dimanche 6 mai 2012

Génocide arménien : 97 ans plus tard, sur la route d'Ayach... / 97 Years Later, on the Road to Ayash...

Carte des districts de la province d’Ankara (Turquie), 2006
© http://fr.wikipedia.org


97 ans plus tard, sur la route d’Ayach…
 
par Pinar Öğünç
 
Radikal, 24.04.2012


[L’article qui suit est paru dans le quotidien turc Radikal, le 24 avril 2012. Il est dû à Pinar Öğünç, qui accompagnait l’historien Ara Sarafian lors d’un voyage à Ayaş [Ayach], sur la trace des quelque 85 prisonniers politiques arméniens qui furent déportés là, suite aux rafles de Constantinople, le 24 avril 1915. D’après Sarafian, 70 de ces prisonniers furent tués durant les mois qui suivirent. Ce voyage fait partie d’un projet d’étude plus vaste sur ces arrestations et le sort ultime qui attendait les prisonniers.]

Tout commence par ce train partant de la gare d’Haydarpaşa [Haydar Pacha] le 24 avril 1915. Avec Ara Sarafian, nous suivons les prisonniers, dont une poignée survécut et écrivit leurs mémoires. Nous contemplons Ayach à travers le regard de ces survivants.

« Si Talaat Bey savait quelles catastrophes et quelles pertes notre famille a enduré, il mettrait fin à cet état de fait… Ma pauvre femme, tu as souffert tant d’épreuves de par cette tyrannie, et maintenant que tu as perdu la vue, quel chef de police n’aurait pas pitié de toi, au vu de ta situation ? Mais à quoi bon ? Nos souffrances nous accompagneront toujours. » (Téotig, Monument du 11 Avril)

Sempat Piurad, écrivain et enseignant arménien, se trouvait dans ce même train en partance d’Haydarpaşa, le 24 avril 1915. Il n’avait pas la moindre idée de son sort, tout en se dirigeant vers la ville d’Ayach (province d’Ankara) avec tout un groupe de gens, pour la plupart des écrivains, poètes et journalistes arméniens. Cette lettre, écrite à son épouse à la mi-juin, fut la dernière qu’il écrivit.

Que s’est-il passé en 1915 ? Près d’un siècle plus tard, l’on s’attend encore à ce que le temps recouvre le passé. Au fil des ans, nous en savons moins sur ce qui fut fait aux Arméniens en 1915. Ceux qui auraient pu aisément évoquer cette question durant les premières années de la république de Turquie gardèrent le silence. Comme nous en savons moins qu’il conviendrait, nous avons cédé à un entêtement aveugle, en guise de jeux politiques quotidiens. Un élément précieux fut arraché à la nation turque. Nous avons oublié d’éprouver la souffrance d’autrui. Tout fut verrouillé via le terme « génocide », tous les efforts visant à diminuer le nombre d’Arméniens qui, malheureusement, perdirent la vie. Sommes-nous tombés de 800 000 à 300 000 victimes ? Si tant est, où est la souffrance et la honte, quand bien même 300 000 ont péri ?

Tant de choses sont débattues, sans que soit opposé le moindre déni à la vision historique officielle, liée à ces Arméniens qui furent arrêtés et forcés de monter dans le train au départ d’Haydarpaşa en 1915. Nous en savons maintenant beaucoup plus sur ces déportés, grâce à un article intitulé « Que s’est-il passé le 24 avril 1915 ? », rédigé en 2008 par l’ancien directeur général des Archives d’Etat, Yusuf Sarinay, qui a depuis été nommé au Sous-secrétariat du Premier ministre, au début de cette année. Tout en niant le sort ultime réservé aux déportés, Sarinay livre une longue liste des hommes qui furent envoyés à Ayach.

Ara Sarafian est un historien très réputé en Turquie. La famille de sa mère est originaire d’Harpout [Kharpert] et celle de son père de Tavshanli [Kütahya]. Directeur de l’Institut Komitas de Londres, Sarafian a, dit-il, le sentiment d’appartenir à Harpout. Voilà pourquoi, ajoute-t-il, il s’adresse au gouvernement turc, et non à celui de l’Arménie, dans mes recherches. Il espère que l’Institut Komitas ouvrira bientôt une délégation en Turquie.

