vendredi 25 mai 2012

Ayda Erbal - A Tale of Two Monuments / Il était une fois deux monuments

Mehmet Aksoy, Statue de l’Humanité [İnsanlık Anıtı], Kars (Turquie), 19.04.2011
© http://en.wikipedia.org


Il était une fois deux monuments
Conte de Turquie
 
par Ayda Erbal
 
The Armenian Weekly, 18.05.2012

[Anatomie, certes tardive, de deux constructions totalement méconnues et d’une destruction.]

Préambule

Le 8 janvier 2011 restera dans les annales du « rapprochement », de la « réconciliation », de l’ « initiative » et du « dialogue » turco-arménien, comme le jour où le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, a qualifié le monument de « l’Humanité », dû à Mehmet Aksoy à Kars, de monstre [ucube], éclipsant un lieu saint islamique voisin, et a ordonné sa démolition. Laquelle position sera ensuite soutenue par son ministre des Affaires Etrangères, Ahmet Davutoğlu, pour des raisons esthétiques : « Kars possède une tradition architecturale héritée des Ottomans et des Seldjoukides. Ce monument ne reflète pas cette architecture. Il ne répond pas à ces esthétiques architecturales. Il convient donc de bâtir des œuvres en rapport avec le patrimoine architectural de la région. » (1) Le sculpteur, Mehmet Aksoy, salué par Yavuz Baydar, éditorialiste à Today’s Zaman, comme « un artiste célèbre et profondément respecté dans les milieux européens » (2), estime que son œuvre « est porteuse de messages d’opposition à la guerre et d’amitié », ajoutant : « J’ai représenté la situation de quelqu’un qui est divisé en deux. Cet individu sera à nouveau « lui-même », lorsque ces deux pièces seront réunies. C’est cela que je veux exprimer. […] Impossible d’appeler cela, tout de go, une « monstruosité ». C’est honteux et injuste ! On devrait essayer de comprendre, tout d’abord, ce que cela raconte. » Il a raison, en ce sens qu’on devrait comprendre ce que le monument lui-même signifie, et même comment l’histoire et la construction de ce monument ont évolué, dans le contexte de la politique intérieure turque ou des rapports plus larges turco-arméniens, avant de prendre position pour / contre. Malheureusement, ce n’est guère le cas, tant de la presse turque, que de son homologue arménienne, à ce propos. 

D’après le maire de Kars, Nezat Bozkuş, « une commission du ministère de la Culture et du Tourisme avait précédemment décidé de démolir le monument, après qu’il fût apparu que la statue était construite illégalement sur une zone protégée » (3). Chose étrange, le monument avait été commandé par l’ancien maire de Kars en personne, Naif Alibeyoğlu, élu, à l’époque, sur une liste AKP (le parti Justice et Développement au pouvoir), lors des élections municipales de 2004.

La semaine suivante, Erdoğan réagit avec fermeté contre les accusations selon lesquelles il n’était pas qualifié pour apprécier les beaux-arts, sinon qu’il en serait l’ennemi, à l’instar des Talibans qui, en 2001, dynamitèrent les antiques bouddhas de Bamyan, en Afghanistan. Erdoğan affirma qu’il avait « prévenu le maire, lorsque la construction du monument débuta », que « l’Agence de la Préservation du Patrimoine naturel et culturel avait décidé, elle aussi, de détruire le monument », et qu’ « il était de la responsabilité du maire de mettre en œuvre cette décision » (4). Il déclara aussi : « Il est pas nécessaire d’être diplômé des Beaux-Arts. Nous savons ce qu’est un monument. J’ai œuvré en qualité de maire durant quatre ans et demi et, en tant que Premier ministre, durant sept ans et demi. Jamais je n’ai détruit la moindre statue ou œuvre d’art ! » (5) Faisant écho aux préoccupations apparemment esthétiques de Davutoğlu, Erdoğan ajouta que « [le] dôme de la mosquée [Seyyit Hassan el Harkani] et le sommet qui accueille la statue sont d’une égale hauteur. Vous avez donc une statue de 48 mètres de haut au sommet. On ne saurait permettre à une construction de faire de l’ombre à un tel édifice historique ! » (6)

Comme il en va habituellement des débats impliquant la sphère politique turque – laquelle, aujourd’hui, désinforme aussi malheureusement son homologue publique arménienne par sa nature binaire de raisonnement par l’absurde, dénué de tout fondement réel –, le pays se divisa immédiatement entre « faucons nationalistes », « conservateurs » (à qui Erdoğan était censé réserver des sièges AKP à Kars, lors des prochaines élections) (7) et « colombes progressistes », « non nationalistes » (qui adoptèrent sans réserves le concept et la mise en chantier de la statue).

