mercredi 16 mai 2012

Ayse Gunaysu - The Reign of Lies in Turkey / Turquie, royaume des mensonges

© http://fr.wikipedia.org


Turquie, royaume des mensonges
 
par Ayse Gunaysu
 
The Armenian Weekly, 11.05.2012


Le déni organisé signifie le royaume des mensonges. Pour prolonger le déni, le négationniste doit mentir, délibérément, sans cesse. Sinon, cela ne peut perdurer. La vérité, fût-elle de simples éléments d’information susceptibles d’avoir le pouvoir le plus léger de saper le mensonge, est l’ennemi le plus grand, le plus implacable, du déni. Aussi le négationniste, ayant échafaudé tout un univers de mensonges, doit-il combattre bec et ongles toute manifestation de la vérité, afin de survivre.

En Turquie, nous vivons tous dans cet univers de mensonges, à telle enseigne que nos manuels scolaires, nos agences d’information, nos documents officiels, notre littérature et même nos patronymes nous racontent probablement des mensonges. Jusqu’à nos parents qui ont pu nous mentir quant à notre histoire familiale. Notre identité tout entière n’est peut-être que pure invention.

Quant à nous, la majorité musulmane dans ce pays, nous croyons dans les mensonges. Certains parmi nous – passablement nombreux – préfèrent croire dans les mensonges simplement pour être bien intégrés à leur environnement ; d’autres – à nouveau, passablement nombreux – juste pour leur tranquillité d’esprit, évitant de se poser des questions pouvant perturber leur équilibre intérieur et les culpabiliser (autrement dit, punir de son propre chef son ego est pire que lorsque d’autres s’en chargent). D’autres encore sont payés pour croire et faire que les autres croient dans les mensonges.

Or mentir, ce n’est pas seulement livrer de fausses informations. Occulter la vérité est aussi un mensonge. Si bien que certains d’entre nous, jusqu’à ceux qui se considèrent presque totalement imperméables aux mensonges officiels (y compris l’auteure de ces lignes), peuvent fort bien se faire les véhicules de ce type de mensonge – la dissimulation de la vérité – en vertu de la torpeur que nous avons hérité de notre sombre passé, cette même torpeur qui éteint notre volonté de partir en quête de la vérité.

« Vous serez bientôt de retour ! »

Les mensonges furent au cœur du génocide arménien, dès le début. Lors des rafles du 24 avril 1915 à Constantinople, les intellectuels arméniens furent emmenés de leurs domiciles par des policiers qui se montrèrent des plus courtois et, comme le raconte Aram Andonian dans l’ouvrage Exile, Trauma and Death : On the Road to Chankiri with Komitas Vartabed [Exil, traumatisme et mort : en route vers Chankiri avec le père Komitas] (Gomidas Institute, 2010), ils furent tous informés que cela ne prendrait pas plus de cinq minutes, qu’ils seraient rapidement rentrés chez eux et qu’il n’y avait aucunement lieu de s’inquiéter. Andonian réalise ensuite pourquoi les policiers se conduisirent avec autant de tact – afin de ne pas alarmer ceux qui devaient encore être arrêtés.

Dans d’autres régions du pays, ils mentirent aux habitants qui furent chassés de leurs villages et villes, les assurant qu’ils reviendraient et que leurs biens seraient en sécurité sous la garde du gouvernement, jusqu’à leur retour.

Le processus génocidaire perdura au cours des mois et des années suivantes sur la base de mensonges, durant chaque phase.

Le déni du mal – inconcevable, indescriptible et irréversible – perpétré et sa régénération au moyen des mensonges corrompt tout le système. Le déni se reproduit grâce aux mensonges.

Le mensonge continue d’être au cœur des mythes fondateurs de la république de Turquie. La célèbre « guerre de libération » des années 1919-1922 fut, elle aussi, bâtie et alimentée par la tromperie. Elle fut présentée comme un soulèvement national en faveur de l’indépendance ; or, la guerre déclarée contre les Puissances alliées servit à anéantir les communautés non musulmanes d’Asie Mineure, à la suite du génocide arménien et du génocide des Assyriens et des Grecs.   
Les dirigeants kémalistes mentirent de même aux Kurdes. Ils convainquirent les notables kurdes de participer à la campagne militaire comme étant la seule manière d’empêcher Arméniens et Grecs de revenir et réclamer leurs biens confisqués.

