lundi 7 mai 2012

Jonathan Caouette - Walk Away Renée

© Morgane Productions, 2011


à Frédéric,


Ulysses Inferno


Comment dire le lien, l’appartenance, lorsque tout, dès le départ, est comme rompu, contrarié, faussé ? Lorsque l'autre aura passé comme une ombre. Lorsque les mots précisément manquaient, ont manqué. Au fils de reprendre le fil, ramener sa mère vers un réel qui ne fut jamais codé, hiérarchisé. Hors codes et hiérarchies. Car dans ce road movie post-oedipien, où se lisent une complicité, une différence, garantes d’une reconnaissance vraie, mais intermittente, comment ne pas retrouver ces itinéraires de diaspora personnelle, intérieure, en partage ? Par delà une trame narrative en guise de diagnostic – père absent, mère dépassée, grands-parents adoptifs -, Jonathan Caouette nous livre une clef secrète, singulière : celle qui relie fragments et départs, distances et complicités, masques et ténèbres. Sur cette route improvisée, que scandent manque de médicaments, flashes d’enfance, vertiges de communion et d’impuissance, une autre famille possible est donnée à voir. En dépit des échecs, des faiblesses, des silences, tendre la main, sans faille, mais sans s'oublier, ni ignorer étrangetés et abîmes, omniprésents, en contrepoint. Dans ce clair-obscur américain cheminer, se découvrir, renaître à nouveau. Naufrage de la vieillesse du grand-père, dérive d’une mère blessée à jamais aux électrochocs. Le fils devenu père, puis la lumière d’un compagnon. Comment ne pas voir dans ces errances apparentes, ces menaces soudaines, ces ruptures de sens, la logique souterraine, cruelle, mais cathartique, d'un échange sans rémission, ouvrant le chemin d’une réalité autre, faite de regards lucides, exigeants, qui savent le poids de la liberté et de la mort ? Qu’est-ce que le réel, donné à voir, sinon cette multiplicité incessante, ce vertige immédiat, qui n’ont que faire de réductions et d’une raison trop sûres d’elles-mêmes ? Soleils d’un instant, musique d’un après-midi, gouffres nocturnes, cris et peurs, noyades de l’âme : autant de cercles qu’il faudra retraverser, de questions auxquelles il faudra répondre. L’inconscience des choses ou l’apprentissage des blessures. Ne pas voir ou bien reconquérir lentement l'espace, le temps. Lorsque les êtres s’éloignent, s’éteignent, ou semblent s’éteindre, tenir le cap, remuer ciel et terre. Opposer les liens aimants. Certes, le ressentiment, les non dits, les absences. L’impardonnable. Savoir être fort de ses faiblesses. Le jour vient où la mère devient l’enfant, le fils un chemin. Refusé, accepté, négocié. Adopté librement. Ce que disent les méandres d’une famille recomposée, décomposée, improvisée. Radicalement autre. Déterritorialisée. Mutuellement consentie. Musicale, aérienne. Hors champ. Lorsque la rêverie interstellaire croise l’infini conscient, inconscient. Lorsque l’âme se révolte contre sa finitude. Lorsque l’être se cabre face aux lois physiques. Et pourtant. Se donner une chance, battre les cartes. Rien n’est jamais joué d’avance. Les filiations inédites. Walk away Renée ou les utopies d’Ulysse.

© georges festa – 05.2012