Ces débats légitimèrent aussi, de façon problématique, toute une batterie d’artistes conservateurs, politiquement national-socialistes, y compris le sculpteur lui-même et Bedri Baykam (le premier, un ardent défenseur de la ligne national-socialiste de Doğu Perinçek ; le second, un ardent kémaliste qui se brouilla avec Perinçek et se fendit ensuite d’une lettre ouverte, dans laquelle il accusait Perinçek de « gauchisme » et de « kémalisme ») (8). Cinq mois à débattre de « monstre/monstruosité » et en pleine période électorale, le sculpteur « épris de paix » baptisant la marche organisée en l’honneur de Talaat Pacha par Perinçek – un des suspect dans l’affaire Ergenekon et négationniste du génocide arménien – en Suisse, de saga héroïque, lors d’une émission diffusée sur la chaîne de télévision Ulusal Kanal, chaîne associée au Parti du Travail, d’inspiration national-socialiste, de Perinçek. Lors d’un entretien avec Funda Tosun, du journal Agos, Aksoy prétendit que le journal Aydınlık, du Parti du Travail, avait déformé ses déclarations dans cette émission, bien que Tosun le confondit, précisant qu’elle avait visionné l’extrait télévisé d’origine (9). Aksoy va jusqu’à dire que son monument est voulu par les Arméniens en Arménie, laissant entendre qu’il serait légitime. Poussé dans ses retranchements, il déforme ses propres dires, dans le style bien connu « Je suis pour toutes les libertés », que l’on peut définir comme le plus connu des signifiants-vides sans-rival-véritable qui soit en Turquie. Comme si la question débattue sur ce programme télévisé revenait à chérir les libertés et non à glorifier des massacreurs, Aksoy soutient : « Je lutte pour les libertés, je participe aux défilés pour Dink et je me bats pour Doğu Perinçek. » Malheureusement, ce que les Arméniens en Arménie et dans la diaspora savent ou ignorent de la politique du sculpteur ou de la façon avec laquelle l’ancien maire et l’artiste ont défendu leur projet, compte moins que le fait rebattu de marquer des points contre la Turquie (et, dans le cas des « progressistes » turcs, contre l’AKP).

Dans Responsabilité et Jugement, Hannah Arendt raconte comment les débats au sujet d’Eichmann à Jérusalem finirent par devenir « une controverse sur un livre qui ne fut jamais écrit » ; puis, elle se réfère à ce trait d’humour autrichien : « Rien de plus amusant que débattre d’un livre que personne n’a lu. » La polémique et les campagnes dénuées de contenu, entourant le monument de « l’Humanité », sont exactement cela. Tel un rappel proverbial du livre-que-personne-n’a-jamais-lu-mais-dont-tout le monde-parle, cerise sur le gâteau, la coprésidente du Comité Parlementaire conjoint Union Européenne-Turquie, Hélène Flautre, rencontra le sculpteur et plaisanta : « Kars devrait être choisie comme capitale européenne de la Culture, afin de sauver les sculptures ! » (10). Nous devrions tous lui être reconnaissants du fait que sa proposition – une blague bien plus drôle que celle que Flautre réalisa probablement – soit, de fait, restée à l’état de plaisanterie. N’eût été Erdoğan, qui poussa à la mise en œuvre d’une décision antérieure du Directoire Régional des Fondations Pieuses d’Erzurum, en vue d’un agenda politique apparemment nationaliste, les Arméniens et les autres, avec les conseils idéologiques de leurs amis turcs « progressistes », eussent baptisé le sculpteur, qui applaudit les défilés en l’honneur de Talaat Pacha en Suisse, d’enfant terrible de la paix et de la « ré-conciliation » turco-arménienne…

Excepté le réalisateur Sinan Çetin, pro-AKP, qui s’accorde avec le choix esthétique d’Erdoğan (11) et quelques chercheurs (12), bottant en touche sur la valeur esthétique ou la signification politique de la statue, un roulement de tambour soigneusement étudié, quoique unidimensionnel, du genre « L’art ne peut être détruit », se fit à nouveau entendre contre la destruction de la « statue » de « l’Humanité », conduisant même à comparer la réaction d’Erdoğan à l’exposition « Entartate Kunst » [Art Dégénéré], sous le Troisième Reich (13), une analogie récurrente que certains journalistes turcs ressortent de temps à autre, nonchalamment, afin d’épicer leurs outrances visant la politique autoritaire de l’AKP (14-15).