Sarafian est aussi différent pour d’autres raisons. Lesquelles ? Parce que nous faisons route vers Ayach en avril 2012. « Les Arméniens de diaspora ont peur. Ils s’imaginent qu’ils seront importunés, s’ils viennent en Turquie. D’aucuns pensent même qu’ils seront tués. Je veux leur montrer qu’on peut prendre l’avion pour Ankara, louer une voiture et conduire jusqu’à Ayach. »     

Deux Mémoires éclairants

Sarafian est accompagné de Gaguik Karagheuzian, réalisateur de films documentaires. Ils travaillent ensemble depuis plusieurs années. Karagheuzian, dont le père s’est enfui en Iran après que son propre père eût été assassiné, est de mère iranienne. Comme il sait peu de choses du passé de sa famille, ce qu’il connaît de cette histoire familiale provient de livres et d’autres sources. Sarafian lui apprend qui fut Sabiha Gökçen, en montant à bord de l’avion au départ de l’aéroport Sabiha Gökçen. Voilà comment la journée débute. Lorsque nous atterrissons, Sarafian prendra lui-même le volant pour Ayach, sans avoir besoin d’une carte.

Que découvrirons-nous à Ayach ? Le 24 avril [1915], le train s’arrêta à Sindjanköy [Sincanköy]. Les prisonniers d’Ayach furent séparés de ceux de Chankiri [Çankırı]. D’après Sarafian, le nombre total de prisonniers était d’environ 220, Sarinay l’établissant à 235.

Une quinzaine de prisonniers, sur un total situé entre 80 et 85, conduits à Ayach, furent finalement relâchés, car il ne s’agissait pas vraiment de responsables politiques. Les 71 restants étaient censés avoir conspiré contre l’Etat, pour la plupart des partisans dachnaks. « Or, il s’agit là de griefs d’ordre politique, précise Sarafian. Les Dachnaks était un parti légal. Durant la révolution de 1908, ils étaient du même bord que la parti Union et Progrès ! »

Nous possédons les Mémoires des prisonniers qui furent élargis, certains ayant paru dès 1919. L’un d’eux fut écrit par le docteur Avedis Nakachian, et l’autre par Piuzant Bozadjian, neveu du célèbre écrivain et éditeur connu sous le nom de Téotig [Théodoros Laptshidjian – NdT]. Ils ont décrit l’endroit où se trouvait la prison, quelle existence s’y menait et ce qui leur arriva. Ces notes entre nos mains, nous arrivons à Ayach, tandis que la voiture descend une colline.

Il y a quelques tombeaux saints, si vous voulez

D’après nos informations, la prison se trouvait à 46 mètres environ de la préfecture. Il doit y avoir un cimetière non loin. Lorsque nous sortons de la voiture, Sarafian reprend un air grave en lisant le nom du hammam historique, tout proche. D’après les Mémoires, c’est là où les prisonniers étaient conduits depuis la prison pour prendre le bain. Lorsque nous nous approchons d’un vieil homme, à la moustache blanche, sur la place de la ville, deux autres nous rejoignent. Nous l’interrogeons sur l’ancienne préfecture et il nous montre un bâtiment jaune avoisinant. « Un incendie s’est déclaré dans les années 1970. Il a été rebâti et c’est maintenant un hôpital, » nous précise le vieil homme. Il nous donne aussi quelques conseils : « Goûtez au civet local, avant de partir ! », « Vous devez acheter du soudjouk, il est bien meilleur que celui de Kayseri ! ».

Le secteur de la restauration se développe pour le tourisme. Les demeures historiques d’Ankara, avec leurs baies vitrées, sont transformées en hôtels ou en résidences estivales. Lorsque nous arrivons à l’hôpital, l’ancienne préfecture, deux routes s’ouvrent devant nous… Nous en prenons une et demandons à une vieille dame, que nous remarquons dans son jardin, si elle connaît un ancien cimetière non loin. Elle donne les noms de plusieurs tombeaux saints. Ayach est le paradis des tombeaux saints. Jugez vous-même ! Il y a même une tombe appelée Notre père la terre pour les enfants qui mangent la terre ! Un peu plus tard, la vieille dame mentionne le cimetière, qui ne se trouve qu’à quelques mètres de la route. La prison se situait peut-être là où se trouve sa maison maintenant. Autre possibilité, l’autre route, toute proche. 

« La paix chez nous »

Le point de vue turc officiel soutient que les prisonniers d’Ayach y furent détenus jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, puis relâchés. Or, selon Sarafian, il n’y eut plus aucune communication de la part des prisonniers après l’été 1915 et l’on perd leur trace ensuite. Hampartsoum Boyadjian (Mourad), ancien révolutionnaire opposé à Abd ul-Hamid II et membre du Parlement ottoman, figure parmi ceux qui auraient été jugés par une cour martiale (et exécutés). Un autre groupe de prisonniers d’Ayach fut envoyé devant une cour martiale à Diyarbakir, mais n’atteignit jamais cette ville. Ils disparurent et auraient été tués. D’après Sarafian, un groupe nombreux de prisonniers d’Ayach restants fut envoyé à Ankara et déporté avec d’autres Arméniens. Eux aussi ont disparu, tandis qu’un autre groupe, composé de 25 prisonniers environ, fut massacré à Ayach Beli, dans les environs.
Voilà comment Nakachian fut informé de ces tueries par un notable turc. Les prisonniers furent attachés les uns aux autres, marchèrent deux heures durant, puis furent abattus à Ayach Beli. Sarafian est pourtant dans l’impossibilité de fournir des preuves supplémentaires. Néanmoins, de retour, il découvre Ayach Beli (qui ne se trouve pas sur la carte), saute de la voiture, sans se soucier de la pluie soudaine, et contemple l’horizon pour prendre des photos. Il pense probablement être parmi les quelques Arméniens qui sont venus à Ayach depuis quasiment un siècle.

