samedi 5 mai 2012

Chris Bohjalian - The Sandcastle Girls

© Doubleday, à paraître juillet 2012


The Sandcastle Girls
[Les Jeunes filles au château de sable]
 
par Chris Bohjalian
 
The Armenian Weekly, 02.05.2012


Mes romans ont connu parfois des périodes de gestation véritablement éléphantesques – et encore je sous-estime le fait, pour certains cas. Une éléphante porte son petit pas moins de deux ans ; j’ai traversé parfois pas moins de deux décennies à contempler la moindre graine d’un récit et à me demander comment elle pourrait bien aboutir à un roman.

Du reste, en un quart de siècle, j’ai écrit des livres et j’ai compris deux choses quant à une longue période de gestation. Premièrement, plus je passe de temps à faire en sorte qu’une idée prendre racine en moi, mieux le livre sera abouti ; deuxièmement, plus je passe de temps à songer à un livre, moins j’en passe concrètement à l’écrire. Je l’avoue : le premier brouillon du roman, auquel je dois ma plus grande célébrité, Midwives (Vintage, 1998), ne m’a demandé en tout et pour tout que neuf mois d’écriture (1). Skeletons at the Feast (Crown, 2008), un autre ouvrage dont je m’enorgueillirai toujours, dix mois seulement. Mais j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir à ces deux romans, avant de coucher le moindre mot sur le papier.

Peut-être le rapport entre réflexion et construction – entre les volutes éthérées de l’imagination et les mots concrets de la création -  n’a-t-il jamais été plus évident dans le roman auquel je suis parvenu l’été dernier, The Sandcastle Girls. Ce roman était en gestation, au moins, depuis 1992, lorsque j’ai tenté pour la première fois de donner sens au génocide arménien : un massacre dont la plupart des gens, à travers le monde, ne savent quasiment rien.

Ma première tentative d’écrire sur le génocide, rédigée voici vingt ans maintenant, n’existe plus que sous la forme d’un brouillon sommaire parmi les archives poussiéreuses de mon université. Elle ne sera jamais publiée, ni de mon vivant, ni après ma mort. J’ai consacré plus de deux ans à m’évertuer à achever une première version, que je n’ai jamais confiée à mon éditeur. Mon épouse, qui a toujours été une lectrice objective de mes œuvres, et moi sommes tombés d’accord : le manuscrit devait être enterré ou brûlé. Je n’arrivais pas à m’y résoudre, mais je ne voulais pas non plus que ces pages vissent le jour. D’où cet exil au royaume des archives.

Par ailleurs, à cette époque précisément, Carol Edgarian publiait son drame poignant sur le génocide arménien et la diaspora, Rise the Euphrates (Random House, 1994). Un roman profondément émouvant et, me semblait-il, un signe de plus que le monde n’avait nul besoin de mon ouvrage.   

Tant est si bien que je me suis embarqué dans un roman que j’avais en tête depuis quelque temps : l’histoire d’une sage-femme de Nouvelle-Angleterre et d’une naissance à domicile dont l’issue est tragique.

Durant les quinze années qui suivirent, tous mes romans, sauf un, auront essentiellement pour cadre la Nouvelle-Angleterre. Présentant à l’occasion des femmes et des hommes en marge de la société : homéopathes, transsexuels et radiesthésistes. Explorant ailleurs des problèmes de société qui m’importent : les sans-abri, la violence familiale et les droits de l’animal.

Seule exception, le seul livre qui ne se déroule pas en Nouvelle-Angleterre, Skeletons at the Feast, une histoire qui se situe en Pologne et en Allemagne durant les six derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. Un roman qui, en partie, aborde la complicité d’une famille imaginaire dans la Shoah. Souvent, quand je faisais la promotion du livre en 2008 et 2009, des lecteurs me posaient la question suivante : quand écrirai-je sur le génocide arménien ? Après tout, vu mon patronyme, il est évident que je suis au moins en partie arménien. (En fait, je suis à moitié arménien, ma mère est suédoise.)

J’ai souvent pensé à ce sujet, même après avoir manqué ma première tentative pour bâtir un roman sur le Medz Yeghern. La Grande Catastrophe. Trois de mes grands-parents arméniens sont morts dans les miasmes empoisonnés du génocide et de la Première Guerre mondiale. En outre, une part de mes meilleurs – et des plus intéressants pour un romancier - souvenirs d’enfance a trait à mes visites chez mes grands-parents arméniens à leur domicile, un monolithe massif en briques, dans une banlieue de New York. A l’occasion, ma mère, une Suédoise du Mid-West, parlait de leur maison comme d’une « annexe ottomane de la capitale », car celle-ci – du moins, au regard du comté de Westchester au milieu du 20ème siècle – était des plus exotique.      