Avant d’aller plus avant, j’aimerais clore ce préambule par une observation sur ce qui, selon moi, est devenu une régularité circulaire des affaires turco-arméniennes, ces dix dernières années. Depuis le colloque de l’université de Bilgi, intitulé « Les Arméniens ottomans durant le déclin de l’empire », en 2005, dont la date fut modifiée à plusieurs reprises, marquant finalement les pourparlers Turquie-Union Européenne alors imminents, 16 personnalités politiques de la société civile turco-arménienne mirent en œuvre une formule imbécile et ahurissante – mais qui néanmoins fonctionna -, laquelle fut aussi à la base de la tragédie du Monument de « l’Humanité » : des « progressistes » turcs préemptent/dictent une action, une campagne, une commémoration, ou érigent un monument, tout cela sans véritablement délibérer (17). Ce faisant, mise à part leur indifférence la plus totale pour un débat avec un large socle d’Arméniens représentatifs (18), ils ne parviennent même pas à discuter entre eux ou avec les gens d’en bas, qu’ils pensent « éduquer » d’en haut. C’est alors, comme on pouvait s’y attendre, que les ultranationalistes les attaquent, soit directement, soit via l’AKP (comme dans le cas d’Ucube).

Et les Arméniens de la diaspora et d’Arménie de publier un appel à agir ou quelque déclaration politique, grisés par quelque scandale-du-jour, où la partie turque fait triste figure. Vu de loin, cela ressemble à une situation gagnant-gagnant, où les « progressistes » turcs emportent le caractère invariable de leur position, car désormais ils ne sont pas seulement les victimes de l’Etat turc, mais aussi de la droite turque, et où la partie arménienne réussit à montrer pour la énième fois que les élites turques sont connues pour jouer hors-jeu. Voilà comment un réseau complexe de politique problématique, de thèses intrinsèquement négationnistes, de lignes idéologiques et d’intérêts personnels/politiques/nationaux se réduisent à un ensemble absurde et vide d’éléments binaires, où il est impossible de critiquer tout type de forme, texte, contenu, action, travail collectif, personnage, ou esprit éminent, car il y a toujours une crise, quelque « progrès » à la noix, qu’il convient de défendre contre les ultranationalistes. Ni dans la sphère intellectuelle – comme dans les débats sur le Monument de « l’Humanité » -, ni dans celle politique, n’existent les paramètres d’un débat mis en place ou partagé par les Arméniens avec des représentants du pouvoir ; au contraire, ils sont totalement instrumentalisés dans une querelle politique, entre la droite et la gauche d’un pays qui ne s’est pas encore engagé vers un ordre institutionnel normatif post-génocidaire. Imaginez une Allemagne de l’après Seconde Guerre mondiale, non engagée au plan institutionnel, dont la gauche serait cadrée et définie par une droite allemande implacable, ayant comme bilan le fait d’avoir usé de la violence dans un conflit intra-ethnique. 

Dans cette situation non engagée au plan normatif, le génocide arménien est considéré, dans le discours politique tant intérieur qu’extérieur, comme un obstacle qu’il s’agit d’éluder en amadouant cœurs et âmes grâce au leurre comme politique-du-jour (où que ce soit, allant du « nous entendons/partageons votre souffrance » à « nous mangeons les mêmes dolmas », à « ne parlons pas de reconnaissance », parlons de notre « humanité » commune »), au lieu de creuser en direction d’une recherche intellectuelle sincère, en se demandant ce que le génocide signifie pour le cadre institutionnel de l’Etat turc et la grammaire des rapports ethniques en Turquie. Le caractère circulaire gagnant-gagnant du jeu détourne du contenu de ce même jeu, dont les limites sont déterminées, dépendant de l’humeur du jour, soit des limites de la droite turque, soit des « réalités » de la situation sur le terrain.

On nous a raconté maintes fois que le discours politique concernant le génocide arménien nécessite d’être formulé, d’abord et avant tout, en répondant à la sensibilité du peuple turc, si l’on veut enregistrer quelque progrès. Entre parenthèses, les généraux adeptes du coup d’Etat et leurs soutiens à travers le monde stigmatisèrent le fait, étant donné « la situation particulière du pays » (19) par le passé, afin de légitimer une restructuration institutionnelle, du haut vers le bas, par les militaires, laissant entendre que le pays n’est pas encore « prêt » pour la démocratie. Il est pour le moins intéressant d’observer comment le discours des soi-disant libéraux du pays imite celui des généraux à deux titres, au regard de « l’exception » turque, que cristallise leur empressement à s’exprimer dans le langage d’une « situation particulière » d’un côté et, de l’autre, à se réfugier dans la thèse jacobine, du haut vers le bas, d’une immaturité – soutenant que les masses ne sont pas prêtes à affronter le génocide en tant que tel, mais au contraire sont nourries soit de récits portant sur une responsabilité symétrique, soit d’impasses dilatoires, comme dans le cas du Monument de « l’Humanité ».