Tout en comptant nos pas à Ayach, afin de localiser la prison, il se produit alors quelque chose qui me ferait dire « Le réalisateur exagère, là ! », si nous étions dans un film. Un camion de la mairie s’arrête et le conducteur, tout joyeux, de déclarer : « Vous arrivez juste à temps ! Je vais déployer le drapeau maintenant ! » Je réalise alors la dimension du mât, comme s’il était haut d’un kilomètre. Il est dangereux de déployer ce drapeau géant par un temps pareil. Un jour, me dit-on, il s’étendit sur la colline avoisinante. Mais nous sommes le 23 avril et il est obligatoire de le déployer.

Tout en hissant le drapeau, l’homme hurle à notre intention : « N’approchez pas ! C’est très dangereux ! » J’attends près d’un monument dédié à Atatürk, où il est écrit : « […], paix dans le monde. » Impossible d’escalader cinq mètres et d’effacer la première partie « Paix chez nous », et pourtant c’est arrivé, en quelque sorte, spontanément. Hum !…

« Que les législateurs discutent, pas les historiens ! »

« Je ne pense pas que la diaspora arménienne s’intéresse vraiment à tout ceci. Pratiquement personne n’a lu l’article de Yusuf Sarinay débattant et niant le sort réservé aux prisonniers qui furent envoyés ici. Une foule de gens prennent la parole, mais les professionnels capables de lire réellement des publications et des documents en turc ne sont guère plus que cinq ou six. Je suis souvent critiqué, parce que j’oppose ce genre de matériaux à la posture négationniste officielle de la Turquie. Or tout cela fait partie de mon travail. Si nous voulons assumer une position sérieuse sur le génocide arménien, alors il nous faut écouter ce qui est dit. Quant à l’accusation de « génocide » et à l’argument « Laissons ce débat aux historiens », je réponds : « Laissons cela aux avocats et aux juges ! ». A titre personnel, j’utilise le terme de génocide, car il décrit les événements de 1915. Je n’ai aucun problème à m’asseoir avec des historiens qui ne qualifient pas cela de génocide, du moment qu’ils sont sincères et qu’ils s’engagent dans de vrais débats. La polémique actuelle quant à savoir s’il s’agit ou non d’un génocide est devenu un jeu, et cela nous fait perdre beaucoup de temps. »

Les survivants racontent

Sarafian nous traduit certains passages des Mémoires du docteur Avédis Nakachian :

« La prison était construite en bois et mesurait 6 mètres sur 15. Il y avait là des gens comme Kévork Mesrop, qui avait été arrêté à la place de son gendre. Chacun se demandait pourquoi un épicier quasi aveugle de Péra, Haïg Tiryakian, ou un attrapeur de chiens, Artin Assadourian, avaient été conduits ici.
Nous dûmes nous répartir les corvées. Les uns s’occupaient du feu, d’autres de la cuisine. Nous décernions même des titres particuliers à certains. Par exemple, Samuelov était le ministre en charge de la vaisselle. Nous organisions des chants et des lectures de poésie. Il y avait là des poètes très connus, comme Siamanto et Lévon Larents, qui avait traduit le Coran en arménien. Nous débattions de politique, de la vie et des arts. Le célèbre illustrateur « Gigo » (Krikor Torossian) se mit à croquer des caricatures au quotidien. Il pensait même les publier. Mais cela n’eut pas de suite. »

Gigo fut assassiné comme la plupart des autres prisonniers.

Nakachian relate comment ils préparèrent un télégramme à l’attention de Talaat Pacha, où ils déclaraient être innocents et implorer son intervention. Ils discutèrent sur l’utilisation du mot « implorer », d’aucuns jugeant la chose par trop humiliante. Parallèlement, des nouvelles sur des massacres et des exécutions commençaient à parvenir de toutes parts. C’est alors que le désespoir s’installa.         
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Article paru le 02.05.2012.
Traduction de l’anglais : © Georges Festa – 05.2012.