire de préparer l’homme non pour des vols en dehors de la Terre, mais de faire en sorte qu’il puisse effectuer ces vols sur terre, sinon d’un pays à l’autre.

- Jiri Skoumal : Le lecteur tchèque découvrira bientôt ton livre. Qu’aimerais-tu lui dire ?
- Parouir Sévak : Tout d’abord, j’aimerais dire à tes lecteurs qu’ils sachent combien toute une nation, les Arméniens, apprécient et ont une dette envers Ludmilla Motalova, grâce à qui la littérature arménienne se fait entendre aujourd’hui en Tchécoslovaquie. En arrivant en Tchécoslovaquie et, plus généralement, à la rencontre du peuple tchèque et slovaque, de tout mon cœur, comme un frère peut souhaiter à son frère, je leur souhaite bonne chance, bonheur et le meilleur avenir qui soit.


Note du traducteur anglais :
Ceci est une traduction fidèle d’un texte arménien publié sur le blog d’Hovik Charkhchyan – http://hovikcharkhchyan.wordpress.com (consulté en janvier 2012). Les sources de ce blogueur ou les circonstances dans lesquelles le texte de cet entretien s’est retrouvé sur ce blog nous sont inconnues. Le traducteur n’a aucun intérêt financier ou commercial dans le fait de traduire ce texte, ni dans sa diffusion et sa publication. Bien que le traducteur conserve son droit d’auteur pour cette traduction anglaise, son utilisation est accordée, à condition de reconnaître le crédit du traducteur.


En guise de conclusion :

Paruir Sevak : Selected Poems / Translated by Jack Aslanian est paru à Erevan en janvier 2011, conformément à un accord écrit donné au traducteur par les deux fils de Sévak (le traducteur a spécifié que les bénéfices issus des ventes de ces traductions soient reversés en tant que dons caritatifs à des organismes bénéficiant à la littérature arménienne et à des écrivains). La traduction de ce texte a été réalisée sans commentaire. Excepté que, pour les non-initiés, ou ceux qui sont allophones et peu familiers de la culture arménienne, de brèves notes explicatives sont présentées entre crochets.

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Source : http://www.reporter.am/go/article/2012-03-03-paruir-sevak-s-last-interview
Traduction de l’arménien en anglais : © Jack Aslanian – 03.2012.
Traduction française : © Georges Festa – 04.2012.