La résistance des Kurdes, lorsqu’ils réalisèrent et firent face à la vérité, fut violemment réprimée à chaque fois, tandis que des générations de Turcs ont appris que les Kurdes barbares – les traîtres – menacent l’Etat et que le gouvernement n’a d’autre choix que d’amener non seulement « la paix » et « l’ordre », mais aussi « la civilisation » dans une région où la « sauvagerie » prévalait jadis. Tel fut le mensonge qui présida à l’extermination de la population du Dersim en 1938.

Les Turcs sont la meilleure des nations !

Une série sans précédent de mensonges fut institutionnalisée par l’appareil d’Etat nouvellement instauré, à l’aide de pseudo-historiens qui reçurent pour ordre de réécrire l’histoire de la nation – sous la forme de la tristement célèbre thèse d’histoire turque, au moyen de laquelle il était « prouvé » que tout ce qu’il y a de bien dans le monde est issu de la nation turque, et que son peuple est le meilleur, toutes catégories : loyauté, courage, innovation, intelligence, etc.

Les mensonges continuent d’être au cœur du système en Turquie, un instrument de répression utilisé à chaque période de l’histoire républicaine. Les citer tous exigerait des volumes entiers. Pour n’en donner qu’un seul exemple : le fait que la maison d’Atatürk aurait fait l’objet d’un attentat à la bombe à Salonique fut un pur mensonge, lequel provoqua l’immolation de prêtres grecs, le viol de centaines de femmes, des lynchages, ainsi que la profanation de lieux de culte chrétiens, lors des pogroms d’Istanbul, les 6 et 7 septembre 1955 – une réplique de la Nuit de Cristal – avec pour conséquence des milliers de non musulmans, essentiellement des Grecs, chassés de leur patrie.   

Les mensonges ne cessèrent jamais lors des coups d’Etat militaires et des intermèdes pseudo-démocratiques. Tout comme le mensonge selon lequel la mosquée de Marach aurait été attaquée à la bombe par les « communistes » ; ce qui entraîna l’attaque en masse des domiciles et des lieux de travail des Alévis. Durant ce pogrom qui dura deux jours, sans la moindre intervention en pratique de la police ou des militaires, quelque 150 Alévis, dont des enfants, furent massacrés par des bandes fascistes en 1978, sous un gouvernement « démocratique », « civil ».

« Nous tuons pour votre bien ! »

Le coup d’Etat militaire de 1980 et la période qui s’ensuivit – le règne de la terreur – fut, du sommet à la base, l’incarnation du mensonge. Les militaires s’emparèrent du pouvoir pour le bien de la nation. Exécutions, victimes de la torture, prisons bondées, tout cela pour le bien du peuple turc.

Les années 1990 furent, elles aussi, dominées par les mensonges. Le fait que des milliers de villages kurdes aient été brûlés et rasés, entraînant le déplacement forcé de millions de Kurdes, n’a jamais été reconnu.

Ce n’est que vingt ans plus tard que des éléments de vérité furent dévoilés quant à la mort de plusieurs officiers de haut rang qui servaient dans les sites sensibles de la guerre contre le mouvement kurde armé. Ces officiers se seraient, paraît-il, suicidés ; or, des procès ont été intentés par leurs familles et ces morts ont fait l’objet d’enquêtes approfondies, avec de nouveaux mensonges mis au jour – sous la forme de faux documents officiels élaborés par des unités militaires, des récits de témoins manipulés, des noms de témoins qui étaient en service ailleurs au moment des événements, etc.

Mais le mensonge le plus grand, qui recouvre tous les autres, tel un immense dôme invisible, est le mensonge selon lequel le « peuple turc » n’aurait pas commis de génocide à l’encontre des Arméniens et des autres groupes chrétiens de cette terre, car il s’agit là du fondement sur lequel tous les autres mensonges ont été bâtis.

Préparatifs de 2015

L’intensité des mensonges s’accroît actuellement, à mesure que la Turquie se prépare sans état d’âme au 100ème anniversaire du génocide arménien et aux organisations arméniennes, à travers le monde, qui commémorent cette tragédie.

