lundi 23 avril 2012

Shahkeh Yaylaian Setian

 © Xlibris, 2011


Un nouvel ouvrage, dû à Shahkeh Yaylaian Setian, part en quête d’étincelles d’humanité parmi les atrocités du génocide



BARNSTABLE, Massachusetts – Dans ce premier livre, Humanity in the Midst of Inhumanity [Humanité en pleine inhumanité], l’écrivain Shahleh Yaylaian Setian souligne qu’outre le génocide arménien, la Shoah et les génocides successifs doivent à jamais être rappelés dans les annales de l’histoire. En dépit de cette sombre période, il convient de savoir qu’il est encore possible de découvrir de l’humanité en pleine inhumanité. Fille de survivants du génocide arménien, Setian éprouve le besoin de rapporter les récits de courageux musulmans qui ont sauvé des Arméniens, lors du génocide arménien de 1915, et de nous les faire partager dans son nouvel ouvrage.

En grandissant, elle ne réalisa pas viscéralement son lien avec la catastrophe du génocide, car ses parents ne lui parlèrent pas du génocide durant sa prime jeunesse. Le génocide faisait partie intégrante de leur identité d’Arméniens. Elle parcourut alors livres et articles sur le génocide, espérant qu’une lumière émergeât de ces recherches et écrits d’érudits. Puis, sa mère et ses proches commencèrent à lui livrer quelques aperçus sur l’étendue de leurs souffrances et leur chagrin d’avoir perdu leurs êtres chers et autres, lors du génocide. Une réelle compréhension du génocide naquit ainsi de la capacité d’intégrer le génocide au cœur de son identité.

Le génocide et les événements qui suivirent préludent à la passion que les Arméniens ressentent, afin de préserver une culture que les Turcs ottomans tentèrent d’éradiquer via leur objectif de turcisation (turcisation : la Turquie aux seuls Turcs). Assyriens, Grecs et Juifs furent eux aussi la cible de cette destruction. Tissant l’histoire de l’Arménie depuis sa naissance en tant que nation dans les temps anciens jusqu’à ses combats pour son expansion et sa survie après sa disparition, et jusqu’à sa renaissance sous la forme de la république moderne d’Arménie en 1991, un récit nous est présenté, incarnant amour du pays, amour de la terre et amour pour sa propre culture.

Humanity in the Midst of Inhumanity présente nombre d’histoires de missionnaires, d’autres organisations, de musulmans et autres personnes, qui vinrent en aide aux Arméniens en souffrance, illustrant une humanité aux multiples facettes. Malgré la menace brandie alors par le gouvernement, au terme de laquelle quiconque aiderait un Arménien verrait sa maison livrée aux flammes, sa famille tuée devant lui et lui-même ou elle-même abattu(e), d’intrépides musulmans agirent avec humanité. Des vies furent sauvées, mais tout un pays fut perdu.

L’aide humanitaire perdura ultérieurement. Setian met en lumière de quelle manière les Arméniens rebâtirent en Amérique leurs existences brisées, malgré préjugés et discriminations. Elle évoque de même les effets a posteriori du génocide arménien dans ses manifestations sur la vie personnelle, la communauté arménienne, les structures et les agissements politiques des puissances mondiales, en particulier en Amérique. Elle explique aussi la situation difficile des Arméniens vivant aujourd’hui en Turquie.

Setian décrit les problèmes géopolitiques à l’époque du génocide et d’autres questions centrales, en les commentant, telle que la trahison des Arméniens dans le traité de paix de Lausanne en 1923, lequel ne mentionne ni l’Arménie, ni les massacres arméniens. Le fait d’omettre de régler équitablement la question arménienne visait, aux yeux des Alliés, à s’assurer le contrôle des richesses pétrolières dans la région. « Qui possède le pétrole dominera le monde, » déclare Henry Berenger (Sénat français, 12 décembre 1919). 
        
L’A. évoque sans fard le traitement ignominieux réservé aux victimes, afin de faire prendre conscience des atrocités perpétrées par des citoyens hors de contrôle, atrocités encouragées et perpétrées de même par des officiels du gouvernement. Elle souligne le fait que ceux qui furent torturés et assassinés ne sont pas seulement des chiffres reportés dans des statistiques, mais des enfants, des femmes et des hommes qui vivaient, respiraient. Ce qui témoigne, tristement, de l’inhumanité de l’homme. Inhumanité qui devint alors une norme pervertie.

Setian explique les efforts, à hauteur de millions de dollars, des groupes de pression turcs visant toujours à nier le génocide. L’historien Elie Wiesel qualifie le déni de « seconde mort ». Deux voyages en Arménie historique (Turquie actuelle), cimetière des victimes du génocide, ont suscité une passion qui en appelle à la justice. Elle réalise alors que le gouvernement turc n’a cessé de s’efforcer d’éradiquer toutes les preuves de la présence de l’Arménie historique sur cette terre.

Les voix que Setian a réuni diffèrent par leur tonalité, mais se conjuguent à travers le souvenir. Harout Pushian, de Glendale, raconte comment son père, alors adolescent, unique survivant des neuf membres d’une famille, traversa à la nage l’Euphrate vers l’Irak, où il fut adopté par une famille musulmane, puis prospéra à Bagdad. Nous découvrons cette femme qui fuit, des semaines durant, portant sur son dos son fils infirme. L’A. relate le jour où des soldats rassemblèrent son père, Mourad Yaylaian, et les autres Arméniens du village dans le cimetière – s’empressant de tuer la fiancée de Mourad sous ses yeux. Il est épargné lorsqu’un fermier turc déclare qu’il a « l’air d’être un garçon robuste », pour ensuite le conduire aux champs, où il lui fera subir les pires sévices. (Son père s’enfuit l’année suivante et travailla pour une famille turque bienveillante, dans leur ferme. Il appelle « tante » une des femmes de cette famille.)

Setian espère que ce livre éclairera « la dynamique à l’œuvre dans un conflit ethnique et un génocide » et, dans le sillage du 11 Septembre, « atténuera les préjugés à l’encontre de musulmans innocents » à travers le monde. Elle y contribue.

Setian a trois enfants et cinq petits-enfants. Elle vit à Cape Cod, au Massachusetts. Sensible à l’injustice et aux droits de l’homme, elle s’efforce d’aider à créer un monde de justice et de paix. Elle a vécu toute une année, voyageant toute seule, sans aucune garantie de logement, en tant que bénévole indépendante, solidaire de ceux qu’elle a voulu aider et qu’elle a appris à aimer au Nagorno-Karabagh (Artsakh), un pays qui se remet de la guerre et d’une tentative de purification ethnique.

Enseignante au Springfield College, Massachusetts, au Community College de Cape Cod et à l’université d’Etat de l’Artsakh, l’A. a organisé des séminaires et présenté des conférences sur le génocide, l’injustice et l’éthique. Primée pour son œuvre de nouvelliste, elle a publié plusieurs articles, dont des albums photographiques, et coédité deux volumes pour le Values Realization Institute (Brookline, Massachusetts).

Docteur en sciences de l’éducation de l’Université du Massachusetts (Amherst), Setian a aussi suivi une formation intensive en histoire et en langue arméniennes à l’Université Ca’ Foscari de Venise (Italie).  

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Traduction : © Georges Festa – 04.2012.