vendredi 25 mai 2012

Génocide des Grecs Pontiques - discours de Nikos Lygeros, Athènes, 19 mai 2012 / Genocide of the Greeks of Pontus - Speech by Nikos Lygeros, Athens, May 19th, 2012

© CNRS Editions, 1998


Génocide des Grecs Pontiques
Commémoration du 19 mai 2012
Athènes, Monument au Soldat Inconnu
 
Discours de Nikos Lygeros


Je ne suis pas venu ici pour vous inspirer quelque lamentation. J’estime que, pour nous tous, il n’est désormais plus temps de pleurer sur cette question. Il est bien de rappeler cela, mais il est bien aussi d’aller de l’avant. J’ai été heureux de voir plusieurs pays reconnaître le génocide des Pontiques, comme la Grèce, bien sûr, l’a fait en 1994 ; car c’est une bonne chose, cela aussi. Par chance, nous comptions Michalis Charalambidis, un ami respecté, honorable. Il est bien de rappeler que ce ne fut pas chose aisée et qu’ainsi la reconnaissance du génocide des Arméniens s’ensuivit. Après cela, vous vous souvenez tous qu’en 2006 l’Union Européenne a reconnu le génocide des Pontiques, des Arméniens et des Assyriens en tant que crime contre l’humanité. Récemment, il y a deux ans, nous avons aussi obtenu la reconnaissance par la Suède.

L’important être d’être rassemblés ici. Néanmoins, ce n’est pas suffisant, car les choses doivent changer et il nous faut dessiner une stratégie. Je ne pense pas que cela relève de nos demandes, auprès de tous les autres peuples, de reconnaître notre génocide, alors que nous ne reconnaissons pas les leurs. Nous devons commencer et montrer l’exemple d’ici. Vous savez tous fort bien que le génocide des Pontiques ne fut pas un cas à part. Il y eut aussi les Arméniens et les Assyriens. Nous avons reconnu les deux premiers. Il serait bien de passer au troisième ; et pour quelle raison ? Très simple. Lorsque vous vous présentez devant la justice et qu’il vous manque un tiers, ne soyez pas surpris que l’on vous dise qu’il est inutile d’être venu. Aussi, l’important est-il que nous réalisons tous que le génocide des Pontiques fait partie d’une trinité de génocides et non d’un triple génocide, constat qui devrait opérer à l’unisson.

C’est ainsi que nous avons obtenu des résultats en Australie, aussi. Il n’en a pas encore été fait état, mais vous devez le savoir. Nous obtiendrons bientôt une reconnaissance pleine et entière de la part de toute l’Australie. L’important est que les victimes soient unies. Le problème, comme vous le savez, est que les criminels s’unissent entre eux, chacun apprenant de l’autre. Nous avons tendance à nous tourner en dérision, croyant que nous ne pouvons nous permettre une telle pression. Or il est grand temps de voir que même les moutons, lorsqu’ils sont unis, peuvent être forts.
   
L’important est de ne pas entrer dans un processus nécessitant de transformer un génocide en crime de guerre. Je remarque qu’à plusieurs reprises, nous faisons état – et, généralement, nous le faisons – de guérillas. Il nous faut être très prudents. C’est quelque chose que la Turquie utilise afin de transformer le génocide en phase de guerre.

Le génocide, tel qu’il est condamné par la Charte des Nations Unies dès 1948, grâce à Raphaël Lemkin qui inventa ce mot, est un processus qui prend place en temps de paix. Nous ne devrions plus dire que les nôtres furent massacrés – ce que je viens d’entendre. Nous devons, chaque fois, utiliser le même verbe : ils furent génocidés. En outre, nous devrions tous être conscients que nous ne sommes pas les seuls à être ici. Nous sommes ces autres peuples qu’ils n’ont pas réussi à génocider. Par conséquent, lorsque nous nous trouvons ici, nous ne sommes pas seuls. Nous sommes aux côtés de nos morts. Et si, de temps à autre, d’aucuns interdisent nos rassemblements, au regard de notre journée de commémoration, ils doivent savoir que même si nul vivant ne se présentera, les morts, eux, seront là ; car le génocide des Pontiques ne cessera pas d’exister, jusqu’à sa pleine et entière reconnaissance.

En outre, j’aimerais vous dire que la reconnaissance, que nous le voulions ou non, n’est qu’une première étape. Nous devons enfin nous diriger vers la pénalisation du problème, concernant ce crime. Car, aujourd’hui encore, vous remarquez que nous permettons des initiatives interdisant nos rassemblements, faisant en sorte que d’autres n’observent pas une minute de silence ; alors que ceci a à voir avec le génocide et que nous considérons faire partie d’un cadre démocratique. Or ceci n’est pas la démocratie. La démocratie, c’est clair. C’est dans l’intérêt de tous. La démocratie, ce n’est pas permettre que l’on fasse de la cause pontique tout entière une plaisanterie, et rien que cela. Il nous faut mettre un terme à ce processus. Sinon, nous rencontrons des difficultés, lorsque nous nous situons à un niveau international.

Il nous faut donc progressivement décider – car nous en avons aussi les capacités et les possibilités – de reconnaître, de notre côté, les génocides commis contre d’autres peuples, pour qu’ils nous voient faire le premier pas. Et nous devons réussir cela, tout comme nous l’avons fait avec le génocide des Arméniens. En outre, quand cela arrive, alors les victimes sont unies et réalisent que : tout cela ne fait qu’un ; Hitler, Kemal et Staline ne font qu’un. Ils n’eurent qu’un seul pouvoir : celui d’être des génocidaires. Tout le reste n’est que détail.