L’Etat turc, pour l’heure, n’occupe pas directement ou officiellement la scène, mais emploie la « société civile » en sous-main, afin d’orchestrer des campagnes visant les « mensonges arméniens ». 

Le récent, et désormais célèbre, rassemblement sur Khojaly, le 26 février dernier, fut la première manifestation publique en masse, la plus visible aussi, d’une nouvelle campagne nationale de mobilisation contre les Arméniens. Même si l’appui des Etats turc et azerbaïdjanais était évident, le tout fut présenté comme une initiative citoyenne.

Des universités encadrent cette campagne « citoyenne ». Ces derniers mois, des spectacles négationnistes « documentés » ont été présentés aux universités Suleyman Demirel à Isparta, Dumlupinar à Kütahya, Kocatepe à Afon, et Atatürk à Erzurum. Cette campagne négationniste va jusqu’à adopter pour stratégie l’infiltration des structures sociales au moyen de la culture populaire, un médium des plus puissant pour s’assurer le contrôle de l’homme de la rue.

Séries dramatiques télévisées sur les « mensonges arméniens »

La majorité des Turcs s’adonne, semble-t-il, aux séries télévisées – des productions interminables sur l’amour, la haine, des intrigues sanglantes, la défaite et la victoire. Elles sont au cœur de la vie quotidienne de la couche sociale la plus nombreuse en Turquie, à savoir la classe moyenne. Actuellement, une série télévisée sur « la question arménienne » est en préparation. Sur l’internet, une présentation du spectacle affirme qu’il ne saurait être question de propager haine et hostilité entre Arméniens et Turcs, et qu’au contraire, il apportera la « vérité ». Or – surprise ! – les « consultants » recrutés pour cette nouvelle série dramatique issus du monde universitaire, sont tous des négationnistes connus comme tels, qui participent à des colloques universitaires sur les « atrocités arméniennes » à Khojaly ; qui rédigent des ouvrages négationnistes ; qui agissent en qualité de porte-parole de la thèse officielle de l’Etat. Qui plus est, la productrice a longtemps siégé dans les instances exécutives du parti AK [Justice et Développement] au pouvoir et est membre du conseil municipal de l’un des districts les plus densément peuplés d’Istanbul, représentant son parti. Les mensonges sur l’histoire arménienne, via la culture populaire, seront ainsi distillés bien plus aisément et de manière convaincante parmi la population que via des études scientifiques et universitaires.

Qu’en est-il des « pro-Arméniens » ?

J’ai mentionné, au début, ceux d’entre nous « … qui se considèrent presque totalement imperméables aux mensonges officiels. » Dans l’édition du 27 février 2012 du quotidien Radikal, considéré comme le seul journal « de gauche » dans la grande presse, est paru un article dû à Onur Caymaz, un écrivain progressiste, d’orientation démocrate. Dans son texte, Caymaz condamne sans réserve le discours de haine utilisé lors du rassemblement sur Khojaly, place Taksim. Au point qu’il titrait : « Nous sommes tous des salauds ! » en réaction aux banderoles lors de cette manifestation, où il était écrit : « Vous êtes tous des Arméniens ! Tous des salauds ! »

Après avoir exprimé son dégoût pour une telle haine contre les Arméniens (de manière assez impressionnante, je dois reconnaître), il livre un exemple pour assurer à ses lecteurs qu’il n’est du côté d’aucune atrocité, quel qu’en soit l’auteur. Il reprend, à cette fin, un passage extrait d’un « ouvrage » soi-disant intitulé Renaissance de nos âmes, de Zori Balayan, « qui prit part personnellement au massacre de Khojaly » et décrit la torture qu’il infligea à un jeune Turc, âgé de 13 ans, à Khojaly. La citation est assez longue, Balayan décrivant en détail, avec un plaisir et une autosatisfaction évidente, comment il écorche l’abdomen et les membres du jeune garçon, lui enfonçant le « sein découpé » de sa mère dans la bouche, afin de l’empêcher de crier de douleur. La citation se poursuit, Balayan expliquant comment il devint « médecin et humaniste de profession », tout en n’étant en rien choqué de voir le garçon mourir de saignements en sept minutes ; bien au contraire, il vit une « renaissance de son âme » pour « avoir vengé un centième de ce que les Turcs ont fait » à ses ancêtres.