Comme s’en souviennent les esprits lucides, tant l’ancien maire Naif Alibeyoğlu que le sculpteur Mehmet Aksoy défendent le Monument de « l’Humanité » en tant qu’ « alternative à la fois au mémorial du Génocide arménien à Dzidzernagapert, en Arménie, et au monument érigé à Iğdir – monument que les tenants du slogan « Des monuments ne peuvent être détruits » ont prétendu ne pas exister lors des débats sur le caractère non destructible des monuments -, tous deux « encourageant de mauvaises relations et conçus pour diviser les deux peuples » (20). Dans un entretien qui n’a pas été traduit par la presse arménienne, le même Alibeyoğlu ajoute qu’ils voulaient « avoir un monument qui montre que le peuple turc n’a pas commis de génocide. Telle une larme, haute de trente-cinq mètres, de la conscience. L’eau devait s’écouler par opposition au feu [de Dzidzerganapert]. Nous allions montrer que nous sommes pour la paix et l’humanité, que nous n’avons pas commis de génocide. » (21)

C’est sans avoir connaissance de cet arrière-plan que les parties arméniennes, dont le ministre arménien des Affaires Etrangères et maintes organisations de la diaspora, ont réagi à ce qui est devenu le Monument de « l’Humanité ». Nous poursuivrons, à l’aide de plusieurs étapes clé, les cinq ans d’histoire du monument, tout en problématisant le monument lui-même et le processus politique dans son ensemble, d’un point de vue analytique, en prenant en compte les problèmes esthétiques, spatiaux et politiques qui ont entaché non seulement sa destruction, mais aussi sa conception et ses débuts.

Notes

3. Voir lien en Note 1.
7. Baskın Oran – voir lien en Note 4.
14. Cette analogie livre un exemple typique de leur ignorance quasi totale de ce que fut le Troisième Reich, sinon, peut-être, le fait d’avoir entendu la médiatique Naomi Klein  comparer l’actuelle politique intérieure des Etats-Unis au Troisième Reich…
17. De là, son caractère des plus problématique, de la conception à la mise en œuvre.
18. Nous ne saurions trop souligner cette absence de représentation et comment cette dernière dépend habituellement soit d’un choix méticuleux, soit d’une formule tribule de représentation. Dans un tel contexte, opérer un choix méticuleux, c’est choisir parmi des Turco-arméniens non représentatifs lesquels, aux yeux des « progressistes » turcs, sont susceptibles de représenter l’opinion politique des Turco-arméniens. Il serait impensable de choisir les journaux Taraf ou Radikal comme représentatifs de tous les Turcs, alors que, s’agissant d’une posture orientaliste des plus réductionniste, lorsqu’il est question des petits frères, il n’y a aucune limite à instrumentaliser un parti autour de notre système de commodité politique. Ce n’est pas ce que les Arméniens pensent de leurs institutions qui compte ici ; bien plutôt, ce que leurs « frères » turcs aiment voir/entendre. Il existe une méthode similaire, et néanmoins légèrement différente, de choisir parmi ses amis (disons, la méthode tribule) et de les baptiser Arméniens raisonnables, que le monde devrait écouter. Pensez donc, tous ces gens devraient se déclarer socialistes ; au cas où ils seraient des personnalités pro-AKP, comme Etyen Mahçupyan, alors on devrait les combattre plus durement que tel ou tel éditorialiste sunnite pro-AKP. Et pourtant ces mêmes protagonistes estiment ne pas être racistes dans leur mépris, en apparence équitable, à l’égard de Mahçupyan.
19. Voir, pour l’anecdote, Harold Pinter sur les conditions spécifiques du discours in www.haroldpinter.org/politics/politics_torture.shtml.
20. Voir lien in Note 4
21. Voir lien in Note 11

[Note de l’Editeur : La seconde partie de cet article paraîtra dans The Armenian Weekly en mai 2012.]                       

_____________

Traduction : © Georges Festa – 05.2012.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian rédacteur en chef de The Armenian Weekly.