En 2010, la santé de mon père a commencé à se détériorer gravement. Il vivait à l’époque en Floride, et moi dans le Vermont. Je me rappelle que, lors d’une de mes visites, alors qu’il venait de rentrer chez lui après un énième long séjour à l’hôpital, nous regardions ensemble d’anciennes photographies de famille. J’essayais de lui faire oublier ses souffrances, tout en trouvant cet exercice des plus intéressant. Dans certains cas, revenaient des images que j’avais vues sur les murs de la maison de mes grands-parents ou de mes parents, durant mon enfance, mais elles avaient comme blanchi : je les connaissais tellement bien que je les remarquais à peine et elles étaient devenues comme invisibles pour moi, à la manière d’un vieux papier peint.

Mais, maintenant, elles reprenaient vie. Je me souviens de l’une d’elles, en particulier, qui me fascinait : un portrait conventionnel de mon père, âgé de six ans, ses parents derrière lui. Tous sont coiffés impeccablement. Mon grand-père est assis sur un élégant fauteuil en bois, vêtu d’un costume cravate qu’il semblait toujours porter, lorsque j’étais petit, et ma grand-mère se tient à ses côtés, arborant une magnifique robe noire à col blanc et corsage. Je retrouve un peu ma fille – leur arrière-petite-fille – dans les yeux superbes, en forme d’amandes, de ma grand-mère. Mon père, employé alors dans un jardin d’enfants, porte un short, une chemise blanche et une cravate plutôt mal nouée, ornée d’une croix.

Je ne savais presque rien de l’histoire de mes grands-parents. Mais cette image me rappelait ces moments où, enfant moi-même, je m’asseyais sur les genoux de mon grand-père ou bien je l’écoutais, captivé, tandis qu’il jouait de son cher oud. Je me souvenais de cet arôme, sans pareil, d’agneau et de menthe qui émanait toujours de leur porte d’entrée à mon arrivée, et des succulents beureks au fromage de ma grand-mère. Je songeais à leur bibliothèque emplie d’ouvrages dans une langue – un alphabet – que je ne pouvais me mettre à déchiffrer, même si j’apprenais à lire l’anglais.

C’est alors qu’à un certain point, les germes de la diaspora de ma propre famille ont commencé à prendre racine. Je n’avais aucune envie de retravailler le piteux manuscrit qui gisait dans la poussière des archives de mon université. Mais je savais que je voulais essayer, une fois encore, d’écrire sur le génocide arménien. Un de mes meilleurs amis, journaliste et chercheur sur le génocide, m’y encouragea vivement.

Paradoxalement, j’avais écrit quelque quatre-vingt-dix pages de mon nouveau livre, lorsque Mark Mustian publia The Gendarme, un roman admirablement écrit et profondément bouleversant. J’eus un peu la sensation éprouvée en 1994, après avoir lu Rise the Euphrates de Carol Edgarian. Le monde extérieur avait-il vraiment besoin de mon livre, alors qu’il disposait de celui de Mark – ou, dans le même ordre d’idées, des récits et mémoires que Peter Balakian, Nancy Kricorian, Micheline Aharionian Marcom et Franz Werfel nous ont livrés ? Peut-être était-ce la santé chancelante de mon père, ou peut-être le fait que j’avais vieilli ; peut-être le fait que je me préoccupais déjà beaucoup de ces hommes et de ces femmes imaginaires dans mon nouveau roman. Toujours est-il que, cette fois, j’ai persévéré.

The Sandcastle Girls est peut-être, à mes yeux, le livre le plus important que j’aie écrit. A coup sûr, le plus personnel. Une grande, immense et vaste histoire d’amour à travers l’histoire. Le roman opère un va et vient dans le temps entre le présent et 1915 ; entre le récit d’une romancière arméno-américaine dans la cinquantaine et les histoires cauchemardesques de ses grands-parents, survivant à Alep, à Van et à Gallipoli en 1915. Ces grands-parents imaginaires ne ressemblent en rien à mes grands-parents, mais le roman n’existerait pas sans leur courage, ni leur charisme.

Ce roman compte-t-il parmi mes meilleurs livres ? L’ouvrage débute par des souvenirs de mon enfance chez mes grands-parents, un lieu que ma mère appelait « l’annexe ottomane ». Autrement dit, il était en gestation en moi, depuis toujours.         

NdT

1. Ouvrage paru en France : Chris Bohjalian, Sage-femme. Traduit de l'américain par Jean Rosenthal. Editions du Rocher, 1998, 408 p.

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.