Même si l’on ignore qu’aucun livre de ce genre n’est dû à Zori Balayan, il est des plus évident, de par le langage utilisé pour décrire la torture, que cette citation est totalement fabriquée de toutes pièces. Le côté choquant est que cette citation soit répétée non par un ultra-nationaliste turc, animé par la haine des Arméniens, mais par quelqu’un qui dénonce en toute sincérité racisme et discriminations. Deux jours après la publication de cet article, Caymaz écrivit sur son blog qu’il s’était trompé, qu’il est évident que Zori Balayan n’a pas écrit un tel livre, et que la citation était erronée. Il précisa avoir entendu parler du livre par un médecin azéri lors d’un débat télévisé. Apparemment, Caymaz n’eut pas le moindre soupçon qu’un membre d’un parti en guerre pût mentir. Mais où trouva-t-il donc cette citation ? J’ai recherché de mon côté et j’ai découvert qu’elle n’est présente que sur des sites internet turcs ultra-nationalistes. Même ce fait ne l’alerta pas. La rédaction du journal Radikal, elle non plus, ne mit pas en doute cette citation des plus grossière. Ainsi les mensonges se fraient-ils un chemin auprès des médias « progressistes » et leur public.

Mensonges pour nous tous

J’ai dit aussi au début « y compris l’auteure de ces lignes », en parlant du fait de véhiculer ce type spécifique de mensonge, à savoir occulter la vérité. Il y a quelques mois seulement, je suis tombée sur l’histoire de Levon Ekmekjian, membre de l’ASALA, qui fut exécuté par pendaison en 1983 à Ankara sous le régime des militaires, accusé d’avoir été un des responsables du « massacre d’Esenboga » à Ankara en 1982. En tant que membres ou sympathisants des partis et groupes socialistes-révolutionnaires turcs de cette époque, certains jetés en prison, d’autres dans la clandestinité en Turquie, d’autres encore réfugiés politiques à l’étranger, nous avons alors avalisé le récit des militaires sur l’attaque d’Esenboga. Même s’il y eut quelques exceptions, elles ne furent jamais exprimées oralement. Le silence absolu sur Ekmekjian dans les mémoires des « révolutionnaires » et les ouvrages compilant les récits des victimes d’exécutions sous le régime militaire des années 1980 illustre clairement comment nous avons évité de mettre en doute le discours officiel sur l’attaque d’Esenboga par l’ASALA, et comment nous avons tout simplement ignoré l’affaire Ekmekjian.

Une brèche dans la forteresse la mieux fortifiée

Or la vie intègre une telle dynamique, s’exposant ainsi toujours à des surprises totalement inattendues, qu’aucun plan visant à occulter la vérité ne peut remplir à la perfection son objectif pour toujours, tant que l’élément humain en fera partie.

Actuellement, dans les médias sociaux, des articles circulent sur Lévon Ekmekjian – ses photographies, les Mémoires de ses camarades – tandis qu’un grand nombre de Turcs et de Kurdes s’échangent avidement ces informations nouvellement intégrées. Le fait est particulièrement important car l’Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie (ASALA) est peut-être l’unique sujet qui soit encore des plus tabou parmi tous les autres liés à la question arménienne en Turquie, fût-ce par les mouvements socialistes, demeurant un instrument inestimable de manipulation aux mains de l’appareil négationniste.

Avec le rassemblement sur Khojaly à Istanbul, les mensonges officiels sur le conflit du Karabagh deviennent eux aussi vulnérables, la population, du moins ceux qui veulent connaître la vérité, ayant de plus en plus accès à la version arménienne de ces événements.

Certes, le déni organisé signifie le royaume des mensonges. Or, même la forteresse la mieux fortifiée des mensonges est condamnée à s’écrouler, quel que soit le temps qu’il faut à une brèche pour s’étendre et se propager de l’intérieur, sapant l’ensemble de la structure. Il suffit que l’esprit de l’homme questionne, refuse d’être embrigadé, ait davantage besoin d’apprendre, et en informe autrui. La Turquie ne fait pas exception à cette règle générale.


___________

Traduction : © Georges Festa – 05.2012.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.