L’important pour l’humanité c’est de nommer les génocidaires, de les condamner afin qu’ils soient punis. Nous ne pouvons permettre qu’un pays voisin soit fondé sur un homme qui, pour nous, n’est qu’un génocidaire. Cela n’a pas seulement à voir avec la question de la reconnaissance de cette époque. Nous devons avoir à l’esprit que ce qui s’est passé ne doit plus jamais advenir. Or cela ne suffit pas ; car cela continue d’advenir. Aujourd’hui encore, vous voyez que la Turquie persiste à ne pas reconnaître. Et non seulement elle ne reconnaît pas, mais elle accuse encore les Pontiques et les Arméniens d’être ceux qui ont commis le génocide.  

Il nous faut donc opérer de façon plus stratégique, arrêter de pleurer, ce qui ne sert qu’à désamorcer de l’intérieur, et devenir capable d’agir, être capable non seulement d’exiger quelque chose au plan symbolique – car, parfois, vous le savez, lorsque nous entendons ces demandes au plan stratégique, nous ne les formulons pas de nous-mêmes. Un jour de commémoration, l’important est de considérer ce que nous avons fait l’année qui précède. Si c’est pour que nous venions à nouveau ici l’année prochaine, et que je prononce le même discours, nul besoin que nous nous rassemblions ici aujourd’hui. L’important est que, l’an prochain, nous comptions d’autres reconnaissances à notre actif ; et changer cet état de fait chaque année, afin que nous nous souvenions du moment où ce discours fut prononcé.

Personnellement, je suis las d’entendre sans cesse les mêmes discours sur les génocides, d’aucuns estimant n’avoir qu’à lire un texte. L’important est l’activité que nous déployons pour faire en sorte que les choses changent. Lorsque nous entendons dire que nous nous attendons sans cesse à ce que le perpétrateur fasse le premier pas, nous avons tort.

J’aimerais ajouter, comme vous tous, qu’il est très important que nous soyons ici, car il s’agit d’une phase stratégique. Il importe que nous soyons près de nos soldats ; près de Léonidas, du Soldat Inconnu, car il s’agit d’un symbole. Ce qui jouera nécessairement un rôle ; nous ne sommes pas simplement sur un parking. En tant que Pontiques, nous devons aussi cesser d’ériger des monuments dans des lieux où personne ne se rend. Les monuments doivent être placés dans des endroits centraux, stratégiques. Car l’impulsion la meilleure n’est pas forcément la bonne. C’est la bonne qui dérange l’ennemi. Tant que nous ne dérangeons pas le perpétrateur, nous ne faisons que disperser nos efforts.

L’important est l’activité que nous déployons et qui dérange. Il nous faut être dérangeants. Vous savez que, très souvent, les Grecs sont accusés d’être des perturbateurs ! Hé oui ! Nous sommes comme ça et ça continuera ! Simplement, nous devons gagner en stratégie ; car chaque action perturbatrice doit être effectuée de façon professionnelle et non épisodique. L’important c’est : ne soyons pas déprimés ! Notre peuple a traversé plusieurs génocides. Il a connu deux guerres mondiales. Si vous n’avez pas le moral, réalisez que – pour tous ceux parmi nous qui sont concernés par des questions telles que les génocides – cela vous élève. Une façon pour nous tous de devenir plus humains et pas seulement des individus au sein d’une société qui se contente d’oublier et se montre indifférente.

Ici ; le fait que vous soyez ici compte. Votre présence est déjà significative. Simplement, j’aimerais que vous preniez part à cette œuvre de reconnaissance et que, au moins, nous nous dirigions vers la pénalisation ; car, vous le savez, elle existe dans d’autres pays, comme la Slovaquie et la Suisse, qui permettent, en outre, à leurs citoyens de pouvoir avoir leurs manifestations, événements, journée de commémoration, sans rencontrer les problèmes que nous connaissons encore dans certains pays, comme la France. Ici, la question de la pénalisation n’est pas encore réglée. Car tant que vous autorisez autrui à vous injurier, vous n’avez pas le droit d’exister.

Il ne suffit pas de pleurer pour exister et se souvenir des autres. Ici, nous devons avoir à l’esprit que nos morts sont près de nous ! Maintenant ! Ici ! Avec nous ! Et ils voient que nous nous souvenons d’eux et ils peuvent vous dire : « Longue vie à vous ! » Mais, si nous sommes tous abattus et submergés dans votre vie quotidienne, comment pouvons-nous leur montrer que nous méritons vraiment leurs sacrifices ? Nous méritons même un génocide, car en fin de compte, rares sont ceux qui subirent un génocide. Et les autres ne réalisent pas à quel point tout cela est important. Ici – je le répète – si nous n’accusons pas clairement Kemal, en disant qu’il est semblable à Hitler et qu’Hitler fut simplement celui qui suivit la stratégie de Kemal, alors nous ne disons rien.

Parallèlement, tandis que nous déposons ici nos gerbes, nous ne pouvons accepter quoi que ce soit au regard de cette symbolique. Même si cela est dû au plan politique ; même si cela est dû au plan du protocole, nous n’avons que faire du protocole ! L’important, ce sont les victimes ; le génocide. Aucun protocole ne pourra empiéter sur le génocide et la cause de notre combat. Car les Grecs ne sont pas les fils de Créon ! Ils sont les fils d’Antigone ! Et même si quelqu’un nous interdisait d’être là, nous serons là ici, à nouveau ! Pensez-y. Un grand merci à vous.            

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.